Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 3
Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 3
Introduction
La communion avec Dieu constitue le sommet et la joie de la vie spirituelle. Dans le troisième livre de l'Imitation de Jésus-Christ, Thomas a Kempis célèbre la douceur ineffable de cette union intime avec le Créateur, ce commerce d'amour entre l'âme et son Dieu qui surpasse tous les plaisirs terrestres. Cette communion est à la fois un don gratuit de Dieu et le fruit d'une longue préparation ascétique ; elle goûte par anticipation la béatitude du ciel et donne à l'âme un avant-goût des joies éternelles. Comprendre et désirer cette communion est essentiel pour quiconque aspire à la perfection chrétienne.
La nostalgie de Dieu
L'homme a été créé pour Dieu et porte en lui-même une nostalgie profonde de son Créateur. Saint Augustin exprime admirablement cette vérité dans son célèbre axiome : "Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il repose en toi." Cette soif de Dieu inscrite dans notre nature ne trouve son apaisement que dans la communion avec lui. Toutes les joies terrestres, tous les biens créés laissent l'âme insatisfaite car elle est faite pour l'infini.
La communion comme relation personnelle
La communion avec Dieu n'est pas une fusion impersonnelle ou une absorption dans le divin, mais une relation personnelle d'amour entre deux libertés. Dieu demeure Dieu et l'homme demeure homme, mais ils s'unissent dans un échange mutuel qui respecte et accomplit la nature de chacun. Cette communion est comparable à l'union conjugale, image que l'Écriture emploie fréquemment pour décrire les relations entre Dieu et son peuple, entre le Christ et l'Église, entre le Verbe et l'âme.
Les degrés de la communion divine
La présence de Dieu dans l'âme en grâce
Le premier degré de communion avec Dieu est réalisé par la grâce sanctifiante. Dès que l'âme est purifiée du péché par le baptême, Dieu vient habiter en elle. "Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure" (Jn 14, 23). Cette présence divine dans l'âme est réelle mais non sensible ; elle est l'objet de la foi, non de l'expérience immédiate.
Cette inhabitation trinitaire fait de l'âme un temple vivant de Dieu. Elle établit entre Dieu et l'âme des relations permanentes d'amitié et de familiarité. Dieu est plus intime à nous-mêmes que nous le sommes à nous-mêmes, selon l'expression de saint Augustin. Cette présence fonde toute vie spirituelle et rend possible la communion consciente et affective avec Dieu.
La communion dans la prière
Un deuxième degré de communion se réalise dans la prière, particulièrement dans l'oraison mentale où l'âme s'entretient familièrement avec Dieu. Dans ces moments de recueillement, l'âme devient consciente de la présence divine en elle et dialogue avec Dieu dans l'intimité du cœur. Cette conversation intérieure, que l'Imitation appelle "colloque spirituel", est une vraie communion où l'âme parle à Dieu et Dieu parle à l'âme.
Cette communion priante suppose le silence intérieur et extérieur. Il faut faire taire les passions, apaiser l'imagination, calmer les pensées vagabondes pour entendre la voix douce et subtile de Dieu. "Ferme ta porte et appelle Jésus ton Bien-Aimé", dit l'Imitation. Dans le secret de ce sanctuaire intérieur, Dieu se communique à l'âme qui le cherche avec un cœur simple et pur.
La communion eucharistique
Le troisième et plus haut degré de communion accessible en cette vie est la communion eucharistique. Dans ce sacrement sublime, l'âme ne reçoit pas seulement la grâce divine, mais le Christ lui-même, corps, sang, âme et divinité. C'est l'union la plus intime possible entre Dieu et l'homme : le Créateur se donne en nourriture à sa créature ; le Verbe éternel vient reposer dans le cœur de l'homme.
L'Imitation consacre tout le quatrième livre à ce mystère d'amour. La communion eucharistique est le sommet de la vie chrétienne, l'anticipation de la vision béatifique, le gage de la gloire future. C'est là que se réalise de la manière la plus parfaite la parole du Seigneur : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui" (Jn 6, 56). Cette union substantielle avec le Christ surpasse toute expression humaine.
La douceur de la communion divine
Une joie qui surpasse tous les plaisirs
L'âme qui expérimente la communion avec Dieu découvre une douceur et une joie qui surpassent infiniment tous les plaisirs terrestres. Les délices des sens, les satisfactions de l'ambition, les jouissances de l'esprit ne sont rien en comparaison de cette joie spirituelle qui naît du contact avec Dieu. "Goûtez et voyez comme le Seigneur est bon" (Ps 34, 9) : cette invitation du psalmiste ne peut être comprise que par ceux qui ont fait l'expérience de la présence divine.
Cette douceur n'est pas toujours sensible ; elle peut être ressentie dans les fibres du cœur, ou au contraire, demeurer cachée dans les profondeurs de l'esprit sans rien communiquer à la sensibilité. Mais dans un cas comme dans l'autre, elle est réelle et elle communique à l'âme une paix profonde, une joie tranquille, une plénitude qui la satisfait au-delà de tout ce qu'elle pourrait imaginer.
La paix qui surpasse toute intelligence
La communion avec Dieu donne à l'âme cette "paix qui surpasse toute intelligence" dont parle saint Paul (Ph 4, 7). C'est une paix qui ne dépend pas des circonstances extérieures, qui demeure au milieu des tempêtes, qui subsiste dans l'épreuve. Cette paix vient de la certitude que Dieu est là, qu'il tient tout dans sa main, que rien ne peut nous séparer de son amour.
Cette paix divine se communique à toutes les facultés de l'âme. L'intelligence trouve le repos dans la contemplation de la vérité éternelle ; la volonté se repose dans l'adhésion au souverain bien ; la sensibilité elle-même participe à cette tranquillité et cesse de s'agiter. Toute l'âme entre dans un état d'harmonie et d'unité intérieure qui est un avant-goût de la béatitude céleste.
L'amour ardent qui embrase le cœur
La communion avec Dieu allume dans le cœur un feu d'amour divin qui consume les attaches terrestres et transforme l'âme. Cet amour n'est pas d'abord un sentiment, mais une orientation profonde de la volonté vers Dieu comme vers son bien suprême. Cependant, cet amour volontaire s'accompagne souvent d'une ferveur affective, d'une tendresse spirituelle, d'un élan du cœur vers Dieu qui réchauffe toute la vie intérieure.
Les mystiques ont décrit ce feu d'amour avec les images les plus ardentes. Sainte Thérèse d'Avila parle des "fiançailles spirituelles" et du "mariage mystique". Saint Jean de la Croix chante dans ses poèmes l'union de l'âme avec Dieu dans des termes empruntés à l'amour sponsal. Ces expressions ne sont pas de simples métaphores mais tentent d'exprimer une réalité spirituelle ineffable : l'union d'amour entre Dieu et l'âme qui le cherche de tout son cœur.
Les conditions de la communion
La pureté du cœur
La première condition pour jouir de la communion avec Dieu est la pureté du cœur. "Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu" (Mt 5, 8). Cette pureté n'est pas seulement l'absence de péché mortel, mais la purification progressive de toutes les attaches désordonnées, de tous les replis de l'amour-propre, de toutes les recherches égoïstes. Le cœur doit être purifié pour devenir capable de Dieu.
Cette purification s'opère par l'ascèse quotidienne : la mortification des sens, la maîtrise des passions, le détachement des biens créés, le renoncement à la volonté propre. C'est un travail patient et persévérant qui ne s'achève jamais complètement en cette vie. Mais dans la mesure où le cœur se purifie, il devient plus transparent à Dieu et plus capable de communion intime avec lui.
Le recueillement intérieur
La communion avec Dieu exige le recueillement intérieur, cette concentration de toutes les puissances de l'âme vers Dieu. Le recueillement s'oppose à la dissipation qui éparpille l'âme dans les choses extérieures et l'empêche de rentrer en elle-même pour y trouver Dieu. "Le royaume de Dieu est au-dedans de vous" (Lc 17, 21) : pour le découvrir, il faut se retirer du tumulte extérieur et entrer dans le silence intérieur.
Ce recueillement ne s'acquiert pas facilement dans notre monde moderne rempli de sollicitations et de distractions. Il faut s'y exercer par des temps réguliers de silence, par la limitation des activités inutiles, par la sobriété dans l'usage des moyens de communication. Les saints recommandent la "garde du cœur" : cette vigilance constante pour ramener l'esprit à Dieu dès qu'il se dissipe vers les créatures.
L'humilité profonde
L'humilité est absolument nécessaire pour la communion avec Dieu. "Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles" (Jc 4, 6). L'âme orgueilleuse, remplie d'elle-même, ne laisse pas de place à Dieu. Elle cherche sa propre gloire, sa propre satisfaction, son propre intérêt. Une telle âme ne peut entrer en communion avec Dieu qui est tout et qui demande à être reconnu comme tel.
L'humilité véritable se reconnaît dans la petitesse et l'indigence de l'âme devant Dieu. Elle s'anéantit devant la majesté divine et s'émerveille que Dieu daigne s'abaisser vers elle. Cette humilité attire les regards de Dieu qui "a jeté les yeux sur l'humilité de sa servante" (Lc 1, 48), comme le chante Marie dans son Magnificat. Plus l'âme s'abaisse, plus Dieu l'élève ; plus elle se reconnaît pauvre, plus Dieu l'enrichit de ses dons.
Les effets de la communion divine
La transformation progressive de l'âme
La communion habituelle avec Dieu transforme progressivement l'âme et la rend conforme au Christ. Saint Paul exprime ce mystère : "Nous tous qui, le visage dévoilé, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, par le Seigneur qui est Esprit" (2 Co 3, 18). Cette transformation s'opère par une sorte d'osmose spirituelle : à force de vivre en présence de Dieu, l'âme s'imprègne de sa sainteté.
Cette transformation touche toutes les dimensions de la personne. L'intelligence s'illumine et voit toutes choses dans la lumière de Dieu. La volonté se fortifie et s'oriente spontanément vers le bien. Les passions s'apaisent et s'ordonnent selon la raison et la grâce. Toute la personne se restructure autour de ce nouveau centre qu'est Dieu présent et aimé. C'est ce que les mystiques appellent la "déification" de l'âme : non qu'elle devienne Dieu par nature, mais qu'elle participe à la vie divine par grâce.
Le détachement des biens terrestres
Un effet remarquable de la communion avec Dieu est le détachement progressif des biens terrestres. Celui qui a goûté les douceurs divines perd le goût des plaisirs mondains. "Celui qui a bu de cette eau n'aura plus jamais soif" (Jn 4, 14), dit Jésus à la Samaritaine. Les richesses, les honneurs, les plaisirs sensibles apparaissent pour ce qu'ils sont : des réalités passagères et décevantes, incapables de rassasier le cœur humain.
Ce détachement n'est pas un mépris hautain des réalités terrestres, mais une juste appréciation de leur valeur relative. Les biens créés sont bons en eux-mêmes puisqu'ils viennent de Dieu, mais ils ne sont pas le Bien suprême. L'âme qui communie avec Dieu les utilise sans s'y attacher, en jouit sans s'y enchaîner, les possède sans en être possédée. Elle demeure libre intérieurement même quand elle possède extérieurement.
La force pour porter la croix
La communion avec Dieu donne à l'âme une force extraordinaire pour porter les croix de la vie. Les épreuves ne disparaissent pas pour autant, mais elles deviennent supportables et même précieuses quand on les vit en union avec le Christ crucifié. L'âme qui goûte la douceur divine dans la prière trouve la force de supporter l'amertume dans l'épreuve.
Les martyrs ont pu affronter les pires tourments avec sérénité parce qu'ils vivaient en communion intime avec le Christ. Les grands contemplatifs ont souvent été de grands actifs qui ont accompli des œuvres considérables dans des conditions difficiles. Sainte Thérèse d'Avila, tout en vivant des grâces mystiques élevées, a fondé dix-sept monastères dans des circonstances souvent adverses. Cette force vient de la communion avec Dieu qui soutient l'âme et la rend capable de tout.
Les obstacles à la communion
L'attachement au péché
Le premier et principal obstacle à la communion avec Dieu est l'attachement au péché. Le péché mortel rompt la communion avec Dieu et chasse la grâce sanctifiante de l'âme. Mais même le péché véniel délibéré et l'attachement aux imperfections créent une distance entre l'âme et Dieu. Comment communier intimement avec celui qu'on offense ? Comment jouir de sa présence quand on préfère les créatures à lui ?
L'Imitation exhorte à une lutte sans merci contre le péché sous toutes ses formes. Il faut fuir non seulement le péché mortel qui tue l'âme, mais aussi le péché véniel qui la blesse et la tiédit. Il faut même combattre les imperfections qui, sans être des péchés, manifestent encore un certain amour-propre et une certaine recherche de soi. Plus l'âme se purifie, plus elle devient capable de communion intime avec Dieu.
Les préoccupations terrestres excessives
Un obstacle subtil mais réel à la communion divine est l'excès de préoccupations terrestres. Jésus met en garde contre les "soucis du monde et la séduction des richesses qui étouffent la parole" (Mt 13, 22). Une âme envahie par les soucis temporels, accaparée par les affaires du monde, surchargée d'activités même bonnes, n'a plus le temps ni l'espace intérieur pour communier avec Dieu.
Le Christ reproche à Marthe d'être "inquiète et agitée pour beaucoup de choses" tandis que Marie "a choisi la meilleure part qui ne lui sera pas enlevée" (Lc 10, 41-42). Cette meilleure part est la communion avec le Seigneur dans la prière et l'écoute de sa parole. Il faut savoir, comme Marie, s'asseoir aux pieds du Maître et demeurer là dans la contemplation aimante, même au prix de négliger certaines activités secondaires.
La recherche de consolations sensibles
Un piège particulier pour les âmes spirituelles est la recherche des consolations sensibles pour elles-mêmes. Dieu accorde parfois des douceurs sensibles dans la prière pour encourager l'âme débutante. Mais il ne faut pas s'y attacher ni les rechercher comme une fin. Ce serait encore une forme d'amour-propre : chercher son propre plaisir spirituel plutôt que Dieu lui-même.
L'Imitation met en garde contre cette tentation et enseigne à accepter avec égalité d'âme la consolation et la désolation. Il faut aimer Dieu pour lui-même, non pour ses dons ; le servir dans la sécheresse comme dans la ferveur ; persévérer dans la prière même quand on n'y trouve plus aucun attrait sensible. C'est cette fidélité désintéressée qui conduit aux plus hauts degrés de communion mystique.
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