Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 1
Introduction
Cette question explore la nature et l'essence de la foi, première des trois vertus théologales. La foi est le fondement de toute la vie chrétienne, la base sur laquelle repose tout l'édifice de la vie spirituelle et morale. Saint Thomas d'Aquin, dans cette première question de la Secunda Secundae, examine avec rigueur et profondeur ce qu'est la foi, son objet propre, ses actes caractéristiques et sa relation avec les autres vertus.
Contexte dans la Somme
La question 1 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique. Après avoir traité dans la Prima Secundae des principes généraux de la morale et des passions, Saint Thomas aborde maintenant les vertus en particulier. Il commence logiquement par les vertus théologales, et parmi celles-ci, par la foi, puisque celle-ci est le principe et le fondement de toutes les autres vertus. Sans la foi, ni l'espérance ni la charité ne peuvent exister, car on ne peut espérer ni aimer ce qu'on ne connaît pas par la foi.
Développement théologique
Nature et définition de la foi
La foi, selon Saint Thomas suivant saint Paul (Hébreux 11, 1), est "la substance des choses qu'on doit espérer, la preuve de celles qu'on ne voit pas". Elle est un acte de l'intelligence qui, sous l'impulsion de la volonté mue par Dieu, adhère fermement aux vérités révélées. La foi n'est pas une simple opinion ni une connaissance évidente, mais une certitude ferme fondée sur l'autorité de Dieu qui révèle.
Cette vertu théologale possède une double dimension : elle est à la fois un don surnaturel de Dieu (la foi infuse) et un acte libre de l'homme qui y consent. Dieu donne la grâce de croire, mais l'homme doit librement accepter cette grâce et poser l'acte de foi. C'est pourquoi la foi est méritoire : elle engage toute la personne dans une adhésion libre et confiante à Dieu qui se révèle.
L'objet de la foi
Le domaine propre de la foi concerne les vérités révélées par Dieu et proposées par l'Église. Son objet premier et principal est Dieu lui-même dans son mystère trinitaire : le Père, le Fils et l'Esprit Saint. L'objet secondaire comprend toutes les vérités qui se rapportent à Dieu et à notre salut : la création, l'Incarnation du Verbe, la Rédemption, les sacrements, la vie éternelle.
Saint Thomas distingue l'objet matériel de la foi (ce qui est cru) et l'objet formel (la raison pour laquelle on croit). L'objet matériel comprend tous les articles de foi contenus dans le Symbole des Apôtres et développés par l'Église. L'objet formel est la Vérité première, c'est-à-dire Dieu lui-même en tant qu'il ne peut ni se tromper ni nous tromper. Nous croyons les vérités de foi non parce que nous les voyons ou les comprenons parfaitement, mais parce que c'est Dieu qui les révèle, et que Dieu est absolument véridique et infaillible.
Les actes de la foi
Les actes qui procèdent de la foi sont multiples et Saint Thomas les analyse avec précision. L'acte principal et essentiel est l'acte intérieur de croire (credere), qui implique l'assentiment ferme de l'intelligence aux vérités révélées. Cet acte suppose une certaine connaissance de ce qu'on croit, même si cette connaissance reste imparfaite et obscure en cette vie.
À cet acte intérieur s'ajoutent des actes extérieurs : la confession de foi (confessio fidei) par laquelle on manifeste publiquement ce qu'on croit, et la défense de la foi contre les erreurs et les hérésies. La confession de foi peut être verbale, par la récitation du Credo, ou existentielle, par une vie cohérente avec les vérités professées. Dans certaines circonstances, notamment face à la persécution, confesser sa foi devient un devoir strict auquel on ne peut se soustraire sans pécher gravement.
La foi comme habitus
La vertu de la foi se manifeste dans un habitus stable, c'est-à-dire une disposition permanente de l'âme qui facilite et perfectionne l'acte de croire. Cet habitus est infus par Dieu lors du baptême et demeure dans l'âme tant qu'on ne pèche pas contre la foi par l'hérésie, l'apostasie ou l'incrédulité volontaire. Il se distingue de la foi acquise, qui serait une simple adhésion humaine à des vérités religieuses, par son caractère surnaturel et sa fermeté absolue.
L'habitus de foi peut exister sans la charité (c'est la foi morte ou informe des pécheurs), mais il trouve sa perfection lorsqu'il est vivifié par la charité (foi vive ou formée). La foi formée par la charité est celle qui justifie et sauve, car elle unit intimement à Dieu et produit des œuvres méritoires. L'habitus de foi peut aussi se développer et croître par des actes répétés de foi et par la réception des sacrements, particulièrement l'Eucharistie.
Rapport avec les autres vertus
La foi s'harmonise avec les autres vertus théologales et morales du chrétien dans une unité organique. Elle précède logiquement l'espérance et la charité, car on ne peut espérer obtenir ni aimer ce qu'on ne connaît pas d'abord par la foi. Cependant, dans l'ordre de la perfection, la charité est supérieure à la foi, car elle demeurera éternellement alors que la foi sera remplacée par la vision béatifique.
La foi informe et dirige également toutes les vertus morales, leur donnant une orientation surnaturelle et une finalité éternelle. La prudence, la justice, la force et la tempérance trouvent dans la foi leur lumière et leur principe. Sans la foi, les vertus morales restent purement naturelles et ne conduisent pas à la vie éternelle. Avec la foi, elles deviennent des vertus chrétiennes, ordonnées à Dieu et participant à l'œuvre de sanctification.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De la foi
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Conclusion
La Question 1 de la Secunda Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété. En scrutant la nature de la foi, Saint Thomas nous montre que la foi n'est pas une crédulité aveugle ni un simple sentiment religieux, mais une adhésion raisonnable et ferme à Dieu qui se révèle. Cette question fondamentale éclaire tout le reste de la vie chrétienne, car la foi est la porte d'entrée dans le mystère du salut et le principe de toute sanctification.
Articles connexes
- Les Vertus Théologales) - Foi, espérance et charité
- Q. 2 - De l'acte intérieur de la foi - L'acte de croire
- Q. 4 - De la vertu de foi elle-même - La nature de la vertu
- Le Symbole des Apôtres - Expression de la foi catholique
- La Révélation divine - Fondement de la foi