Définition
La philosophie thomiste désigne le système philosophique élaboré par saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Docteur de l'Église surnommé le Docteur Angélique et Docteur Commun. Cette philosophie, synthèse magistrale de la métaphysique aristotélicienne christianisée et des apports augustiniens, constitue la philosophia perennis (philosophie pérenne) de l'Église catholique, recommandée officiellement par le magistère comme base de la formation philosophique et théologique.
Le thomisme se caractérise par son réalisme modéré (contre le nominalisme et le platonisme excessif), son intellectualisme mesuré (contre le volontarisme), et surtout par ses principes métaphysiques fondamentaux : la distinction réelle d'essence et d'existence dans les créatures, la composition hylémorphique des substances corporelles, la théorie de l'acte et de la puissance. Cette philosophie procure les outils conceptuels nécessaires pour penser rationnellement les mystères de la foi révélée.
Saint Thomas d'Aquin : vie et œuvres
Biographie
Thomas d'Aquin naquit au château de Roccasecca près d'Aquin en 1225, dans une famille noble napolitaine. Oblat à l'abbaye du Mont-Cassin dès l'enfance, il étudia ensuite à l'Université de Naples où il découvrit Aristote et entra dans l'Ordre des Prêcheurs malgré l'opposition familiale. Il étudia à Paris et à Cologne sous la direction d'Albert le Grand, qui lui transmit la passion d'Aristote et des sciences naturelles.
Maître régent à Paris puis en Italie, Thomas enseigna et écrivit prodigieusement malgré une vie courte (il mourut à 49 ans en 1274). Sa sainteté personnelle (canonisé en 1323) s'alliait à un génie intellectuel exceptionnel. Humble et contemplatif, il disait tenir ses connaissances plus de la prière que de l'étude. Son œuvre immense comprend des commentaires d'Aristote et de l'Écriture, des traités théologiques et philosophiques, et surtout la Somme Théologique, cathédrale de la pensée médiévale.
Principales œuvres philosophiques
Parmi les œuvres majeures de saint Thomas, certaines sont proprement philosophiques bien que toujours au service de la théologie. Les commentaires des œuvres d'Aristote (Physique, Métaphysique, Éthique à Nicomaque, De Anima) exposent et approfondissent la pensée du Philosophe en la christianisant. Les Questions disputées (De Veritate, De Potentia, De Malo, De Anima) traitent systématiquement de questions philosophiques et théologiques.
La Somme Théologique, bien que principalement théologique, contient de vastes sections philosophiques, particulièrement dans la Prima Pars (questions sur Dieu, la création, l'homme) et la Secunda Pars (morale). La Somme contre les Gentils, traité apologétique destiné aux non-chrétiens, développe largement les arguments philosophiques pour les vérités accessibles à la raison. Ces œuvres constituent le corpus du thomisme philosophique.
Principes métaphysiques fondamentaux
Acte et puissance
La distinction entre acte (actus) et puissance (potentia) constitue la clef de voûte de la métaphysique thomiste. L'acte est la perfection, la réalité accomplie ; la puissance est la capacité réelle de recevoir une perfection. Cette distinction résout le problème du devenir qui avait obsédé les présocratiques : le changement n'est ni passage du néant à l'être (création ex nihilo), ni illusion (Parménide), mais passage de la puissance à l'acte.
Cette théorie s'applique à tous les niveaux de l'être. La matière est en puissance à la forme, l'essence en puissance à l'existence, la faculté en puissance à l'acte. Seul Dieu est Acte pur (Actus purus) sans aucune potentialité, parfait et immuable. Les créatures sont composées d'acte et de puissance, donc limitées, changeantes, et dépendantes. Cette doctrine fonde la preuve de l'existence de Dieu par le mouvement et la contingence.
Essence et existence
Saint Thomas innove par rapport à Aristote en distinguant réellement (et non seulement conceptuellement) l'essence (essentia, quidditas) de l'existence (esse, actus essendi) dans toute créature. L'essence est ce qu'une chose est, sa nature : l'humanité pour l'homme, la félinité pour le chat. L'existence est l'acte par lequel cette essence est réalisée dans le réel.
En toute créature, essence et existence sont réellement distinctes car aucune essence créée n'implique nécessairement son existence. L'homme peut exister ou ne pas exister ; son essence ne contient pas en elle-même sa raison d'exister. Seul en Dieu essence et existence s'identifient absolument : Dieu est l'Être subsistant (Ipsum Esse Subsistens), celui dont l'essence est d'exister. Cette distinction fonde la contingence radicale des créatures et leur dépendance absolue de Dieu.
Substance et accidents
La distinction entre substance et accidents structure toute la philosophie de l'être. La substance (substantia) est ce qui existe en soi et sert de sujet aux accidents : Pierre, ce cheval, cet arbre. Les accidents sont les déterminations qui n'existent pas en soi mais dans un sujet : couleur, quantité, qualité, relation.
Cette distinction explique comment un être peut changer tout en demeurant identique à soi-même : les accidents changent, la substance demeure. Elle est également essentielle pour comprendre la transsubstantiation eucharistique : dans la consécration, la substance du pain devient la substance du Corps du Christ tandis que les accidents (apparences) du pain demeurent miraculeusement sans leur substance propre.
Matière et forme
Le composé hylémorphique caractérise tous les êtres corporels selon la philosophie thomiste. La matière première (materia prima) est le principe potentiel pur, indéterminé, capable de recevoir toute forme substantielle. La forme substantielle (forma substantialis) est le principe actuel qui détermine la matière et constitue la substance dans son espèce.
Dans l'homme, le corps est la matière et l'âme rationnelle est la forme substantielle unique qui fait de lui un être humain. Cette doctrine de l'unicité de la forme substantielle, défendue fermement par saint Thomas contre certains contemporains, affirme l'unité profonde de l'homme : il n'y a pas en nous plusieurs âmes (végétative, sensitive, rationnelle) mais une seule âme spirituelle qui assume toutes les fonctions. Cette unité hylémorphique fonde la résurrection de la chair.
Théorie de la connaissance
Réalisme modéré
Le thomisme professe un réalisme modéré en épistémologie : notre connaissance atteint réellement les choses telles qu'elles sont, contra le scepticisme et l'idéalisme. Mais cette connaissance s'opère par abstraction des formes intelligibles à partir des images sensibles, contra le platonisme qui prétend à une intuition directe des Idées séparées.
"Rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens" (Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu), affirme saint Thomas après Aristote. Notre connaissance intellectuelle part toujours de l'expérience sensible. L'intelligence abstrait de cette expérience les concepts universels (homme, cheval, arbre) qui représentent les essences des choses. Cette abstraction n'est pas déformation mais saisie de l'intelligible dans le sensible.
L'intellect agent et l'intellect possible
Saint Thomas distingue dans l'intelligence humaine deux aspects : l'intellect agent (intellectus agens) et l'intellect possible (intellectus possibilis). L'intellect agent est la faculté active qui abstrait les formes intelligibles des images sensibles en les "illuminant", rendant actuellement intelligible ce qui n'était qu'intelligible en puissance. L'intellect possible est la faculté réceptive qui reçoit ces formes intelligibles et les connaît.
Cette doctrine, développée à partir d'Aristote, résout la question de l'origine des idées : elles ne préexistent pas dans l'âme (innéisme platonicien), elles ne sont pas transmises par les sens (empirisme grossier), mais elles sont produites par l'intellect agent à partir des données sensibles. L'intellect agent, participativement image de la lumière divine, rend l'homme capable de vérité.
Vérité et jugement
Pour saint Thomas, la vérité formelle (veritas formalis) réside dans le jugement, acte par lequel l'intellect affirme ou nie quelque chose de quelque chose. La vérité est "l'adéquation de l'intellect et de la chose" (adaequatio intellectus et rei). Il y a vérité quand notre jugement correspond à la réalité : le jugement "la neige est blanche" est vrai si effectivement la neige est blanche.
Cette définition réaliste de la vérité s'oppose au subjectivisme moderne qui fait de la vérité une construction de l'esprit. Pour le thomisme, la vérité dépend de la réalité, non de nos désirs ou opinions. Cette doctrine fonde la possibilité de la science et de la métaphysique, et garantit que la raison humaine peut atteindre des certitudes objectives.
Philosophie morale
La fin dernière de l'homme
La philosophie morale thomiste est téléologique : tout agent agit en vue d'une fin, et tous les êtres rationnels tendent naturellement vers une fin dernière qui est le bonheur parfait (beatitudo). Cette fin dernière ne peut consister dans les biens créés (richesses, honneurs, plaisirs, vertus) qui sont limités et ne comblent pas pleinement le désir naturel de l'homme.
La béatitude parfaite consiste dans la vision de Dieu, bien infini qui seul peut rassasier totalement l'intelligence et la volonté humaines. Cette vision béatifique, inaccessible aux seules forces naturelles, requiert la grâce et constitue la fin surnaturelle à laquelle Dieu destine gratuitement l'homme. La morale thomiste s'ordonne entièrement à cette fin : bien agir pour atteindre Dieu.
Les vertus
Les vertus sont des habitus (dispositions stables) qui perfectionnent les facultés et les ordonnent à bien agir. Saint Thomas reprend la classification aristotélicienne : vertus intellectuelles (sagesse, science, prudence) et vertus morales (justice, force, tempérance). Mais il y ajoute les vertus théologales (foi, espérance, charité) qui ont Dieu pour objet et sont infusées par la grâce.
Les vertus morales s'acquièrent par la répétition d'actes conformes à la raison et consistent dans un juste milieu déterminé par la prudence. Mais pour le chrétien, ces vertus acquises naturellement doivent être surélevées et perfectionnées par les vertus infuses qui les orientent vers la fin surnaturelle. Cette doctrine harmonise nature et grâce, raison et foi, morale philosophique et morale théologique.
Loi naturelle et loi divine
La loi naturelle est la participation de la créature rationnelle à la loi éternelle divine. Elle consiste dans les préceptes premiers de la raison pratique accessibles à tout homme : faire le bien et éviter le mal, ne pas nuire à autrui, rendre à chacun son dû. Ces principes universels et immuables fondent la moralité objective indépendamment des législations positives variables.
La loi divine révélée (Décalogue, Évangile) ne contredit pas la loi naturelle mais la confirme, la précise et y ajoute des préceptes surnaturels inaccessibles à la seule raison. Cette doctrine affirme l'harmonie fondamentale entre nature et grâce, raison et révélation, contre le volontarisme nominaliste qui fait de la morale une pure convention arbitraire de la volonté divine.
Preuves de l'existence de Dieu
Les cinq voies
Saint Thomas propose cinq voies (quinque viae) pour démontrer rationnellement l'existence de Dieu à partir des effets créés observables. Ces preuves a posteriori partent du monde sensible et s'élèvent à la cause première par application du principe de causalité. Elles constituent le cœur de la théologie naturelle thomiste.
La première voie part du mouvement : tout ce qui se meut est mû par un autre, on ne peut remonter à l'infini, donc il existe un premier moteur immobile qui est Dieu. La deuxième voie part de la causalité efficiente : tout effet a une cause, il faut une cause première incausée. La troisième voie part de la contingence : les êtres contingents qui peuvent ne pas être requièrent un être nécessaire par soi. La quatrième voie part des degrés de perfection : il faut un être maximalement parfait qui soit la mesure de toute perfection. La cinquième voie part de la finalité : l'ordre du monde manifeste une intelligence ordonnatrice.
Nature de ces preuves
Ces preuves ne donnent pas une connaissance intuitive ou compréhensive de Dieu, mais une connaissance démonstrative et analogique. Elles établissent avec certitude que Dieu existe comme cause première, être nécessaire, perfection suprême, intelligence ordonnatrice, mais sans nous faire connaître l'essence divine telle qu'elle est en soi. Cette connaissance naturelle de Dieu demeure imparfaite et doit être complétée par la Révélation.
Saint Thomas affirme contre saint Anselme que l'existence de Dieu n'est pas évidente par soi pour nous (quoiqu'elle le soit en soi), et qu'elle requiert démonstration. Contre les traditionalistes, il affirme que la raison peut démontrer l'existence de Dieu sans recourir à la foi. Ces preuves constituent les préambules rationnels de la foi (praeambula fidei), montrant que croire en Dieu n'est pas irrationnel mais conforme à la raison.
Harmonie de la foi et de la raison
Distinction et complémentarité
Un principe fondamental du thomisme est l'harmonie entre foi et raison, révélation et philosophie. La raison et la foi sont deux sources de connaissance distinctes mais complémentaires, émanant toutes deux de Dieu qui est Vérité première et ne peut se contredire. La foi s'appuie sur l'autorité de Dieu révélant, la raison sur l'évidence naturelle.
Certaines vérités sont accessibles à la seule raison (existence de Dieu, immortalité de l'âme, loi morale naturelle). D'autres sont accessibles à la raison mais ont été révélées pour que tous puissent les connaître facilement et avec certitude (unité de Dieu, création, providence). D'autres enfin dépassent absolument la raison et ne peuvent être connues que par révélation (Trinité, Incarnation, grâce sanctifiante). Mais jamais la foi ne contredit la raison : ce qui est démontré rationnellement ne peut être nié par la foi, et ce qui est révélé ne peut être absurde rationnellement.
La philosophie au service de la théologie
Saint Thomas utilise systématiquement la philosophie au service de la théologie, d'où la formule classique philosophia ancilla theologiae (la philosophie servante de la théologie). Cette formule ne signifie pas que la philosophie n'ait pas d'autonomie propre dans son ordre, mais qu'elle peut et doit servir l'intelligence de la foi.
Les concepts philosophiques d'acte et puissance, de substance et accidents, d'essence et existence permettent d'expliquer rationnellement dans la mesure du possible les mystères révélés. Ainsi la distinction d'essence et existence aide à comprendre comment le Christ peut avoir deux natures (divine et humaine) en une seule personne divine. La théorie substance-accidents explique la transsubstantiation eucharistique. Cette utilisation de la philosophie n'épuise pas le mystère mais aide à l'approfondir et à le défendre contre les objections.
Le néo-thomisme
Renouveau au XIXe siècle
Après des siècles d'éclipse durant lesquels nominalisme, cartésianisme et empirisme dominèrent la pensée, le thomisme connut un remarquable renouveau au XIXe siècle. Le pape Léon XIII, dans son encyclique Aeterni Patris (1879), recommanda officiellement le retour à la philosophie de saint Thomas comme remède aux erreurs modernes et base de la formation ecclésiastique.
Ce renouveau thomiste (néo-thomisme ou néo-scolastique) produisit de nombreux philosophes et théologiens éminents : le cardinal Mercier à Louvain, Réginald Garrigou-Lagrange à Rome, Jacques Maritain en France, Étienne Gilson au Canada. Ces penseurs redécouvrirent, approfondirent et défendirent le thomisme face aux idéologies modernes, montrant son actualité et sa fécondité permanentes.
Actualité du thomisme
Loin d'être une relique médiévale dépassée, la philosophie thomiste conserve une actualité permanente car elle atteint les vérités éternelles de l'être et les principes immuables de la raison. Face au relativisme contemporain, elle affirme l'existence de vérités objectives. Face au matérialisme, elle démontre l'existence de réalités spirituelles. Face au subjectivisme, elle fonde la morale sur la nature humaine objective.
Le Code de Droit canonique de 1917 prescrivait que les séminaristes soient formés selon "la méthode, la doctrine et les principes du Docteur Angélique". Bien que cette prescription ait été atténuée après Vatican II, elle manifeste la conviction constante de l'Église que le thomisme offre la synthèse philosophique la plus sûre et la plus féconde pour penser la foi catholique et dialoguer avec la culture.
Articles connexes
- Saint Thomas d'Aquin
- La Somme Théologique
- La Métaphysique
- La Scolastique
- Léon XIII et Aeterni Patris
Conclusion
La philosophie thomiste constitue un sommet de la pensée humaine et un trésor permanent de l'Église catholique. Par ses principes métaphysiques solides, sa théorie réaliste de la connaissance, sa morale téléologique enracinée dans la nature humaine, et surtout par son affirmation de l'harmonie entre foi et raison, elle offre une vision cohérente et intégrale de la réalité. Recommandée par le magistère comme base de la formation philosophique et théologique, elle demeure d'une actualité permanente face aux erreurs récurrentes de la pensée moderne. Que tous ceux qui cherchent la vérité s'abreuvent à cette source limpide de sagesse philosophique et théologique.