Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 43
Introduction
Cette question explore : De la cause de la crainte
La question 43 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien.
Développement
La crainte comme passion
De la cause de la crainte traite d'un aspect fondamental des passions dans la théologie morale de Saint Thomas. La crainte est une passion de l'appétit sensitif, plus précisément de l'irascible, qui naît devant un mal futur difficile à éviter. Elle suppose donc un jugement de la raison concernant un danger imminent et la perception d'une menace pour le bien de l'individu.
Nature du mal redouté
La crainte se rapporte à un mal qui n'est pas présent mais futur, et qui apparaît comme difficile ou impossible à surmonter. Si le mal était présent, il causerait la tristesse plutôt que la crainte. Si le mal futur semblait facile à éviter, il ne provoquerait pas la crainte mais une simple aversion. C'est donc la conjonction du futur et de la difficulté qui caractérise l'objet de la crainte.
Principes explicatifs
La cause objective : le mal futur arddu
Les principes qui expliquent la cause de la crainte sont basés sur la nature de l'âme humaine et sa relation à Dieu. La cause première et principale de la crainte est le mal futur difficile à éviter. Ce mal doit être assez grave pour menacer un bien important, et assez proche ou probable pour que l'âme le perçoive comme un danger réel. Plus le mal est grand et proche, plus la crainte est intense.
La cause subjective : la faiblesse perçue
Du côté du sujet, la crainte naît de la conscience de sa propre faiblesse face au mal redouté. Celui qui se sent fort ne craint pas ; mais celui qui se juge incapable d'affronter ou de fuir le danger éprouve la crainte. C'est pourquoi les mêmes périls causent plus ou moins de crainte selon la force ou la faiblesse de celui qui y est exposé.
Le rôle de l'imagination et de l'estimation
L'imagination joue un rôle capital dans la genèse de la crainte. C'est en se représentant le mal futur que l'âme sensitive s'en émeut. L'estimation (faculté qui juge de l'utile et du nuisible) évalue la gravité du danger et la capacité du sujet à y faire face. Une imagination vive peut amplifier les dangers et intensifier la crainte, tandis qu'une estimation défectueuse peut causer des craintes déraisonnables.
Distinction essentielle
Distinction entre crainte et autres passions
Saint Thomas établit les distinctions nécessaires concernant la cause de la crainte pour une compréhension précise. La crainte se distingue de la tristesse qui porte sur le mal présent, de la colère qui répond au mal présent par l'attaque, et de l'audace qui affronte le mal futur difficile au lieu de le fuir. Elle se distingue aussi du désespoir qui voit le bien futur comme impossible à atteindre.
Crainte servile et crainte filiale
Dans l'ordre surnaturel, il faut distinguer la crainte servile (qui redoute la peine) de la crainte filiale (qui craint d'offenser Dieu par amour pour lui). La première peut être le commencement de la sagesse, mais seule la seconde subsiste dans la charité parfaite. Cette distinction est capitale pour la vie spirituelle et la croissance dans la vertu.
Degrés et espèces de crainte
Thomas distingue diverses espèces de crainte selon l'objet redouté : crainte de la mort, de la douleur, de l'infamie, du labeur, etc. Il distingue aussi des degrés selon l'intensité : la simple timidité, la peur ordinaire, et la crainte extrême qui peut aller jusqu'à stupéfier l'âme. Ces distinctions permettent de mieux comprendre les mouvements de l'âme et de les gouverner selon la raison.
Applications morales
Modération de la crainte par la raison
Les implications pratiques de cette doctrine guident le chrétien dans sa vie morale quotidienne. La crainte doit être modérée par la raison : ni l'absence de crainte (témérité) ni l'excès de crainte (lâcheté) ne sont vertueux. La vertu de force règle la crainte, permettant de craindre ce qu'il faut craindre dans la mesure convenable, et de ne pas se laisser détourner du bien par une crainte excessive.
Crainte de Dieu et commencement de la sagesse
La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse (Ps 110, 10). Cette crainte surnaturelle, don du Saint-Esprit, incline l'âme à révérer la majesté divine et à éviter le péché. Elle n'est pas une passion servile, mais un mouvement vertueux qui oriente toute la vie morale vers Dieu. Elle purifie progressivement l'âme et la dispose à la charité parfaite.
Gouvernement pastoral des craintes
Pour le pasteur d'âmes, la compréhension des causes de la crainte est essentielle. Certaines âmes sont paralysées par des craintes excessives ou déraisonnables ; d'autres manquent de la crainte salutaire qui préserve du péché. Le directeur spirituel doit savoir apaiser les unes et éveiller les autres, en appliquant les principes thomistes concernant les passions et leur régulation par la vertu.
Lien systématique
Place dans le traité des passions
Cette question s'inscrit dans l'ordre logique de la Prima Secundae concernant les passions. Après avoir traité des passions du concupiscible (amour, désir, joie, haine, aversion, tristesse), Thomas étudie les passions de l'irascible, dont la crainte. Cette étude est essentielle pour comprendre comment la raison et la volonté doivent gouverner la vie affective.
Fondement de la vertu de force
L'analyse de la crainte et de ses causes est le fondement nécessaire de la doctrine thomiste sur la vertu de force. C'est en comprenant la nature et les causes de la crainte qu'on peut ensuite déterminer comment la vertu doit la modérer. La force ne supprime pas la crainte, mais la règle selon la raison droite.
Articulation avec la grâce et les dons
Dans l'ordre surnaturel, cette doctrine s'articule avec l'enseignement sur la grâce et les dons du Saint-Esprit. Le don de force élève et perfectionne la vertu de force, permettant d'affronter les périls pour Dieu avec une assurance qui dépasse les capacités naturelles. Le don de crainte, quant à lui, oriente toute la vie morale vers la révérence de Dieu.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De la cause de la crainte
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Articles connexes
Conclusion
La Question 43 de la Prima Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété.