Introduction
Une des thèses centrales de "L'Âme de Tout Apostolat" est que la vie intérieure a priorité sur la vie active aux yeux de Dieu. Cette affirmation peut surprendre ou même scandaliser ceux qui sont absorbés par les oeuvres extérieures et qui mesurent la valeur d'une vie à la quantité d'activités accomplies. Pourtant, Dom Chautard démontre par l'Écriture, la Tradition et la raison théologique que Dieu regarde d'abord le coeur et que la sainteté personnelle prime sur l'efficacité apparente des oeuvres.
Le témoignage de l'Écriture
L'épisode de Marthe et Marie
Dom Chautard rappelle l'épisode évangélique de Marthe et Marie (Luc 10, 38-42) qui illustre parfaitement cette priorité. Tandis que Marthe s'affaire aux multiples services et se plaint de n'être pas aidée, Marie reste assise aux pieds de Jésus pour l'écouter. Lorsque Marthe se plaint, Jésus répond : "Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée."
La meilleure part : la contemplation
Cette parole du Seigneur est sans équivoque : la contemplation, l'écoute de Dieu, la vie intérieure constituent "la meilleure part", supérieure même au service actif. Cela ne signifie pas que le service de Marthe soit méprisable - Jésus ne la condamne pas - mais qu'il ne doit jamais supplanter la priorité de l'union à Dieu.
Le témoignage de l'Ancien Testament
De même, dans l'Ancien Testament, Dieu dit par le prophète Osée : "C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes" (Os 6, 6). Dieu préfère la disposition intérieure du coeur aux oeuvres extérieures accomplies sans amour.
La raison théologique : le regard de Dieu sur le coeur
Dieu regarde le coeur, non l'apparence
La théologie nous enseigne que Dieu juge selon des critères différents des hommes. "L'homme regarde l'apparence, mais le Seigneur regarde le coeur" (1 Sam 16, 7). Aux yeux de Dieu, ce qui compte avant tout, c'est l'état de grâce de l'âme, la pureté de l'intention, le degré d'amour qui anime nos actes.
La charité, fondement de toute action
Une action humble et cachée, accomplie par amour et en union avec Dieu, a plus de valeur devant lui qu'une oeuvre éclatante mais accomplie avec orgueil ou recherche de soi. Saint Paul affirme : "Quand je distribuerais tous mes biens aux pauvres, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien" (1 Cor 13, 3). C'est donc la vie intérieure - la charité, la foi vive, l'union à Dieu - qui donne sa valeur à toute action extérieure. Sans elle, les oeuvres les plus magnifiques ne sont que du bruit et de la fumée.
Les dangers de l'activisme sans vie intérieure
Quatre périls de l'activisme
Dom Chautard met en garde contre le danger mortel que représente l'activisme débridé pour la vie spirituelle de l'apôtre. Celui qui se jette dans les oeuvres sans cultiver sa vie intérieure risque plusieurs périls graves. D'abord, l'assèchement spirituel : absorbé par les tâches extérieures, il néglige la prière, l'oraison, les sacrements, et son âme se dessèche peu à peu comme une terre sans eau.
Orgueil, découragement et perte de l'âme
Ensuite, l'orgueil et la vaine gloire : voyant les résultats de ses efforts, il s'attribue les mérites et se complaît dans ses réussites, oubliant que "sans moi, vous ne pouvez rien faire" (Jn 15, 5). Puis, le découragement : lorsque les résultats ne sont pas à la hauteur de ses efforts, il perd courage car il avait mis sa confiance dans ses propres forces et non en Dieu. Enfin, et c'est le plus grave, la perte de son âme : absorbé par le salut des autres, il néglige son propre salut et risque la damnation éternelle. "Que sert à l'homme de gagner le monde entier s'il perd son âme ?" (Mt 16, 26).
L'équilibre évangélique : contemplation et action
Le principe thomiste
Dom Chautard ne prône pas l'abandon des oeuvres au profit d'un quiétisme contemplatif. Son message est plutôt celui d'un équilibre hiérarchique où la vie intérieure garde la priorité mais déborde naturellement en action. La contemplation doit précéder et nourrir l'action ; l'action doit être l'expression et le prolongement de la contemplation. C'est le principe thomiste "contemplari et contemplata aliis tradere" - contempler et donner aux autres le fruit de sa contemplation.
L'ordre juste : Dieu d'abord, les œuvres ensuite
L'apôtre authentique est d'abord un homme de Dieu, un contemplatif qui vit en union intime avec le Christ ; c'est de cette union que jaillit naturellement le zèle apostolique véritable. Ainsi, loin de s'opposer, vie intérieure et vie active se complètent et se renforcent mutuellement, pourvu que l'ordre juste soit respecté : Dieu d'abord, les oeuvres ensuite ; l'être avant le faire ; la sainteté personnelle avant l'efficacité apostolique.
L'ordre de la charité
Dieu d'abord, le prochain ensuite
L'ordre de la charité établi par le Christ est clair : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force (premier commandement), puis aimer le prochain comme soi-même (second commandement). L'amour de Dieu prime sur l'amour du prochain.
La charité envers soi-même
La charité envers soi-même, bien ordonnée, implique de veiller d'abord à son propre salut. "Que sert à l'homme de gagner le monde entier s'il perd son âme ?" (Mt 16, 26). L'apôtre doit d'abord sauver son âme avant de pouvoir sauver celle des autres.
Les exemples évangéliques
Marthe et Marie revisitées
L'épisode de Marthe et Marie (Lc 10, 38-42) enseigne cette priorité. Marthe s'affaire au service (vie active), Marie écoute le Seigneur (vie intérieure). Jésus affirme : "Marie a choisi la meilleure part." Non que le service soit méprisable, mais la contemplation prime.
Les quarante jours au désert
Notre-Seigneur, avant de commencer son ministère public, passa quarante jours au désert en prière et jeûne. Cette longue préparation dans la solitude montre la priorité de la vie intérieure sur l'action, même pour le Christ.
Les nuits de prière de Jésus
L'Évangile rapporte que Jésus passait des nuits entières en prière avant les grandes décisions ou actions. Malgré les foules qui le cherchaient, il se retirait pour prier. Si le Fils de Dieu lui-même priait ainsi, combien plus nous !