Partie de : La Doctrine Catholique - Partie 2
Introduction
La perfection chrétienne constitue l'idéal de sainteté auquel tout baptisé est appelé par le Christ : "Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Mt 5,48). Loin d'être réservée à une élite de religieux ou de mystiques, la perfection est le but normal de la vie chrétienne, accessible à tous dans leur état de vie propre, selon les moyens que la Providence leur accorde.
Nature de la perfection chrétienne
L'essence de la perfection
La perfection chrétienne consiste essentiellement dans la charité parfaite, c'est-à-dire dans l'amour de Dieu et du prochain poussé à son degré maximum selon la capacité de chacun. Saint Thomas d'Aquin enseigne que la perfection réside formellement dans la charité qui unit l'âme à Dieu comme à sa fin ultime. Toutes les autres vertus et pratiques pieuses ne constituent que des moyens ordonnés à cette perfection de l'amour.
La double dimension de la charité parfaite
L'amour de Dieu : La perfection exige d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces et de tout son esprit (Lc 10,27). Cet amour doit devenir l'unique moteur de toutes nos actions, orientant toute la vie vers la gloire divine et l'accomplissement de sa volonté.
L'amour du prochain : Indissociable de l'amour de Dieu, l'amour du prochain pour l'amour de Dieu caractérise la perfection chrétienne. Il s'étend à tous les hommes sans exception, y compris les ennemis, et se manifeste dans le service concret, le pardon généreux, et le zèle apostolique pour le salut des âmes.
Les degrés de la perfection
Les trois voies spirituelles
La tradition spirituelle distingue trois étapes dans le cheminement vers la perfection :
La voie purgative : Stade des commençants qui luttent contre le péché et les attachements désordonnés. L'âme se purifie de ses vices par la pénitence, la mortification, et l'exercice des vertus morales. Cette voie se caractérise par les efforts ascétiques et la conversion progressive des mœurs.
La voie illuminative : Étape des progressants dont l'âme, purifiée des péchés graves, s'applique à la pratique positive des vertus. L'intelligence se clarifie par la méditation de la doctrine et la contemplation des mystères divins. La charité grandit, ordonnant toute la vie spirituelle.
La voie unitive : Degré des parfaits qui vivent dans l'union habituelle avec Dieu. L'âme, transformée par la charité, agit sous l'impulsion directe du Saint-Esprit. Les dons du Saint-Esprit s'exercent pleinement, conduisant à la contemplation infuse et à l'expérience mystique de Dieu.
Les moyens de la perfection
Les conseils évangéliques
La pauvreté volontaire : Renoncement aux richesses terrestres pour se détacher des biens matériels et s'attacher uniquement à Dieu. Ce conseil libère le cœur de la sollicitude pour les choses passagères et permet de chercher d'abord le Royaume de Dieu.
La chasteté parfaite : Renonciation au mariage et à l'usage du mariage pour se consacrer totalement à Dieu. Cette virginité pour le Royaume (Mt 19,12) permet de servir le Seigneur sans partage et préfigure l'état de la résurrection.
L'obéissance religieuse : Soumission de sa volonté propre à un supérieur pour l'amour de Dieu. Cette obéissance libère l'âme de l'attachement à son propre jugement et configure le chrétien au Christ obéissant jusqu'à la mort.
Les pratiques spirituelles essentielles
L'oraison mentale : Temps quotidien de prière silencieuse où l'âme s'entretient avec Dieu, médite sa Parole, et se dispose à recevoir ses inspirations. L'oraison est l'école où l'on apprend l'amour de Dieu et le moyen privilégié de croissance spirituelle.
La vie sacramentelle : Participation fréquente à l'Eucharistie, source et sommet de la vie chrétienne, et recours régulier au sacrement de pénitence pour purifier l'âme et progresser dans la grâce. Les sacrements appliquent les mérites du Christ et communiquent la vie divine.
La mortification : Pratique du jeûne, des abstinences, et des pénitences volontaires pour maîtriser les passions, expier les péchés, et configurer sa vie à celle du Christ crucifié. La mortification chrétienne ne détruit pas la nature mais la soumet à l'esprit.
L'examen de conscience : Révision quotidienne de ses pensées, paroles, et actions pour connaître ses défauts, mesurer ses progrès, et stimuler la vigilance spirituelle. L'examen particulier concentre les efforts sur un défaut précis à corriger ou une vertu à acquérir.
La perfection selon les états de vie
La perfection dans la vie religieuse
Les religieux embrassent la vie consacrée par les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Cet état de perfection à acquérir les oblige à tendre vers la sainteté par profession publique. Leur vie commune, l'observance de la règle, et le renoncement aux biens temporels créent un environnement favorable à la croissance spirituelle.
La perfection dans le sacerdoce
Les prêtres, ministres du Christ et dispensateurs des mystères de Dieu, doivent tendre à la sainteté pour remplir dignement leur mission. La célébration des sacrements, particulièrement de l'Eucharistie, et le soin pastoral des âmes exigent une vie intérieure intense et une union profonde avec le Christ Grand Prêtre.
La perfection dans le mariage
Les époux chrétiens sont appelés à la sainteté dans et par leur vocation matrimoniale. La fidélité conjugale, l'amour mutuel vécu comme signe de l'union du Christ et de l'Église, l'éducation chrétienne des enfants, constituent autant de moyens de sanctification propres à leur état. Le sacrement de mariage confère les grâces nécessaires pour vivre cette perfection.
La perfection dans la vie séculière
Les laïcs vivant dans le monde sont appelés à la perfection en sanctifiant leur travail, leur vie familiale, et leurs engagements temporels. Présents dans toutes les réalités terrestres, ils ont la mission particulière d'ordonner les affaires séculières selon Dieu et d'être le levain évangélique dans la société. Leur perfection consiste à accomplir leurs devoirs d'état par amour de Dieu.
Les obstacles à la perfection
Le péché et l'attachement au péché
Le péché mortel détruit la charité et anéantit la perfection. Même le péché véniel délibéré, bien qu'il n'enlève pas la grâce sanctifiante, refroidit la ferveur et retarde le progrès spirituel. L'attachement aux péchés véniels et aux imperfections constitue un obstacle majeur à l'union à Dieu.
L'amour-propre et l'égoïsme
La recherche de soi, la complaisance en soi-même, l'orgueil spirituel empêchent l'âme de se donner totalement à Dieu. Le perfectionnement chrétien exige le renoncement à soi-même et le don généreux de tout son être à Dieu et au prochain.
Les attachements désordonnés
L'attachement aux créatures, aux biens matériels, aux honneurs, aux consolations sensibles, même licites, peut entraver la marche vers la perfection s'il détourne le cœur de Dieu. Le détachement spirituel libère l'âme pour qu'elle s'attache uniquement à Dieu.
L'action de la grâce dans la perfection
La nécessité absolue de la grâce
Nul ne peut progresser vers la perfection par ses seules forces naturelles. La grâce actuelle illumine l'intelligence, fortifie la volonté, et inspire les bons mouvements. La grâce habituelle, reçue au baptême et augmentée par les sacrements, transforme l'âme de l'intérieur et la rend capable d'actes méritoires ordonnés à la vie éternelle.
Les dons du Saint-Esprit
Les sept dons du Saint-Esprit (sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété, crainte de Dieu) perfectionnent les vertus théologales et morales. Dans les âmes avancées, ces dons opèrent sous le mode de l'Esprit, rendant l'homme docilement mû par Dieu et capable de contemplation infuse.
La croissance dans la grâce
La charité, et avec elle la grâce sanctifiante, croît par les sacrements dignement reçus et par les actes méritoires accomplis en état de grâce. Cette croissance n'a d'autre limite en cette vie que celle que l'homme lui impose par ses résistances à la grâce. Le chrétien doit toujours aspirer à un amour plus grand.
Les fruits de la perfection
La paix intérieure
L'âme unie à Dieu jouit d'une paix profonde que le monde ne peut donner. Cette paix ne supprime pas les épreuves, mais maintient le cœur dans la sérénité au milieu des tribulations, fondé sur l'abandon confiant à la Providence.
La joie spirituelle
La charité parfaite produit une joie substantielle qui dépasse toutes les joies sensibles. Cette joie naît de la possession de Dieu par l'amour et de la conscience de faire sa volonté. Elle subsiste même dans les sécheresses et les nuits spirituelles.
Le zèle apostolique
L'âme qui aime Dieu parfaitement désire ardemment que Dieu soit connu, aimé et servi par tous. Ce zèle la pousse à l'apostolat par la parole, l'exemple, et surtout la prière et le sacrifice pour le salut des âmes. "La charité du Christ nous presse" (2 Co 5,14).
L'union transformante
Au sommet de la perfection, l'âme parvient à l'union transformante où elle vit en état d'union habituelle avec Dieu. Transformée par l'amour, elle accomplit tous ses actes sous l'impulsion de la charité et expérimente la présence divine. Cette union mystique est un avant-goût de la vision béatifique.
L'appel universel à la perfection
Le Concile Vatican II
Le Concile Vatican II a solennellement rappelé que tous les fidèles, quel que soit leur état ou leur rang, sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité (Lumen Gentium, 40). Cette vocation universelle à la sainteté est inscrite dans le baptême lui-même.
La voie particulière de chacun
Dieu appelle chacun à la perfection selon une voie particulière adaptée à ses dons, son tempérament, et son état de vie. La sainteté ne s'atteint pas par l'imitation servile d'un modèle unique, mais par la fidélité à la grâce personnelle reçue et à la volonté divine manifestée dans les circonstances concrètes.
L'urgence de la sainteté
Dans un monde marqué par le péché et l'indifférence religieuse, la sainteté des chrétiens devient plus nécessaire que jamais. Seuls des saints peuvent évangéliser efficacement et témoigner de la vérité de la foi. Chaque baptisé doit prendre au sérieux son appel à la perfection et s'y engager résolument.
Articles connexes
- Les vertus théologales)
- Les conseils évangéliques
- La vie contemplative
- Les états de vie
- La grâce sanctifiante
Conclusion
La perfection chrétienne, loin d'être un idéal inaccessible, est la vocation normale de tout baptisé. Elle consiste essentiellement dans la charité parfaite et se réalise par des moyens adaptés à chaque état de vie. Avec la grâce de Dieu et une générosité sans réserve, chacun peut progresser vers la sainteté et anticiper dès ici-bas l'union bienheureuse qui sera consommée dans la gloire du Ciel.