Définition
La Vertu morale est une disposition stable et ferme à faire le bien, acquise par la répétition d'actes bons, qui perfectionne les facultés appétitives de l'homme (volonté et sensibilité) et facilite l'accomplissement des actes droits. Elle constitue l'excellence du caractère moral, rendant l'homme bon et ses œuvres bonnes. La théologie catholique distingue les vertus morales des vertus théologales (foi, espérance, charité) qui ont Dieu pour objet direct, et des vertus intellectuelles qui perfectionnent l'intelligence.
Saint Thomas d'Aquin définit la vertu morale comme "une qualité de l'esprit par laquelle on vit droitement, dont nul ne fait mauvais usage, que Dieu produit en nous sans nous" (définition augustinienne qu'il précise et nuance dans la Somme Théologique). Cette disposition habituelle permet d'agir promptement, facilement et avec plaisir selon la raison droite et la loi divine.
Les quatre vertus cardinales
La prudence
La prudence est la vertu qui dispose la raison pratique à discerner en toute circonstance notre véritable bien et à choisir les moyens justes pour l'accomplir. Elle est la "recta ratio agibilium" (droite règle de l'action), guidant toutes les autres vertus morales en leur indiquant la mesure et les modalités concrètes. Sans prudence, les autres vertus deviendraient des caricatures : courage téméraire, justice rigide, tempérance excessive.
Saint Thomas la place au sommet des vertus morales, car elle applique les principes universels aux cas particuliers. Elle comprend plusieurs actes : bien délibérer (consilium), juger correctement (judicium), commander efficacement (imperium). Ses parties intégrales incluent la mémoire (se souvenir des expériences passées), l'intelligence (comprendre les principes), la docilité (écouter les conseils), la sagacité (juger rapidement), la raison (raisonner correctement), la prévoyance (anticiper les conséquences), la circonspection (considérer les circonstances), la précaution (éviter les obstacles).
La prudence se distingue de la ruse qui cherche le mal par des moyens habiles, et de la précipitation qui agit sans réflexion. Elle requiert l'expérience, la réflexion, et la consultation des sages. Dans l'ordre surnaturel, elle est perfectionnée par le don de conseil, qui permet de discerner la volonté de Dieu dans les situations concrètes.
La justice
La justice est la vertu morale qui dispose la volonté à rendre à chacun son dû selon une égalité stricte. Elle régule les relations avec autrui : justice commutative (entre particuliers), justice distributive (de la société envers les individus), justice légale (des individus envers la société). Son objet propre est le droit objectif, la dette stricte, non la simple convenance ou la charité.
Saint Thomas définit la justice comme "la volonté constante et perpétuelle de rendre à chacun son droit" (reprise de la définition du juriste Ulpien). Elle diffère des autres vertus morales en ce qu'elle vise un bien extérieur (le droit d'autrui), non la modération des passions intérieures. Son acte propre consiste à établir l'égalité dans les échanges et les distributions.
Les parties potentielles de la justice incluent : la religion (rendre à Dieu le culte dû), la piété (honorer parents et patrie), l'observance (respecter les personnes constituées en dignité), la reconnaissance (remercier les bienfaiteurs), la vindicte (punir justement les fautes), la véracité (dire la vérité), l'affabilité (être courtois), la libéralité (donner généreusement sans gaspillage). Le don de piété perfectionne surnaturellement cette vertu.
La force
La force ou courage est la vertu morale qui raffermit dans les difficultés la résolution de faire le bien et modère la crainte des dangers, même de la mort. Elle comporte deux actes principaux : attaquer le mal qu'il faut combattre (aggredior), et supporter le mal qu'on ne peut éviter (sustinere). Le second est plus difficile et plus parfait que le premier.
Aristote et saint Thomas distinguent la vraie force de ses contrefaçons : la témérité (excès, mépris irrationnel du danger), la lâcheté (défaut, crainte excessive empêchant le bien), la force apparente qui vient de l'ignorance du danger, de la passion (colère), ou de l'habitude. La véritable force suppose la connaissance du danger et la décision raisonnée de l'affronter pour le bien.
Les parties de la force incluent : la magnanimité (aspirer aux grandes choses), la magnificence (entreprendre de grandes œuvres), la patience (supporter les maux sans abattement), la persévérance (continuer l'effort malgré la durée et la difficulté). Le martyre constitue l'acte le plus parfait de la force, acceptant la mort plutôt que de renier la foi. Le don de force élève surnaturellement cette vertu.
La tempérance
La tempérance est la vertu morale qui modère l'attrait des plaisirs sensibles et assure la maîtrise de la volonté sur les instincts. Elle concerne principalement les plaisirs du toucher : nourriture (sobriété, abstinence, jeûne) et sexualité (chasteté). Sans tempérance, l'homme devient esclave de ses passions et perd la dignité de la nature raisonnable.
Saint Thomas la définit comme "la modération raisonnable dans les désirs et plaisirs sensibles". Elle ne supprime pas ces plaisirs, voulus par le Créateur et nécessaires à la conservation de l'individu et de l'espèce, mais les ordonne selon la raison et la loi divine. Elle établit le juste milieu entre l'excès (intempérance, luxure, gourmandise) et le défaut (insensibilité morbide aux plaisirs légitimes).
Ses parties incluent : la chasteté (modération des plaisirs sexuels), la sobriété (modération dans le boire), l'abstinence (modération dans le manger), la continence (résistance aux passions violentes), l'humilité (modération dans l'estime de soi), la mansuétude (modération de la colère), la clémence (modération dans les punitions), la modestie (modération dans les mouvements extérieurs, vêtements, paroles). Le don de crainte perfectionne cette vertu.
Acquisition des vertus morales
Par la répétition d'actes
Contrairement aux vertus théologales qui sont directement infusées par Dieu dans le baptême, les vertus morales naturelles s'acquièrent par la pratique répétée d'actes bons. Aristote, suivi par saint Thomas, affirme : "C'est en pratiquant des actes justes que nous devenons justes, des actes tempérants que nous devenons tempérants, des actes courageux que nous devenons courageux." La vertu se forme par l'habitude.
Cette acquisition progressive suppose : d'abord des actes isolés, posés avec difficulté et effort ; puis, par la répétition, la formation d'une disposition stable (habitus) ; enfin, l'acte vertueux devient facile, prompt, et plaisant. L'homme vertueux agit selon la vertu spontanément, sans combat intérieur pénible, par inclination naturelle devenue "seconde nature".
Cette pédagogie de la vertu requiert du temps, de la persévérance, et la direction de maîtres expérimentés. Les parents, éducateurs, directeurs spirituels ont la charge de former les vertus morales chez les enfants et les âmes dont ils ont la responsabilité. L'imitation des modèles vertueux (saints, héros, sages) facilite grandement cet apprentissage.
Le rôle de la grâce
Dans l'ordre surnaturel, les vertus morales infuses sont données avec la grâce sanctifiante au baptême. Elles ne remplacent pas les vertus morales acquises, mais les perfectionnent et les élèvent à un ordre supérieur. La prudence infuse juge selon la lumière de la foi, non seulement selon la raison naturelle. La tempérance infuse modère les passions en vue de Dieu, non seulement de l'équilibre naturel.
Ces vertus infuses croissent par les actes méritoires posés en état de grâce, et par la réception fructueuse des sacrements, particulièrement l'Eucharistie. Elles se perdent par le péché mortel qui détruit la grâce sanctifiante, bien que subsistent les vertus morales acquises naturellement (un pécheur peut rester naturellement courageux ou juste, mais perd les vertus infuses).
Les dons du Saint-Esprit perfectionnent encore davantage les vertus infuses, rendant l'âme docile aux inspirations divines. Ainsi la prudence est perfectionnée par le don de conseil, la justice par le don de piété, la force par le don de force, la tempérance par le don de crainte. Cette hiérarchie ascendante conduit à la perfection de la vie spirituelle.
Le juste milieu aristotélicien
Définition du juste milieu
Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque, définit la vertu morale comme un juste milieu (mesotès) entre deux excès opposés. Le courage est le milieu entre la lâcheté (défaut) et la témérité (excès). La tempérance est le milieu entre l'intempérance et l'insensibilité. La libéralité est le milieu entre l'avarice et la prodigalité.
Ce juste milieu n'est pas arithmétique (moyenne mathématique), mais relatif à nous, déterminé par la raison droite selon les circonstances particulières. Ce qui est courageux pour un enfant peut être lâche pour un adulte ; ce qui est tempérant pour un malade peut être excessif pour un bien-portant. La vertu consiste à trouver le point d'équilibre raisonnable selon la situation concrète.
Réception thomiste
Saint Thomas reprend cette doctrine aristotélicienne en la christianisant. Il précise que le juste milieu se définit par rapport à la raison droite éclairée par la foi, non par rapport à la médiocrité ou à la tiédeur. En certaines matières, il n'y a pas de milieu possible : par exemple en religion, on ne peut trop aimer Dieu ; en chasteté, certains actes sont toujours mauvais indépendamment des circonstances.
La vertu morale établit donc le juste milieu dans les passions et les actions extérieures, mais elle-même est un sommet, un maximum de perfection morale. Être vertueux ne signifie pas être médiocre ou "entre-deux", mais atteindre l'excellence du caractère. La vertu est difficile, rare, louable, précisément parce qu'elle requiert de trouver et de maintenir ce point d'équilibre raisonnable contre les pressions opposées des passions désordonnées.
Connexion des vertus morales
Le principe de connexion
La théologie scolastique enseigne la connexion des vertus morales : celui qui possède parfaitement une vertu morale possède toutes les autres, car toutes dépendent de la prudence qui les dirige. On ne peut être vraiment juste sans être tempérant (la justice requiert de ne pas se laisser dominer par les passions), ni vraiment courageux sans être prudent (le vrai courage suppose le discernement raisonnable du danger).
Cette connexion ne signifie pas que toutes les vertus se développent également et simultanément. On peut avoir plus de facilité pour une vertu que pour une autre selon le tempérament naturel. Mais pour posséder parfaitement une vertu morale, il faut au moins posséder de façon proportionnée les autres, toutes étant dirigées par la prudence et animées par la charité.
Exceptions et nuances
Cette connexion vaut pour les vertus parfaites, non pour les dispositions imparfaites ou les vertus apparentes. Un homme peut être naturellement courageux (par tempérament sanguin) sans être vraiment tempérant ou juste. Mais ce courage naturel, n'étant pas dirigé par la prudence ni ordonné à la fin ultime, ne constitue pas une vertu parfaite au sens théologique.
Dans l'ordre surnaturel, toutes les vertus infuses sont connexes par la charité qui les anime toutes. Celui qui possède la grâce sanctifiante et la charité possède aussi toutes les vertus infuses et tous les dons du Saint-Esprit. Perdre la charité par le péché mortel, c'est perdre simultanément toutes les vertus infuses (bien que subsistent les vertus acquises naturellement et la foi et l'espérance informes).
Vertus morales et vie chrétienne
Nécessité pour le salut
Les vertus morales sont nécessaires au salut, non comme cause méritoire indépendante, mais comme manifestation et fruit de la charité. "La foi sans les œuvres est morte" (Jc 2:26), affirme saint Jacques. La vraie foi vivante produit nécessairement les œuvres de vertus, car elle agit par la charité (Ga 5:6).
Le Christ exige l'observance des commandements pour entrer dans la vie éternelle (Mt 19:17). Ces commandements requièrent la pratique des vertus morales : justice (ne pas tuer, ne pas voler), tempérance (ne pas commettre l'adultère), véracité (ne pas mentir), piété (honorer père et mère). Sans ces vertus, impossible d'observer la loi divine et de parvenir au Ciel.
Croissance spirituelle
La croissance dans la vie spirituelle suppose le développement progressif des vertus morales. Les trois voies spirituelles (purgative, illuminative, unitive) correspondent à des degrés croissants de vertu. Les commençants luttent péniblement pour acquérir les vertus de base. Les progressants les pratiquent avec plus de facilité. Les parfaits agissent selon la vertu spontanément, par amour, sous la motion des dons du Saint-Esprit.
La vie intérieure requiert particulièrement l'humilité (fondement de toutes les vertus), la chasteté (pureté du cœur nécessaire à la contemplation), l'obéissance (conformité à la volonté divine), la pauvreté d'esprit (détachement des biens terrestres). Ces vertus préparent l'âme à l'union mystique avec Dieu, terme de la perfection chrétienne.
Lutte contre les vices
L'acquisition des vertus suppose le combat spirituel contre les vices opposés. Les sept péchés capitaux (orgueil, avarice, luxure, envie, gourmandise, colère, paresse) sont les racines des vices qui détruisent les vertus. Chacun doit mener une lutte particulière contre son vice dominant, avec l'aide de la grâce, des sacrements, de la prière, et de la mortification.
Cette lutte n'est jamais définitivement terminée en cette vie. Même les saints les plus avancés doivent continuer à veiller et à combattre, car "celui qui croit être debout prenne garde de ne pas tomber" (1 Co 10:12). La victoire complète sur les vices et la possession parfaite des vertus ne s'obtiennent que dans la gloire céleste, où la grâce devient impeccable.
Éducation aux vertus
Rôle de la famille
La famille constitue le premier lieu d'éducation aux vertus morales. Les parents ont le devoir grave de former le caractère moral de leurs enfants par l'exemple, l'enseignement, la correction, et l'encouragement. Cette formation commence dès la petite enfance par l'acquisition d'habitudes bonnes : obéissance, politesse, honnêteté, maîtrise de soi.
L'exemple parental joue un rôle capital : les enfants imitent spontanément leurs parents. Des parents vertueux forment naturellement des enfants vertueux. Au contraire, l'incohérence entre les paroles et les actes détruit l'autorité morale et rend inefficace toute éducation vertueuse. "Les paroles édifient, les exemples entraînent", dit l'adage.
Rôle de l'école et de l'Église
L'école complète l'éducation familiale en formant systématiquement l'intelligence et la volonté. L'étude de modèles vertueux (héros, saints), la pratique d'exercices ascétiques appropriés à l'âge (efforts, renoncements, services), la discipline scolaire bien comprise forment progressivement le caractère moral.
L'Église, par la catéchèse, la prédication, les sacrements, et la direction spirituelle, achève cette formation morale en l'élevant à l'ordre surnaturel. L'enseignement des commandements, des béatitudes, des conseils évangéliques, joint à la grâce sacramentelle, forme des chrétiens vertueux capables de sainteté.
Articles connexes
- Les Vertus théologales
- La Prudence
- La Justice
- La Tempérance
- La Charité
- La Vie spirituelle
- Le Combat spirituel
Conclusion
Les vertus morales constituent les dispositions stables qui perfectionnent le caractère humain et facilitent l'accomplissement du bien. Acquises par la pratique répétée et infusées par la grâce, elles ordonnent les passions selon la raison et orientent toutes les actions vers Dieu, fin ultime de l'homme.
Que tous les chrétiens travaillent assidûment à l'acquisition des vertus morales, particulièrement des quatre vertus cardinales (prudence, justice, force, tempérance), sous la direction de la charité qui anime toute la vie spirituelle. Cette formation morale, commencée en cette vie par l'effort et la grâce, s'achèvera dans la gloire où les vertus atteindront leur perfection éternelle.