Définition
La mortification est la pratique volontaire du renoncement et de la pénitence corporelle et spirituelle en vue de maîtriser les passions désordonnées, d'expier les péchés, et de se conformer au Christ crucifié. Le terme vient du latin mortificare (faire mourir), et désigne spécifiquement la mise à mort de l'homme ancien, charnel et pécheur, pour permettre l'épanouissement de l'homme nouveau, spirituel et régénéré par la grâce.
Dans la tradition spirituelle catholique, la mortification ne constitue pas une fin en soi mais un moyen indispensable de sanctification. Elle s'enracine dans l'enseignement du Christ : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive" (Lc 9, 23). Sans mortification, le progrès spirituel demeure impossible car les passions et l'amour-propre dominent l'âme et l'empêchent de s'unir à Dieu.
Fondements scripturaires et théologiques
L'enseignement du Christ
Notre-Seigneur Jésus-Christ a constamment prêché le renoncement et la pénitence. Il commença sa prédication par l'appel : "Convertissez-vous et faites pénitence" (Mt 4, 17). Il enseigna que "le royaume des cieux souffre violence et ce sont les violents qui s'en emparent" (Mt 11, 12), indiquant que la vie spirituelle requiert un effort énergique contre soi-même.
Par-dessus tout, le Christ donna l'exemple suprême de mortification par sa vie entière, depuis la pauvreté de Bethléem jusqu'à l'agonie de Gethsémani et le supplice du Calvaire. Sa Passion volontairement acceptée constitue le modèle parfait de la mortification chrétienne, qui n'est pas masochisme morbide mais oblation aimante pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.
La doctrine de saint Paul
Saint Paul développe abondamment la théologie de la mortification chrétienne. Il proclame : "Je châtie mon corps et je le traîne en servitude" (1 Co 9, 27). Il exhorte : "Faites mourir les œuvres de la chair par l'esprit" (Rm 8, 13) et "Mortifiez vos membres terrestres" (Col 3, 5). Cette mortification n'est pas destruction de la nature humaine mais libération de la tyrannie du péché.
Saint Paul explique que par le baptême nous sommes morts avec le Christ au péché pour vivre avec lui pour Dieu : "Si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui" (Rm 6, 8). La mortification prolonge et actualise dans la vie quotidienne cette mort au péché inaugurée sacramentellement au baptême. Elle est participation mystique à la Passion rédemptrice du Sauveur.
Les raisons théologiques
La théologie catholique enseigne que la mortification est nécessaire à trois titres. D'abord pour expier nos péchés : bien que le Christ ait satisfait surabondamment pour tous nos péchés, il nous laisse l'honneur de participer à la satisfaction pour nos fautes par la pénitence volontaire. Ensuite pour réprimer la concupiscence, c'est-à-dire l'inclination au mal qui demeure en nous après le baptême et nous porte au péché. Enfin pour nous conformer au Christ souffrant et participer à son œuvre rédemptrice pour le salut des âmes.
La mortification des sens
La mortification de la vue
La mortification de la vue consiste à détourner les yeux des spectacles dangereux, inutiles ou dissipants qui nourrissent la curiosité, la vanité ou la sensualité. Job faisait un pacte avec ses yeux pour ne pas regarder avec convoitise (Jb 31, 1). Dans notre époque saturée d'images et d'écrans, cette mortification revêt une importance particulière.
Positivement, la mortification de la vue signifie choisir de contempler ce qui élève l'âme : les beautés de la création qui manifestent la gloire du Créateur, les images sacrées qui inspirent la dévotion, les livres spirituels qui nourrissent la vie intérieure. La garde des yeux préserve le cœur de nombreuses tentations et maintient le recueillement nécessaire à la prière.
La mortification de l'ouïe
La mortification de l'ouïe consiste à éviter les conversations frivoles, médisantes ou impures, les divertissements bruyants qui dissipent l'esprit, et généralement tout ce qui trouble la paix intérieure. "La mort et la vie sont au pouvoir de la langue" (Pr 18, 21). L'oreille qui écoute complaisamment le mal devient complice du pécheur.
Le silence, pratiqué méthodiquement dans les monastères mais également précieux pour les laïcs, constitue une forme éminente de mortification de l'ouïe. Il favorise le recueillement, permet d'écouter la voix de Dieu dans l'âme, et préserve de la dissipation qui caractérise notre époque bruyante. Les saints ont toujours recherché le silence comme condition de la contemplation.
La mortification du goût
Le jeûne et l'abstinence constituent les formes principales de mortification du goût. L'Église prescrit le jeûne eucharistique avant la communion, le jeûne du Mercredi des Cendres et du Vendredi Saint, et l'abstinence de viande les vendredis de Carême. Mais ces prescriptions minimales doivent être complétées par des mortifications volontaires selon la ferveur de chacun.
La mortification du goût peut prendre diverses formes : se priver de certains aliments agréables, manger les choses les moins appétissantes, observer des jeûnes supplémentaires, boire moins que sa soif ne le réclamerait. Cette mortification combat la gourmandise et la recherche du plaisir sensible, tout en rappelant que "l'homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu" (Mt 4, 4).
La mortification du toucher
La mortification du toucher vise particulièrement à préserver la chasteté et à combattre la sensualité. Elle implique la garde du corps, évitant les contacts impurs ou dangereux, et pratiquant la modestie dans le vêtement et les attitudes. Pour les consacrés, le vœu de chasteté requiert une vigilance constante et de généreuses mortifications.
Historiquement, les instruments de pénitence corporelle (cilice, discipline, haire) ont été largement pratiqués par les saints. Aujourd'hui encore, certaines âmes ferventes en font usage avec la permission de leur directeur spirituel. Mais pour la plupart, la mortification du toucher se réalisera surtout par l'acceptation patiente des inconforts quotidiens : chaleur, froid, fatigue, douleurs.
La mortification de l'esprit
La mortification de l'intelligence
La mortification de l'intelligence consiste principalement à réprimer la curiosité intellectuelle désordonnée, l'orgueil de l'esprit, et l'attachement aux opinions propres. Elle ne signifie pas renoncer à l'usage légitime de la raison mais subordonner l'intelligence à la foi et à l'autorité divine.
Cette mortification se pratique en renonçant aux lectures inutiles ou dangereuses qui dissipent l'esprit sans l'édifier, en acceptant humblement de ne pas tout comprendre des mystères de la foi, et surtout en soumettant son jugement à l'enseignement de l'Église même lorsqu'on ne perçoit pas immédiatement les raisons de cet enseignement. L'humilité intellectuelle est une forme éminente de mortification.
La mortification de la volonté
La mortification de la volonté est la plus importante car elle atteint la racine de l'amour-propre. Elle consiste à renoncer à sa volonté propre pour embrasser la volonté de Dieu, manifestée par les commandements, les conseils évangéliques, les inspirations de la grâce, et l'obéissance aux supérieurs légitimes.
Le vœu d'obéissance pratiqué par les religieux réalise de manière parfaite cette mortification de la volonté. Mais tous les chrétiens doivent mortifier leur volonté propre en acceptant les contrariétés quotidiennes, en renonçant à leurs préférences lorsque la charité ou le devoir l'exigent, et en s'exerçant à dire non à eux-mêmes dans les petites choses pour se fortifier contre les grandes tentations.
La mortification des passions
Les passions (colère, tristesse, crainte, désir, etc.) ne sont pas mauvaises en elles-mêmes mais deviennent désordonnées par le péché originel. La mortification des passions ne vise pas à les supprimer mais à les régler selon la raison et la foi. La colère juste contre le mal demeure légitime, mais la colère désordonnée contre les personnes doit être mortifiée.
Cette mortification exige la vigilance pour détecter les premiers mouvements des passions avant qu'elles ne deviennent véhémentes et difficiles à maîtriser. Elle requiert également de ne pas suivre ses humeurs et ses impressions sensibles, mais de se conduire selon les principes de la foi et du devoir. Les saints enseignent qu'il faut agir contre ses inclinations naturelles désordonnées pour acquérir les vertus contraires.
Mortifications extérieures et intérieures
Les mortifications extérieures
Les mortifications extérieures sont celles qui affectent directement le corps : jeûnes, abstinences, veilles, disciplines corporelles, couchette dure, vêtements grossiers. Ces pratiques, bien que moins parfaites que les mortifications intérieures, demeurent nécessaires car l'homme est composé d'un corps et d'une âme, et le corps doit être soumis à l'esprit.
Cependant, ces mortifications extérieures doivent être pratiquées avec prudence et sous direction spirituelle, pour éviter les excès qui nuiraient à la santé ou au devoir d'état. L'histoire spirituelle connaît des cas d'âmes généreuses mais imprudentes qui se sont ruiné la santé par des mortifications excessives ou mal ordonnées. La vraie sagesse spirituelle unit ferveur et discrétion.
Les mortifications intérieures
Les mortifications intérieures sont supérieures aux extérieures car elles atteignent directement les racines du péché : l'orgueil, l'égoïsme, la sensualité spirituelle. Elles consistent à accepter les humiliations, à supporter patiemment les personnes difficiles, à renoncer à son jugement propre, à préférer les dernières places, à chercher l'humilité plutôt que l'estime.
Ces mortifications, quoique moins spectaculaires que les pénitences corporelles, sont souvent plus méritoires et plus fécondes. Accepter avec patience une critique injuste mortifie l'orgueil plus efficacement que porter un cilice. Servir humblement dans les tâches cachées mortifie la vanité plus sûrement que jeûner publiquement. Comme l'enseigne sainte Thérèse d'Avila, "une once d'humilité vaut plus qu'un quintal de pénitence".
Prudence et discrétion dans la mortification
Éviter les excès
La mortification, bien que nécessaire, doit être pratiquée avec prudence pour éviter deux écueils : l'excès et le défaut. L'excès consiste à s'imposer des mortifications disproportionnées qui ruinent la santé, empêchent d'accomplir son devoir d'état, ou procèdent d'un orgueil déguisé cherchant les exploits ascétiques. Le défaut consiste à se dispenser commodément de toute mortification sous prétexte de "garder ses forces" ou de "ne pas exagérer".
La vraie prudence cherche le juste milieu qui varie selon les personnes, leur santé, leur âge, leur vocation. Un religieux contemplatif pourra et devra pratiquer des mortifications plus sévères qu'un père de famille chargé d'enfants. Un jeune en bonne santé peut entreprendre des pénitences qu'un vieillard ou un malade ne pourraient supporter. La direction spirituelle est indispensable pour discerner ces limites prudentielles.
La direction spirituelle
Nul ne doit s'engager dans des mortifications extraordinaires sans la permission de son directeur spirituel ou de son confesseur. L'amour-propre et l'illusion sont si subtils que même les pénitences peuvent devenir source d'orgueil spirituel et de complaisance en soi-même. Un guide expérimenté aide à discerner les vraies inspirations de la grâce des tentations de l'ennemi déguisées en bien.
Le directeur modère également le zèle imprudent des débutants qui voudraient tout faire d'un coup, et stimule la tiédeur de ceux qui se relâchent. Il adapte les mortifications aux capacités et aux progrès de chacun, augmentant graduellement les exigences à mesure que l'âme se fortifie. Cette obéissance dans les mortifications assure l'humilité et prévient les excès dangereux.
Mortifications communes et particulières
Les mortifications communes
Les mortifications communes sont celles que l'Église prescrit à tous les fidèles ou que les circonstances de la vie imposent à chacun. Le jeûne et l'abstinence des jours prescrits, l'accomplissement fidèle du devoir d'état malgré les difficultés, l'acceptation patiente des épreuves providentielles (maladies, contradictions, échecs), constituent la substance de la mortification pour la plupart des chrétiens.
Ces mortifications communes, bien acceptées et saintement vécues, suffisent amplement à la sanctification. Comme l'enseignait saint François de Sales, celui qui porte sa croix quotidienne avec patience et amour fait plus que celui qui multiplie les pénitences extraordinaires sans accepter les épreuves ordinaires de la Providence. La petite voie de sainte Thérèse de Lisieux insiste particulièrement sur la sainteté dans les choses communes.
Les mortifications volontaires particulières
Au-delà des mortifications communes, chacun peut et souvent doit s'imposer des mortifications volontaires particulières selon ses besoins spirituels et les inspirations de la grâce. Ces mortifications personnelles ciblent les défauts dominants : celui qui est enclin à la gourmandise multipliera les mortifications du goût, celui qui est porté à la colère s'exercera à la douceur dans les contrariétés.
Ces mortifications volontaires doivent demeurer secrètes autant que possible pour éviter la vaine gloire. "Quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, afin que ton jeûne soit connu non des hommes, mais de ton Père qui est présent dans le secret" (Mt 6, 17-18). La mortification cachée, connue de Dieu seul, a plus de mérite que la pénitence ostensible qui recherche l'admiration.
Mortification et joie chrétienne
Compatibilité apparente
Il peut sembler paradoxal que la mortification, qui implique renoncement et souffrance, soit compatible avec la joie que le Christ promit à ses disciples : "Votre cœur se réjouira et nul ne vous ravira votre joie" (Jn 16, 22). Pourtant, l'expérience des saints montre que mortification et joie non seulement coexistent mais se renforcent mutuellement.
La mortification libère l'âme de l'esclavage des passions et des attachements terrestres qui sont sources de tristesse et d'inquiétude. En se détachant des faux biens, l'âme peut s'attacher au vrai bien qui est Dieu, source de toute joie authentique. Les saints les plus mortifiés furent aussi les plus joyeux : saint François d'Assise dans sa pauvreté radicale, sainte Thérèse dans ses pénitences austères, saint Jean-Marie Vianney dans ses jeûnes héroïques.
La joie de la victoire sur soi
La mortification procure la joie de la victoire sur soi-même, cette "première et plus belle des victoires" selon Platon. Quand on résiste courageusement à une tentation, qu'on accepte généreusement une humiliation, qu'on surmonte vaillamment une répugnance naturelle pour accomplir son devoir, on expérimente une satisfaction profonde et une paix que les plaisirs sensibles ne peuvent donner.
Cette joie spirituelle, fruit de la grâce et de la fidélité, dépasse infiniment les jouissances charnelles. Elle anticipe dès ici-bas la béatitude céleste et donne un avant-goût de la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Comme le dit saint Paul : "Je surabonde de joie dans toutes nos tribulations" (2 Co 7, 4). La mortification chrétienne, loin d'être masochisme triste, est chemin royal vers la vraie joie.
Articles connexes
Conclusion
La mortification, loin d'être une pratique morbide ou dépassée, demeure un élément essentiel de la vie chrétienne authentique. Enracinée dans l'enseignement et l'exemple du Christ, elle constitue le moyen nécessaire pour maîtriser les passions, expier les péchés, et se conformer au Sauveur crucifié. Pratiquée avec prudence et sous direction spirituelle, équilibrant mortifications extérieures et intérieures, communes et particulières, elle conduit non à la tristesse mais à la joie profonde de la victoire sur soi et de l'union à Dieu. Que tous les chrétiens embrassent généreusement leur croix quotidienne et pratiquent la sainte mortification en union avec la Passion rédemptrice du Christ.