Définition
La Grâce sanctifiante, appelée aussi grâce habituelle ou grâce déifiante, est une qualité surnaturelle permanente qui inhère à l'âme, la rendant sainte, agréable à Dieu, participante de la nature divine et capable d'actes méritoires pour la vie éternelle. Elle constitue la vie surnaturelle de l'âme, analogue à ce qu'est la vie naturelle pour le corps.
Cette grâce transforme l'âme dans son être même, l'élevant à l'ordre surnaturel et la configurant au Christ. Saint Pierre affirme que par les promesses divines, les chrétiens deviennent "participants de la nature divine" (2 P 1, 4). Cette participation réelle, bien que créée et analogique, constitue l'essence de la grâce sanctifiante et le fondement de toute la vie spirituelle.
Nature de la grâce sanctifiante
Qualité surnaturelle de l'âme
La grâce sanctifiante est une qualité réelle, un accident surnaturel qui affecte la substance de l'âme. Elle n'est pas Dieu lui-même, mais un don créé par lequel Dieu se communique à l'âme. Les théologiens la définissent comme une forma accidentalis, c'est-à-dire une perfection accidentelle qui vient s'ajouter à la nature de l'âme sans en faire partie.
Cette grâce est surnaturelle dans son essence, dépassant absolument toutes les exigences et toutes les forces de la nature humaine, angélique ou même d'une nature créée possible. Elle introduit l'homme dans l'ordre divin lui-même, le rendant capable de connaître et d'aimer Dieu comme Dieu se connaît et s'aime lui-même, proportionnellement à son état de créature.
Participation à la nature divine
La grâce sanctifiante réalise une véritable participation à la nature divine. Cette participation n'est pas panthéiste : l'homme ne devient pas Dieu substantiellement, mais il participe à la vie divine par une communication réelle des perfections divines. Comme le feu rend incandescent le fer tout en respectant sa nature métallique, la grâce divinise l'âme tout en respectant sa nature humaine.
Saint Thomas d'Aquin enseigne que la grâce sanctifiante est une similitude participée de la nature divine, une ressemblance formelle qui configure l'âme à Dieu. Par elle, l'homme devient vraiment enfant de Dieu, non par simple adoption juridique, mais par une transformation ontologique qui fait de lui un fils dans le Fils.
Habitus permanent
La grâce sanctifiante est un habitus, c'est-à-dire une disposition stable et permanente de l'âme, par opposition à la grâce actuelle qui est un secours passager. Tant que le péché mortel ne la détruit pas, elle demeure dans l'âme et la sanctifie continuellement. Elle peut croître indéfiniment par la réception des sacrements et les actes méritoires.
Cette permanence de la grâce sanctifiante fonde la stabilité de l'état de grâce. Celui qui la possède reste saint même pendant son sommeil, même dans les moments où il ne pense pas à Dieu. La grâce habituelle constitue l'état normal du chrétien baptisé, destiné à croître jusqu'à sa pleine floraison dans la gloire céleste.
Effets de la grâce sanctifiante
Filiation divine
Le premier et principal effet de la grâce sanctifiante est la filiation divine. Par elle, l'homme devient réellement enfant de Dieu, fils adoptif du Père céleste. Saint Jean s'exclame : "Voyez quel amour le Père nous a témoigné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes !" (1 Jn 3, 1). Cette filiation n'est pas métaphorique mais ontologique.
L'enfant de Dieu par la grâce possède une ressemblance réelle avec Dieu, il participe à sa vie, il a droit à son héritage éternel. Il peut appeler Dieu "Abba, Père" avec la même confiance filiale que le Christ, car l'Esprit-Saint témoigne à son esprit qu'il est enfant de Dieu (Rm 8, 15-16). Cette dignité surpasse infiniment toutes les grandeurs terrestres.
Amitié avec Dieu
La grâce sanctifiante établit une véritable amitié entre Dieu et l'âme. L'amitié suppose la communication des biens entre amis et une certaine égalité. La grâce crée cette égalité surnaturelle en élevant l'homme au niveau divin, le rendant capable de communiquer avec Dieu dans l'intimité de l'amour. Notre-Seigneur dit à ses disciples : "Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis" (Jn 15, 15).
Cette amitié divine est incomparablement supérieure à toute amitié humaine. Elle unit l'âme au Bien infini, à la Beauté suprême, à l'Amour éternel. Elle procure une joie et une paix que le monde ne peut donner. Elle transforme toute l'existence du chrétien en une communion d'amour avec la Très Sainte Trinité.
Droit à l'héritage céleste
La grâce sanctifiante confère un droit strict à la vie éternelle. Celui qui meurt en état de grâce est infailliblement sauvé et possède la vision béatifique. Ce droit n'est pas fondé sur les mérites humains, mais sur la promesse fidèle de Dieu qui s'est engagé à donner la vie éternelle à ceux qui persévèrent dans sa grâce.
Cette assurance du salut pour celui qui meurt en état de grâce n'est pas la fausse certitude protestante du salut individuel. Le catholique ne sait pas avec certitude absolue s'il mourra en état de grâce ; il doit travailler à son salut avec crainte et tremblement. Mais il sait avec certitude de foi que s'il persévère dans la grâce jusqu'à la mort, il sera sauvé.
Beauté surnaturelle de l'âme
La grâce sanctifiante confère à l'âme une beauté spirituelle incomparable. Elle efface la laideur du péché et revêt l'âme d'une splendeur divine. Les saints mystiques qui ont contemplé une âme en état de grâce témoignent de sa beauté éblouissante, comparable à celle des anges, voire supérieure selon le degré de grâce.
Cette beauté de l'âme en grâce réjouit Dieu lui-même et attire les complaisances divines. Elle rend l'âme "toute belle" aux yeux de l'Époux céleste, selon le Cantique des Cantiques. C'est cette beauté surnaturelle que la Sainte Vierge possédait à un degré suprême, elle qui fut "pleine de grâce" dès sa conception.
Les dons qui accompagnent la grâce sanctifiante
Les vertus théologales
La grâce sanctifiante n'est jamais seule dans l'âme. Elle est toujours accompagnée des trois vertus théologales : la foi, l'espérance et la charité. Ces vertus sont infuses avec la grâce au baptême et croissent avec elle. Elles ordonnent directement l'homme à Dieu comme à sa fin surnaturelle.
La foi est la vertu par laquelle nous croyons tout ce que Dieu a révélé. L'espérance est la vertu par laquelle nous désirons et attendons avec confiance la vie éternelle et les grâces nécessaires pour y parvenir. La charité est la vertu par laquelle nous aimons Dieu par-dessus tout et notre prochain comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu. Ces trois vertus constituent le fondement de toute la vie chrétienne.
Les vertus morales infuses
Avec les vertus théologales, la grâce sanctifiante apporte également les vertus morales infuses : prudence, justice, force et tempérance, avec toutes leurs ramifications. Ces vertus infuses diffèrent des vertus morales acquises par les actes répétés. Elles sont des dons surnaturels qui perfectionn ent les facultés humaines pour agir selon le mode divin.
Les vertus morales infuses permettent d'accomplir des actes véritablement méritoires pour la vie éternelle. Sans elles, même les actes naturellement bons ne seraient pas surnaturels et ne mériteraient pas le ciel. Elles élèvent toute l'activité humaine à l'ordre de la grâce et la rendent agréable à Dieu.
Les sept dons du Saint-Esprit
La grâce sanctifiante est aussi accompagnée des sept dons du Saint-Esprit : sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété et crainte de Dieu. Ces dons rendent l'âme docile et prompte à suivre les inspirations du Saint-Esprit. Ils complètent les vertus en permettant une connaissance et une action par mode d'instinct divin plutôt que par raisonnement humain.
Les dons sont permanents comme la grâce elle-même, mais ils s'exercent de manière intermittente selon que l'Esprit-Saint les actualise. Dans les âmes avancées, particulièrement dans la vie mystique, les dons deviennent le principe principal de l'action, sous la motion directe du Saint-Esprit. Ils sont indispensables à la perfection de la vie chrétienne.
Distinction avec la grâce actuelle
Différence de nature
La grâce sanctifiante et la grâce actuelle diffèrent essentiellement. La grâce sanctifiante est une qualité permanente inhérente à l'âme, un état habituel de sainteté. La grâce actuelle est un secours passager, une motion divine pour accomplir un acte particulier. L'une rend l'homme saint, l'autre l'aide à agir saintement.
On peut comparer la grâce sanctifiante à la vie et la grâce actuelle au mouvement. Comme le vivant a besoin de mouvements particuliers pour exercer sa vie, l'âme en état de grâce a besoin de grâces actuelles pour exercer sa vie surnaturelle. Les deux grâces se complètent mutuellement dans l'économie du salut.
Complémentarité des deux grâces
La grâce sanctifiante donne la capacité radicale d'agir surnaturellement, mais la grâce actuelle est nécessaire pour passer à l'acte. Posséder la grâce sanctifiante ne dispense pas du besoin de grâces actuelles. Même le juste a besoin de grâces actuelles pour accomplir chaque acte méritoire, pour résister aux tentations, pour progresser dans la sainteté.
Réciproquement, les grâces actuelles préparent à recevoir la grâce sanctifiante et aident à la conserver. Le pécheur reçoit des grâces actuelles pour se convertir et retrouver la grâce sanctifiante. Le juste reçoit des grâces actuelles pour augmenter sa grâce sanctifiante. Ainsi les deux grâces concourent harmonieusement à la sanctification de l'âme.
Comment recevoir la grâce sanctifiante
Par le baptême
Le baptême est le sacrement qui confère la première grâce sanctifiante. Il est la porte des sacrements et le fondement de toute la vie chrétienne. Par l'eau et l'Esprit, le baptisé naît à la vie surnaturelle, devient enfant de Dieu, membre du Christ et temple du Saint-Esprit. Le baptême imprime un caractère indélébile et ne peut être réitéré.
Même les enfants qui meurent sans baptême ne peuvent entrer au ciel, car "nul s'il ne renaît de l'eau et de l'Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu" (Jn 3, 5). Cette nécessité absolue du baptême souligne l'importance capitale de la grâce sanctifiante pour le salut. Le baptême de désir ou de sang peut suppléer au baptême d'eau pour les adultes dans certains cas.
Par le sacrement de pénitence
Celui qui a perdu la grâce sanctifiante par le péché mortel la retrouve par le sacrement de pénitence. Ce sacrement, institué par le Christ ressuscité, restaure la vie surnaturelle dans l'âme du pécheur repentant. La contrition parfaite avec le désir du sacrement peut aussi restaurer la grâce avant la réception effective du sacrement.
La confession fréquente, même des péchés véniels, est un moyen privilégié de croissance dans la grâce sanctifiante. Elle purifie l'âme, affermit dans le bien, donne des lumières pour connaître et combattre ses défauts. Les saints recouraient fréquemment à ce sacrement, certains même quotidiennement, pour progresser dans la sainteté.
Par les autres sacrements
Tous les sacrements des vivants (c'est-à-dire reçus en état de grâce) augmentent la grâce sanctifiante. L'Eucharistie particulièrement est le sacrement de la croissance spirituelle, nourriture de l'âme qui augmente la grâce et la charité. La communion fréquente et même quotidienne est vivement recommandée pour progresser dans la sainteté.
La confirmation perfectionne la grâce baptismale et donne une force spéciale pour confesser la foi. L'ordre et le mariage confèrent la grâce sanctifiante avec des grâces sacramentelles particulières à chaque état de vie. L'onction des malades augmente la grâce et la fortifie face à la maladie et à la mort.
Comment conserver et augmenter la grâce sanctifiante
Éviter le péché mortel
Le péché mortel est le seul moyen de perdre la grâce sanctifiante. Il tue la vie surnaturelle de l'âme comme le poison tue la vie naturelle du corps. C'est pourquoi il faut fuir le péché mortel plus que tout autre mal, même la mort corporelle. Celui qui commet un péché mortel avec pleine connaissance et plein consentement perd instantanément la grâce, la filiation divine, le droit au ciel, et mérite l'enfer.
La vigilance contre les occasions de péché, la fuite des tentations, la prière, la fréquentation des sacrements, sont essentielles pour conserver la grâce. Le combat spirituel est constant et requiert une attention de tous les instants. La présomption et la négligence sont les grands dangers qui conduisent au péché mortel.
La réception fréquente des sacrements
La réception fréquente de l'Eucharistie et de la pénitence est le moyen par excellence d'augmenter la grâce sanctifiante. L'Eucharistie, particulièrement, est le sacrement de la croissance spirituelle. Notre-Seigneur dit : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui" (Jn 6, 56). La communion fréquente, et même quotidienne si possible, nourrit et fortifie la vie divine dans l'âme.
La préparation à la communion et l'action de grâces qui suit sont également importantes. Recevoir l'Eucharistie avec dévotion, recueillement et pureté d'intention multiplie les fruits de grâce. Certains saints recevaient des grâces extraordinaires dans la communion quotidienne, qui les transformait progressivement en répliques vivantes du Christ.
Les actes méritoires
Tout acte bon accompli en état de grâce et pour un motif surnaturel mérite une augmentation de la grâce sanctifiante. La prière, les bonnes œuvres, l'accomplissement du devoir d'état, les sacrifices offerts à Dieu, tout cela augmente la grâce. Plus l'acte est parfait (inspiré par une charité intense), plus il mérite de grâce.
La vie intérieure intense, nourrie de méditation, d'oraison et de contemplation, est particulièrement féconde en grâce. Les actes de charité envers Dieu et le prochain obtiennent les plus grands mérites. Les œuvres de mortification, le jeûne, les veilles de prière, disposent l'âme à recevoir d'abondantes grâces.
La prière constante
La prière est indispensable pour conserver et augmenter la grâce. Elle attire les grâces actuelles nécessaires pour éviter le péché et pratiquer la vertu. Elle obtient des grâces sanctifiantes nouvelles. La prière humble, confiante et persévérante est infailliblement exaucée. Notre-Seigneur a promis : "Demandez et vous recevrez" (Jn 16, 24).
La prière continuelle, recommandée par saint Paul ("Priez sans cesse", 1 Th 5, 17), maintient l'âme dans une union habituelle avec Dieu. La méditation quotidienne, le chapelet, les oraisons jaculatoires tout au long de la journée, la pratique de la présence de Dieu, sont autant de moyens de nourrir la vie de la grâce.
Degrés de la grâce sanctifiante
Possibilité de croissance indéfinie
La grâce sanctifiante peut croître indéfiniment en cette vie. Il n'y a pas de limite assignée à son augmentation. Chaque sacrement reçu dignement, chaque acte méritoire accompli en état de grâce, augmente la grâce. Les saints sont parvenus à des degrés extraordinaires de grâce par leur fidélité constante.
Cette croissance n'est pas automatique mais requiert la coopération active de l'homme. Celui qui coopère généreusement aux grâces reçues en reçoit de nouvelles en abondance. Celui qui y coopère faiblement progresse lentement. Celui qui résiste aux grâces actuelles n'augmente pas sa grâce sanctifiante et risque même de la perdre.
Inégalité de la grâce
Les âmes ne possèdent pas toutes le même degré de grâce sanctifiante. Certaines ont plus de grâce que d'autres, selon les dispositions divines et la coopération humaine. Cette inégalité se retrouvera dans la gloire céleste : chacun sera parfaitement heureux, mais les degrés de bonheur différeront selon les mérites, c'est-à-dire selon la grâce possédée au moment de la mort.
La Sainte Vierge possédait la plénitude de la grâce dès sa conception immaculée, et cette grâce croissait à chaque instant de sa vie. Les apôtres, les martyrs, les grands saints ont possédé des grâces sanctifiantes très élevées. Chaque chrétien est appelé à atteindre le degré de grâce que Dieu lui destine, sans envier les autres ni se décourager de son apparente petitesse.
La grâce sanctifiante et la gloire
Même réalité en germe et en plénitude
La grâce sanctifiante et la gloire du ciel sont la même réalité à deux états différents : la grâce est la gloire en germe, la gloire est la grâce épanouie. Saint Jean écrit : "Nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté ; nous savons que, lorsqu'il paraîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est" (1 Jn 3, 2).
Cette continuité entre la grâce et la gloire fonde la certitude que celui qui meurt en état de grâce possède infailliblement le ciel. La mort ne fait que dévoiler et perfectionner ce qui existait déjà dans l'âme par la grâce. C'est pourquoi conserver la grâce sanctifiante est l'affaire la plus importante de la vie, valant infiniment plus que toutes les richesses et tous les honneurs du monde.
Proportion entre grâce et gloire
Le degré de gloire au ciel correspond exactement au degré de grâce sanctifiante possédé au moment de la mort. Celui qui meurt avec plus de grâce aura plus de gloire ; celui qui meurt avec moins de grâce aura moins de gloire, tout en étant parfaitement heureux. Cette proportion fonde l'importance capitale de croître constamment en grâce durant la vie terrestre.
Ainsi s'éclaire le sens de toute la vie chrétienne : augmenter sans cesse la grâce sanctifiante pour augmenter la gloire éternelle. Chaque communion, chaque prière, chaque sacrifice, chaque acte de vertu augmente notre grâce et donc notre future béatitude éternelle. Quelle motivation pour la fidélité et la générosité dans le service de Dieu !
Articles connexes
- La Grâce divine
- Le Baptême
- La Foi catholique
- La Charité
- La Sainte Trinité
- La Vie intérieure
- Le Combat spirituel
- La Prière et méditation
Conclusion
La Grâce sanctifiante est le trésor le plus précieux que puisse posséder une âme en cette vie. Elle fait de l'homme un enfant de Dieu, un ami du Très-Haut, un héritier du ciel. Elle divinise l'âme et la rend participante de la vie même de Dieu. Perdre cette grâce par le péché mortel est le plus grand des malheurs ; la conserver et l'augmenter est la tâche essentielle de toute vie chrétienne. Que tous les fidèles apprécient à sa juste valeur ce don incomparable, veillent jalousement à sa conservation, et travaillent constamment à son accroissement par la fidélité aux sacrements, la prière et la pratique des vertus. "La grâce de Dieu, qui apporte le salut à tous les hommes, a été manifestée" (Tt 2, 11). Accueillons-la avec reconnaissance et faisons-la fructifier pour la gloire de Dieu et notre salut éternel.