Définition
Le recueillement est l'attention intérieure à la présence de Dieu qui habite dans l'âme en état de grâce. C'est un repli de l'esprit sur lui-même pour se détourner des créatures extérieures et se tourner vers Dieu présent au centre de l'âme. Le recueillement constitue une disposition fondamentale de la vie intérieure et un préalable nécessaire à l'oraison et à la contemplation des réalités divines.
Cette pratique spirituelle consiste à rentrer en soi-même, à faire silence dans son cœur et dans son esprit, pour écouter la voix de Dieu et demeurer en sa présence. Sainte Thérèse d'Avila, grande maîtresse du recueillement, enseigne que Dieu habite au centre de l'âme comme dans son temple, et que le recueillement permet de le trouver au-dedans de soi sans avoir besoin d'aller le chercher au Ciel.
Fondement théologique
Présence de Dieu dans l'âme
Le recueillement se fonde sur la vérité théologique de la présence de Dieu dans l'âme en état de grâce. Par la grâce sanctifiante reçue au baptême et nourrie par les sacrements, la Sainte Trinité vient habiter dans l'âme comme dans son temple. « Si quelqu'un m'aime, dit Jésus, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 14, 23).
Cette présence divine n'est pas seulement la présence d'immensité par laquelle Dieu est partout comme cause créatrice et conservatrice de toutes choses. C'est une présence spéciale, une inhabitation par laquelle Dieu se donne à l'âme comme objet de connaissance et d'amour. Le recueillement est l'attention consciente à cette présence mystérieuse et sanctifiante de Dieu en nous.
Temple du Saint-Esprit
Saint Paul enseigne que notre corps est le temple du Saint-Esprit : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Co 3, 16). Cette vérité doit transformer notre regard sur nous-mêmes et nous inciter au recueillement. Si Dieu habite réellement en nous, nous devons maintenir notre âme dans un état de respect, de silence, et d'attention intérieure, comme on se comporte dans un lieu sacré.
Le recueillement est donc une attitude de vénération envers la présence divine en nous. Il consiste à traiter notre âme comme le sanctuaire qu'elle est vraiment, en évitant le bruit intérieur des pensées vaines, l'agitation des passions désordonnées, et la dissipation vers les créatures. C'est maintenir en soi une atmosphère de sacralité propice à la rencontre avec Dieu.
Nature du recueillement
Recueillement des sens
Le recueillement commence par le recueillement des sens extérieurs. Il s'agit de modérer l'usage des sens (vue, ouïe, etc.) qui nous projettent constamment vers le monde extérieur et nous dispersent. Cela ne signifie pas fermer complètement les sens, ce qui serait impossible et contraire à la nature, mais les régler avec prudence, évitant la curiosité vaine et la recherche excessive des impressions sensibles.
Le recueillement des sens implique particulièrement la garde des yeux et la maîtrise de la parole. Les regards dispersés, l'observation indiscrète de tout ce qui se passe autour de nous, les lectures légères et inutiles, tout cela dissipe l'âme et l'empêche de demeurer en Dieu. Le silence extérieur, pratiqué avec discrétion et charité, favorise grandement le recueillement intérieur en calmant l'agitation naturelle de l'esprit.
Recueillement de l'imagination et de la mémoire
Plus difficile que le recueillement des sens est celui de l'imagination et de la mémoire, ces puissances intérieures qui vagabondent sans cesse et remplissent l'esprit d'images, de souvenirs, et de projets. L'imagination, surtout, est comme un moulin qui tourne continuellement, produisant un flot ininterrompu de représentations qui encombrent l'attention et empêchent l'union simple avec Dieu.
Le recueillement intérieur consiste à ramener doucement mais fermement ces puissances à l'unité, en les fixant sur Dieu présent ou sur quelque vérité divine. Quand l'imagination s'égare, il faut la rappeler sans violence, patiemment, autant de fois qu'il le faut. Cette discipline de l'imagination est un exercice ascétique important pour progresser dans la vie spirituelle et accéder à l'oraison simple.
Recueillement de la volonté
Le recueillement suprême est celui de la volonté qui se détache affectivement de toutes les créatures pour s'attacher à Dieu seul. Il ne suffit pas de retirer les sens et l'esprit du monde extérieur ; il faut encore retirer le cœur, c'est-à-dire la volonté et l'amour, de tout ce qui n'est pas Dieu ou ordonné à lui. C'est le détachement intérieur enseigné par tous les maîtres spirituels.
Ce recueillement du cœur suppose la mortification des affections désordonnées, le renoncement à la recherche de soi-même, et l'orientation constante de la volonté vers Dieu. C'est l'œuvre de toute une vie, qui progresse graduellement à mesure que la grâce purifie le cœur et que les vertus se fortifient. Le recueillement parfait de la volonté s'appelle l'union transformante, sommet de la vie mystique.
Recueillement actif et passif
Recueillement actif
Le recueillement actif est celui que l'âme produit par ses propres efforts, aidée de la grâce ordinaire. C'est l'acte par lequel nous nous retirons volontairement de la dissipation extérieure et intérieure pour nous tenir en la présence de Dieu. Ce recueillement est à la portée de tous les chrétiens de bonne volonté et doit être pratiqué quotidiennement, spécialement au moment de l'oraison et lors de la réception des sacrements.
La pratique du recueillement actif demande de la vigilance, de la persévérance, et du courage. Il faut combattre la tendance naturelle à la dissipation, résister aux distractions, et ramener constamment son attention à Dieu. Cette discipline peut sembler pénible au début, mais elle devient progressivement plus facile et plus douce à mesure qu'on acquiert l'habitude du recueillement et qu'on en goûte les fruits de paix et de joie spirituelle.
Recueillement passif
Le recueillement passif est une grâce mystique par laquelle Dieu lui-même recueille l'âme et la fixe en sa présence sans effort pénible de sa part. C'est le début de la contemplation infuse, où l'âme n'a plus besoin de discourir ni de multiplier les actes, mais demeure simplement et amoureusement attentive à Dieu qui se communique à elle d'une manière nouvelle et plus intime.
Ce recueillement passif se caractérise par une grande facilité à demeurer en Dieu, une suspension des puissances qui ne peuvent plus agir ordinairement, et une paix profonde accompagnée d'une douce présence de Dieu. L'âme se sent comme liée et absorbée en Dieu, incapable de s'en distraire même si elle le voulait. Cette grâce mystique ne peut être produite par l'effort humain ; elle est un pur don de Dieu qui la donne à qui il veut et quand il veut.
Passage de l'actif au passif
La transition du recueillement actif au recueillement passif se fait graduellement, souvent sans que l'âme s'en aperçoive clairement. Au début, le recueillement actif domine, avec ses efforts, ses combats contre la distraction, ses actes multipliés. Progressivement, à mesure que l'âme devient plus docile à la grâce et plus purifiée, Dieu commence à agir plus directement, facilitant le recueillement et le rendant plus simple et plus profond.
La direction spirituelle est précieuse pour discerner ce passage et guider l'âme dans sa nouvelle manière d'oraison. Il faut éviter deux erreurs opposées : forcer les actes quand Dieu attire au silence contemplatif, ou s'abandonner à l'oisiveté sous prétexte de passivité. La vraie passivité mystique est très active intérieurement, quoique sans agitation ni multiplicité d'actes.
Moyens de cultiver le recueillement
Silence et solitude
Le silence extérieur et la solitude favorisent puissamment le recueillement intérieur. Il est difficile de demeurer recueilli dans le bruit et l'agitation continuels. Il faut savoir se ménager des moments de silence, fuir les conversations inutiles, éviter la curiosité des nouvelles et des bavardages. Les religieux cloîtrés pratiquent le silence régulier précisément pour faciliter le recueillement constant.
Pour les chrétiens vivant dans le monde, il est important de chercher la solitude possible dans leur état de vie : moments de prière solitaire, usage mesuré des communications et distractions, création d'un oasis de silence et de paix dans leur demeure. La chambre fermée dont parle l'Évangile (Mt 6, 6) représente ce lieu de solitude où l'on peut prier le Père en secret.
Oraison quotidienne
L'oraison quotidienne, méditation ou contemplation, est le temps privilégié du recueillement. En consacrant chaque jour un temps substantiel à la prière mentale, on cultive l'habitude du recueillement qui se prolongera ensuite dans les activités de la journée. L'oraison du matin dispose l'âme au recueillement pour toute la journée ; celle du soir permet de se recueillir après les dissipations inévitables de l'action.
Il importe de choisir un lieu approprié pour l'oraison, où l'on ne sera pas facilement dérangé. L'église, devant le Saint-Sacrement, est le lieu par excellence du recueillement, car la présence réelle du Christ attire l'âme et facilite la concentration de l'esprit et du cœur. À défaut, un oratoire domestique ou simplement un coin tranquille de sa chambre peuvent servir de lieu de prière habituel.
Examen de conscience
L'examen de conscience quotidien, particulièrement celui du soir, aide à maintenir le recueillement en permettant de faire le point sur sa journée spirituelle. On examine comment on a gardé ou perdu le recueillement durant la journée, quelles ont été les occasions de dissipation, comment on peut mieux faire le lendemain. Cet exercice de quelques minutes avant le coucher est très profitable pour progresser dans le recueillement habituel.
L'examen particulier, recommandé par saint Ignace de Loyola, consiste à se concentrer sur un point précis de son progrès spirituel, par exemple le recueillement. Deux ou trois fois par jour, on examine brièvement comment on pratique le recueillement, on fait un acte de contrition pour les manquements, et on forme un propos ferme de mieux faire. Cette attention répétée accélère beaucoup les progrès dans la vertu visée.
Pratique de la présence de Dieu
La pratique de la présence de Dieu consiste à se rappeler fréquemment durant la journée que Dieu est présent partout et spécialement dans notre âme. Par de courtes oraisons jaculatoires, des regards intérieurs vers Dieu, de brèves élévations du cœur, on maintient l'attention à Dieu au milieu des occupations. Cette pratique, enseignée notamment par le Frère Laurent de la Résurrection, conduit au recueillement habituel.
Ces actes de présence de Dieu n'ont pas besoin d'être longs ni compliqués. Un simple regard intérieur, un mot d'amour, une pensée de foi suffit pour ramener l'âme à Dieu et renouveler le recueillement. Avec le temps et l'habitude, ces actes deviennent presque continuels, créant une atmosphère permanente de recueillement et d'union à Dieu qui persiste même durant les activités les plus absorbantes.
Obstacles au recueillement
Dissipation extérieure
Le principal obstacle au recueillement est la dissipation extérieure : multiplicité excessive des occupations, agitation continuelle, recherche des distractions et des plaisirs sensibles, curiosité pour les nouvelles et les bavardages. La vie moderne, avec ses sollicitations incessantes (médias, communications, activités sociales), favorise particulièrement cette dissipation qui rend le recueillement très difficile.
Pour surmonter cet obstacle, il faut exercer un certain contrôle sur son emploi du temps et ses activités. Savoir dire non aux occupations non nécessaires, limiter l'usage des technologies qui dispersent l'attention, simplifier sa vie pour avoir plus de temps pour Dieu. Cette sobriété extérieure est indispensable pour cultiver le recueillement intérieur dans le monde actuel.
Agitation intérieure
L'agitation intérieure est encore plus néfaste que la dissipation extérieure. Elle consiste dans le tumulte des pensées, des désirs, des projets, des inquiétudes qui remplissent l'esprit et le cœur. Même dans le silence et la solitude extérieurs, on peut être très agité intérieurement, incapable de fixer son attention sur Dieu et de demeurer en paix.
Cette agitation intérieure provient souvent de l'attachement aux créatures, de la recherche de soi-même, des soucis temporels excessifs, ou des passions désordonnées. Le remède est la mortification intérieure, le détachement progressif de tout ce qui n'est pas Dieu, la confiance en la Providence divine qui nous décharge de nos inquiétudes. La paix du cœur est la condition du vrai recueillement.
Tiédeur et négligence
La tiédeur spirituelle et la négligence dans la vie intérieure sont des obstacles majeurs au recueillement. Quand on se relâche dans la prière, qu'on néglige l'oraison et l'examen de conscience, qu'on cède facilement aux distractions et aux tentations, le recueillement se perd rapidement. L'âme s'habitue à vivre dans la dissipation et trouve de plus en plus difficile de se recueillir.
Pour combattre la tiédeur, il faut raviver son amour de Dieu par la méditation des bienfaits divins, de la Passion du Christ, des fins dernières. Il faut renouveler ses résolutions de fidélité à l'oraison et aux pratiques de piété. La confession fréquente et la communion fervente sont des moyens puissants pour sortir de la tiédeur et retrouver le goût du recueillement.
Fruits du recueillement
Paix intérieure
Le premier fruit du recueillement est la paix intérieure. L'âme recueillie, détachée de l'agitation du monde et reposant en Dieu, jouit d'une paix profonde que les troubles extérieurs ne peuvent troubler. C'est la paix que le Christ a promise : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne » (Jn 14, 27). Cette paix divine surpasse tout sentiment et garde les cœurs et les pensées dans le Christ Jésus.
Cette paix n'est pas l'absence de difficultés ou de souffrances extérieures, mais une tranquillité intérieure qui demeure au fond de l'âme même dans les tribulations. Elle provient de l'union à Dieu qui est la paix même, et de la confiance en sa Providence qui ordonne tout au bien de ceux qui l'aiment. L'âme recueillie, établie en Dieu, possède une stabilité et une sérénité que rien ne peut détruire.
Progrès dans la prière
Le recueillement est indispensable au progrès dans la prière. Sans recueillement, l'oraison reste superficielle et peu fructueuse, l'esprit vagabonde, le cœur demeure froid. Avec le recueillement, l'oraison devient profonde et savoureuse, l'âme entre en contact réel avec Dieu, les lumières et les affections spirituelles se multiplient. Le recueillement est en quelque sorte la porte de la contemplation.
Plus l'âme progresse dans le recueillement, plus sa prière se simplifie et s'approfondit. De la méditation discursive, elle passe à l'oraison affective, puis à l'oraison de simple regard, et enfin, si Dieu le veut, à la contemplation infuse. À chaque étape, le recueillement devient plus facile, plus stable, et plus fécond en fruits de sainteté.
Union habituelle à Dieu
Le recueillement habituel conduit à l'union habituelle avec Dieu. L'âme qui maintient son attention à la présence divine durant toute la journée vit dans une communion quasi-continue avec Dieu. Cette union n'empêche pas les activités ordinaires de la vie ; au contraire, elle les pénètre et les sanctifie, faisant de chaque action une prière et un acte d'amour de Dieu.
Cette union habituelle est le but de la vie spirituelle. Saint Paul exhorte à « prier sans cesse » (1 Th 5, 17), ce qui ne peut se réaliser que par le recueillement habituel qui maintient l'âme en présence de Dieu au milieu des occupations. Les saints ont vécu dans cette union continuelle, travaillant et agissant extérieurement tout en demeurant intérieurement recueillis en Dieu.
Fécondité apostolique
Loin de nuire à l'action apostolique, le recueillement la rend au contraire plus féconde. Les apôtres les plus efficaces ont été les contemplatifs les plus recueillis. Sainte Thérèse de Lisieux, cloîtrée et recueillie, est patronne des missions. L'action qui ne découle pas de la contemplation et du recueillement risque de n'être qu'agitation stérile et activisme humain.
Le recueillement maintient l'âme dans la dépendance de Dieu et dans la docilité au Saint-Esprit. C'est Dieu qui agit en nous et par nous ; notre action n'est féconde que dans la mesure où nous sommes des instruments entre ses mains. Le recueillement nous dispose à cette instrumentalité surnaturelle en nous détachant de nos vues propres et en nous ouvrant à la motion divine.
Recueillement et vie active
Compatibilité
Le recueillement n'est pas réservé aux contemplatifs cloîtrés ; il est possible et nécessaire pour tous les chrétiens, y compris ceux engagés dans la vie active. Certes, le cloître facilite grandement le recueillement par le silence, la solitude, et la régularité de la vie. Mais le recueillement intérieur peut se maintenir au milieu des occupations extérieures si l'on y apporte la vigilance et les moyens appropriés.
Les saints qui ont vécu dans le monde montrent la possibilité de cette union de l'action et du recueillement. Saint Joseph, travaillant dans son atelier, vivait dans un recueillement profond. Les pères et mères de famille, les travailleurs, les personnes engagées dans la vie sociale, peuvent tous cultiver le recueillement intérieur au milieu de leurs devoirs d'état.
Alternance et équilibre
Pour maintenir le recueillement dans la vie active, il faut établir un rythme d'alternance entre les temps de prière plus intense et les temps d'action. Les temps d'oraison quotidienne, de lecture spirituelle, de retraite périodique, sont comme des sources où l'âme se ressource et renouvelle son recueillement. Ces temps forts de prière permettent de maintenir le recueillement habituel durant les périodes d'activité.
Il faut aussi savoir doser son activité extérieure pour ne pas s'épuiser ni se dissiper totalement. Une activité excessive, même apostolique, peut nuire gravement au recueillement et à la vie intérieure. La prudence et la direction spirituelle aident à trouver le juste équilibre entre action et contemplation, entre engagement extérieur et recueillement intérieur, selon la vocation et l'état de vie de chacun.
Articles connexes
Conclusion
Le recueillement est une pratique spirituelle fondamentale pour toute âme désireuse de progresser dans l'union à Dieu. En nous détournant de la dissipation extérieure et intérieure pour nous tenir en la présence de Dieu qui habite en nous, nous créons les conditions favorables à la croissance de la vie divine dans notre âme. Que tous les chrétiens cultivent le recueillement par la prière fidèle, le silence intérieur, et la pratique de la présence de Dieu, pour avancer vers la sainteté et goûter dès ici-bas les prémices de l'union béatifique.