L'erreur d'une fausse opposition
Beaucoup croient que vie intérieure et vie active s'opposent, qu'il faut choisir entre contemplation et action, qu'on ne peut être à la fois homme de prière et homme d'œuvres. Dom Chautard dénonce cette erreur fatale. La vérité est au contraire que vie intérieure et vie active, loin de s'exclure, s'appellent mutuellement, se soutiennent, se fécondent l'une l'autre.
Les origines de cette confusion
Cette fausse opposition provient d'une vision superficielle qui confond la vie intérieure avec la vie purement contemplative des ordres cloîtrés. Certes, il existe une vocation spéciale à la contemplation exclusive, une vie monastique vouée entièrement à la contemplation, mais la vie intérieure, elle, est universelle. Elle est pour tous, quelle que soit la forme de vie, et s'harmonise parfaitement avec l'action apostolique.
Cette confusion a des racines historiques profondes. Au Moyen Âge, une certaine théologie médiévale, mal comprise, avait tendance à valoriser exclusivement la vie contemplative comme la plus haute forme de sainteté. Cela a créé un fossé entre ceux qui se consacraient à la prière perpétuelle et ceux qui devaient s'occuper du monde. Mais cette dichotomie ne correspond pas à la pensée authentique de l'Église ni à la réalité de la vie chrétienne.
L'enseignement de l'Église
La Tradition catholique, particulièrement dans la Summa Theologiæ de saint Thomas d'Aquin, affirme clairement que la vie contemplative, bien qu'elle soit un bien excellent, doit se soutenir par l'action. Et inversement, la vie active, pour être authentiquement chrétienne et surnaturelle, requiert une assise de vie intérieure solide. C'est pourquoi saint Thomas valorise la vie active du pasteur d'âmes, du prédicateur et de l'apôtre comme égale, voire supérieure en quelques points, à celle du moine qui ne contemple que pour lui-même.
La vie intérieure appelle la vie active
L'union à Dieu produit naturellement le zèle apostolique
Une authentique vie intérieure appelle naturellement l'action apostolique. L'âme qui s'unit à Dieu dans la prière découvre le Cœur de Dieu, sa soif ardente du salut des âmes, son désir de voir tous les hommes sauvés. Cette découverte enflamme le cœur de l'apôtre d'un zèle brûlant pour les âmes.
La théologie catholique affirme que la charité est essentiellement communicative. Celui qui aime ne peut rester indifférent au malheur de l'autre. De même, celui qui s'unit à Dieu par la contemplation participte à l'amour infini de Dieu, qui veut le salut et le bonheur de toutes ses créatures. Dès lors, comment cet homme pourrait-il se détourner de ses frères dans le besoin ? C'est impossible. Il doit nécessairement agir pour transmettre ce qu'il a reçu.
La dilatation du cœur par la contemplation
Plus l'âme progresse dans l'oraison, plus elle pénètre dans l'amour divin, et plus elle ressent le besoin impérieux de communiquer cet amour aux autres. La contemplation ne replie pas sur soi, elle dilate le cœur aux dimensions de l'humanité entière. Les plus grands contemplatifs ont été les plus grands apôtres : saint Paul qui abandonna tout pour le Christ et se dépensa entièrement pour les peuples, saint François-Xavier qui traversa le monde entier pour annoncer l'Évangile, sainte Catherine de Sienne qui quitta le cloître pour réformer l'Église elle-même.
Ces exemples montrent que la vie contemplative authentique ne peut rester enfermée. Elle cherche naturellement à s'exprimer, à rayonner, à transformer le monde. C'est que la contemplation est une participation à la vision éternelle de Dieu, et Dieu est essentiellement actif dans sa création, providential et sauveur.
Le rôle des grâces sacramentelles
La vie intérieure donne aussi la force surnaturelle nécessaire pour l'action apostolique. Chaque sacrament reçu avec fruit augmente la grâce habituelle dans l'âme et dispose celle-ci à recevoir des grâces actuelles pour accomplir ses œuvres. Elle trempe l'âme, fortifie la volonté, enflamme le zèle. L'apôtre qui prie beaucoup peut ensuite beaucoup travailler sans s'épuiser spirituellement. Il puise dans la prière les énergies surnaturelles qui soutiennent son action et lui permettent d'en supporter le poids sans succomber au découragement ou à la fatigue.
L'apostolat comme débordement de la plénitude
Saint Thomas enseigne que l'action apostolique est comme un débordement (redundantia) de la contemplation. Tout comme un vase trop plein se déverse nécessairement, de même l'âme qui se remplit de l'amour divin dans la contemplation en est remplie et en déborde naturellement vers les autres. Ce n'est pas une action forcée ou extérieure, c'est l'expression naturelle et surnaturelle de la vie spirituelle elle-même.
La vie active appelle la vie intérieure
L'impuissance naturelle et la dépendance de Dieu
Réciproquement, une vie active authentiquement apostolique appelle nécessairement la vie intérieure. L'apôtre qui se dépense pour les âmes sent très vite qu'il ne peut rien par lui-même, qu'il a besoin de grâces, de lumières, de forces qui ne viennent que de Dieu. Cette conscience de son impuissance le pousse naturellement vers la prière. Le Christ lui-même enseignait : "Sans moi, vous ne pouvez rien faire" (Jean 15:5). Cette parole s'applique particulièrement à l'apostolat, qui est une œuvre divine et non une œuvre humaine.
Les exigences spirituelles de l'apostolat
Le discernement de la volonté divine
L'action apostolique pose constamment des questions profondes qui ne peuvent trouver leur réponse que dans le contact intime avec Dieu. Comment discerner la volonté divine dans telle situation complexe ? Comment agir avec justice et miséricorde dans tel cas de conscience délicat ? Quelles priorités fixer parmi les nombreuses nécessités présentes ? Quelles décisions prendre sans compter sur la prudence humaine, qui est limitée et faillible ? Seule l'oraison peut donner la lumière spirituelle nécessaire pour ces discernements délicats.
La pratique du zèle apostolique authentique exige une conscience toujours avertie, une docilité continuelle à l'Esprit Saint, une disponibilité à modifier ses plans selon que la Providence divine le manifeste. Cela n'est possible que pour celui qui passe du temps en prière, qui dialogue régulièrement avec Dieu, qui apprend à reconnaître sa voix.
La purification des motivations
Un danger subtil menace constamment l'apôtre : celui de l'orgueil apostolique, c'est-à-dire de vouloir la gloire pour soi sous le prétexte de faire l'œuvre de Dieu. L'action apostolique expose à de nombreux dangers spirituels redoutables : l'orgueil devant les succès qui fait croire qu'on a réussi par sa propre habileté, le découragement devant les échecs qui fait oublier que ce sont les œuvres de Dieu, l'attachement aux créatures qui transforme peu à peu l'apôtre en quêteur d'estime humaine, la dissipation de l'esprit qui fait oublier que le but est le salut des âmes et non l'activité elle-même.
Seule une solide vie intérieure, nourrie par la prière régulière et les sacrements, peut préserver l'apôtre de ces périls mortels. Sans elle, l'action finit progressivement par dessécher et corrompre l'âme. L'apôtre devient un activiste sans vie spirituelle, un bureaucrate de la foi, une machine qui tourne mais qui est vide de l'amour divin qui seul donne sens et fruit à toute œuvre.
L'épreuve et la mortification par l'action
Paradoxalement, l'action apostolique elle-même, quand elle est vécue en union avec Dieu, devient une forme de mortification et de purification. Les résistances rencontrées, les incompréhensions, les échecs apparents, les ingratitudes de ceux qu'on cherche à aider – tout cela peut devenir occasion de détachement du désir de reconnaissance et de résultats visibles. Mais pour que l'action apostolique porte ce fruit purificateur, il faut la vivre dans une perspective de vie intérieure, c'est-à-dire en l'offrant à Dieu, en acceptant les croix qu'elle comporte, en cherchant non pas son succès mais la gloire de Dieu.
Le danger de l'activisme sans racine
La dégénérescence de l'action apostolique
Quand la vie active se sépare de la vie intérieure, elle dégénère inévitablement en activisme stérile. L'apôtre multiplie les œuvres, court d'une activité à l'autre, s'épuise dans un tourbillon d'occupations. Mais cette agitation n'est plus vivifiée par la grâce divine, elle ne porte plus de fruits surnaturels. C'est un phénomène tragique et très répandu dans l'Église contemporaine : des hommes et des femmes fatigués, énervés, frustrés, qui font beaucoup mais ne changent rien.
Dom Chautard, dans son ouvrage fondamental "L'Âme de tout apostolat", dénonce avec vigueur ce fléau de l'activisme moderne. Il montre comment l'apôtre peut se laisser progressivement séduire par le prestige de l'activité visible, oubliant que tout vrai fruit apostolique ne vient que du travail invisible de la grâce.
La dessication spirituelle progressive
La prière abandonnée
Peu à peu, l'activiste perd le sens vivant de Dieu. La prière devient une corvée expédiée à la hâte, réduire à quelques minutes le matin ou le soir, faite sans attention et sans cœur. L'oraison, ce contact intime et profond avec Dieu, est abandonnée faute de temps. Mais ce "manque de temps" est révélateur : cela signifie que Dieu n'est plus prioritaire, que les activités ont pris sa place.
Les sacrements sont reçus par une sorte de routine mécanique. On communie, mais sans recueillement. On assiste à la messe, mais sans réelle participation intérieure. L'âme se dessèche comme une plante arrachée de sa terre nourricière. L'homme reste actif extérieurement, circulant de réunion en réunion, de projet en projet, mais spirituellement il est mort ou mourant.
La mort lente de l'âme
C'est une tragédie silencieuse et terrible. L'activiste ne s'en rend souvent pas compte. Il se sent important et utile. Il voit les résultats visibles de son travail. Les gens le consultent, le sollicitent, le félicitent. Mais au fond, l'étincelle divine s'éteint peu à peu. Les motivations surnaturelles sont remplacées par des motivations naturelles : le désir de reconnaissance, l'habitude du pouvoir, l'orgueil de ce qu'on a accompli.
L'illusion de l'utilité
Ce divorce entre action et contemplation conduit aussi à une illusion profonde et dangereuse. L'activiste se croit utile parce qu'il fait beaucoup, parce qu'il est visible, parce que ses projets semblent "faire du bien" sur le plan naturel. Mais Dieu regarde le cœur et juge selon l'esprit. "L'Éternel regarde au cœur" (1 Samuel 16:7).
Toute cette agitation sans vie intérieure ne vaut rien aux yeux de Dieu. C'est du bruit sans fruit véritable, de la fumée sans feu. Saint Paul l'affirme avec clarté : "Si je distribue tous mes biens aux pauvres, si je livre mon corps aux flammes, mais que je n'ai pas la charité, cela ne me sert à rien" (1 Corinthiens 13:3). L'activité sans l'amour divin, sans l'union avec Dieu, est vide de valeur surnaturelle.
Les fruits trompeurs du nature
Certes, l'activiste peut produire des résultats naturels : construire des écoles, des hôpitaux, organiser des programmes sociaux. Ces œuvres ont leur valeur naturelle. Mais elles ne sont pas des fruits apostoliques authentiques. Un fruit apostolique véritable est une âme convertie, une âme sanctifiée, une âme rapprochée de Dieu. Et seul celui qui est en union profonde avec Dieu peut produire de vrais fruits spirituels. "Comme le sarment ne peut porter de fruit par lui-même, s'il ne demeure pas attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez non plus, si vous ne demeurez pas en moi" (Jean 15:4).
Le danger du quiétisme sans action
Le refus de la collaboration apostolique
À l'opposé de l'activisme, une vie intérieure qui refuse l'action selon sa vocation dégénère inévitablement en quiétisme stérile. Celui qui prétend ne faire que contempler alors que Dieu l'appelle à l'apostolat se replie égoïstement sur lui-même. Sa prétendue vie intérieure devient une recherche de consolations sensibles, non une vraie union à Dieu. C'est une forme subtile d'idolâtrie : on cherche les sentiments religieux et le bien-être spirituel pour soi-même, au lieu de chercher la volonté et la gloire de Dieu.
Le refus de la volonté divine
Car l'union à Dieu transforme nécessairement et conforme notre volonté à la sienne. Or, Dieu veut le salut des âmes et nous appelle tous, selon nos vocations respectives, à y collaborer. Le Christ l'a clairement énoncé : "Allez, enseignez toutes les nations" (Matthieu 28:19-20). C'est un commandement, non une option. Refuser cette collaboration sous prétexte de vie intérieure, c'est refuser la volonté de Dieu, donc détruire la vraie vie intérieure.
Celui qui dit "Je m'unit à Dieu en prière, mais je refuse de servir mes frères" se contredit. On ne peut être sincèrement uni à Dieu et refuser ce qu'il demande. C'est comme si quelqu'un disait "J'aime ma mère" tout en refusant de l'aider. L'amour véritable se manifeste dans l'action. De même, l'union à Dieu se manifeste dans l'amour du prochain et dans le désir de son salut.
L'enseignement de Saint-Jean
L'apôtre saint Jean résume cela magistralement : "Si quelqu'un dit : J'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, il est menteur ; car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ?" (1 Jean 4:20). Le quiétiste prétend contempler Dieu en reclusion, mais il contredit la parole même de Dieu et la nature de la charité.
Le manque d'épreuves purificatrices
Une vie intérieure sans œuvres manque souvent des épreuves purificatrices qui sont essentielles à la vraie sanctification. L'action apostolique mortifie l'amour-propre de manière pratique, détruit les illusions que l'on peut cultiver en solitude, révèle les défauts cachés qu'on ne voyait pas. Celui qui se soustrait volontairement à l'action risque sérieusement de cultiver une vie intérieure illusoire, pleine de défauts non combattus, remplie de complaisance envers soi-même.
Les illusions du quiétisme
Le quiétiste, dans son repli sur soi, peut cultiver divers types d'illusions :
- L'illusion d'une sainteté contemplative qu'on n'a pas vraiment développée, car elle n'a pas été mise à l'épreuve par la vie réelle
- L'illusion d'une humilité fausse, basée sur l'absence de contact avec le monde, car on n'a pas eu l'occasion d'être humilié par l'échec
- L'illusion d'une patience, d'une charité, d'une obéissance que la solitude rend faciles, mais qui s'évanouiraient au contact des âmes difficiles
- L'illusion d'une union à Dieu fondée sur des sentiments agréables plutôt que sur la conformité réelle à sa volonté
La question de la vocation
Il est important de noter que ce qui est condamné ici, ce n'est pas la vie contemplative elle-même – qui est une vocation authentique et noble – mais le refus de la vocation que Dieu a assignée. Celui à qui Dieu appelle la vie de prêtre, de religieux enseignant, de parent, de travailleur n'a pas le droit de dire "Je préférerais juste prier." Le quiétiste est celui qui refuse d'accomplir sa mission propre. C'est un manquement grave à l'obéissance envers Dieu.
L'harmonie parfaite : contemplata aliis tradere
Le principe du débordement de la plénitude
La formule magistrale de saint Thomas d'Aquin résume parfaitement l'harmonie entre vie intérieure et vie active : "contemplata aliis tradere" – donner aux autres ce qu'on a contemplé. C'est l'expression de l'équilibre parfait que recherche l'Église et que le Christ lui-même a incarné.
La contemplation vient d'abord – c'est le fondement. Elle nourrit l'action et en détermine le caractère surnaturel. Mais l'action suit naturellement et nécessairement, elle est le débordement inévitable de la plénitude de la contemplation. C'est un mouvement organique, non forcé, semblable au cours naturel de l'eau qui s'écoule de la source vers les vallées.
La priorité de la contemplation
Cette formule suppose d'abord que l'apôtre soit authentiquement un contemplatif. Il doit passer du temps en oraison, il doit s'unir profondément à Dieu dans la prière et la méditation. Sans cette contemplation première et continue, il n'a rien à donner aux autres. Il ne peut transmettre que ce qu'il a reçu. S'il n'a pas lui-même contemplé Dieu, que transmettra-t-il ? Des paroles vides, des concepts sans vie, une doctrine stérile.
"C'est du cœur que viennent les bonnes et les mauvaises choses" (Matthieu 12:34). L'apôtre doit d'abord avoir un cœur brûlant de l'amour divin, rempli de la connaissance vécue de Dieu, avant de pouvoir véritablement communiquer à d'autres. C'est pourquoi saint Paul, avant d'être apôtre, a d'abord été ravi au troisième ciel et a entendu des paroles qu'il ne nous est pas possible de redire (2 Corinthiens 12:2-4).
La nécessité de l'action
Cependant, la formule suppose aussi et tout aussi clairement que le contemplatif donne aux autres, qu'il communique ce qu'il a reçu. La lumière divine reçue dans l'oraison, la chaleur de l'amour divin expérimenté dans la prière, ne doivent pas rester cachés sous le boisseau. "On n'allume pas la lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison" (Matthieu 5:15).
La lumière reçoit sa pleine signification et sa pleine réalité dans le rayonnement. De même, la contemplation atteint sa finalité en se communiquant. Elle doit rayonner, éclairer, réchauffer les autres. C'est pourquoi le vrai contemplatif devient naturellement apôtre. Ce n'est pas un effort suraiouté ou contraire à sa nature ; c'est l'expression logique et surnaturelle de ce qu'il est.
Le modèle des Pères de l'Église
Les Pères de l'Église, particulièrement les Pères grecs, ont exprimé cette doctrine par la formule : "l'apôtre est celui qui contemple en action, qui agit en contemplation." Les plus grands Docteurs de l'Église – saint Augustin, saint Jérôme, saint Chrysostome – unissaient une vie de prière intense avec une activité apostolique immense. Ils écrivaient, enseignaient, défendaient la foi, mais tout jaillissait de leur union profonde avec Dieu.
L'équilibre : contemplation et action dans l'harmonie
Le sublime de cette formule est qu'elle refuse aussi bien l'activisme pur que le quiétisme pur. Elle affirme que :
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Il faut d'abord contempler - On ne peut pas commencer par l'action sans vie intérieure. Cette contemplation est le cœur, la source, la racine.
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Il faut ensuite agir - Mais la contemplation qui ne produit pas l'action est incomplète, elle n'a pas atteint sa fin ultime.
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L'action doit émaner de la contemplation - Ce n'est pas une addition extérieure mais une continuité organique, un débordement naturel.
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La contemplation s'approfondit par l'action - L'apôtre qui agit en union avec Dieu approfondit sa contemplation par l'expérience même de son engagement.
L'équilibre pratique
Les principes de base
Concrètement, comment maintenir cet équilibre entre vie intérieure et vie active ? Comment traduire dans la réalité quotidienne ce bel idéal de "contemplata aliis tradere" ? Dom Chautard et la tradition spirituelle de l'Église nous donnent des principes clairs et pratiques.
La priorité absolue aux exercices de vie intérieure
En premier lieu, il faut donner une priorité absolue et non négociable aux exercices fondamentaux de la vie intérieure : l'oraison quotidienne, la messe, les sacrements (surtout la confession et l'Eucharistie), la lecture spirituelle. Ces exercices ne sont pas des "luxes" spirituels à pratiquer quand on a le temps. Ils sont le fondement sans lequel tout s'effondre.
Il faut établir des règles précises : une heure de prière le matin, ne pas rater la messe, se confesser régulièrement (au moins une fois par mois, idéalement plus souvent), consacrer un temps à la lecture spirituelle et à la méditation. Ces règles doivent être dans l'agenda aussi solidement que n'importe quel engagement de travail, car c'est effectivement du travail – c'est le travail principal, dont dépendent tous les autres.
Les œuvres ne doivent jamais être sacrifiées aux exercices de vie intérieure. C'est un point capital. Quand les deux entrent en conflit, c'est l'œuvre qui doit plier, pas la prière.
La prière continue au cœur de l'action
Ensuite, il faut cultiver ce que la tradition appelle l'oraison continue ou présence de Dieu au cœur même des activités. L'apôtre qui part faire ses œuvres doit porter avec lui le souvenir de Dieu, l'amour de Dieu, l'intention de servir Dieu. Il voit Dieu dans chaque personne rencontrée, chaque situation, chaque difficulté. Il fait tout pour Dieu, orientant chaque action vers l'amour de Dieu et le bien de son Royaume.
Saint Paul exprimait cela : "Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu" (1 Corinthiens 10:31). Cette présence continue transforme l'action elle-même en prière. On ne sort pas de la prière pour aller travailler ; on prolonge la prière dans le travail.
C'est ce que les mystiques appellent l'oraison de simple regard ou la présence simple de Dieu. L'âme reste comme reposée en Dieu, attendant ses indications, accueillant ses inspirations, même au milieu de l'activité la plus intense.
La sagesse de dire non
Enfin, et cela est peut-être le plus difficile, il faut cultiver la sagesse de dire non aux sollicitations excessives. L'apôtre moderne est constamment assiégé de demandes : "Viens faire telle conférence", "Diriges ces retraites", "Prends en charge ce projet", "Nous avons besoin de toi pour ceci et cela."
L'apôtre prudent refuse de s'engager dans plus d'œuvres qu'il ne peut en assumer sans compromettre sa vie intérieure. Il se demande : "Cela peut-il être fait sans que je néglige ma prière, sans que je cesse d'être en union avec Dieu ?" Si la réponse est non, alors il doit refuser, même si c'est difficile, même s'il y a des critiques.
Dom Chautard répétait : "Il vaut mieux faire moins mais bien, c'est-à-dire en profonde union avec Dieu, que de se disperser dans mille activités qui tuent progressivement la vie spirituelle." Une œuvre accomplie sans union avec Dieu perd sa valeur surnaturelle. Il vaut mieux faire trois choses en prière que dix choses sans prière.
L'importance de la régularité et de la stabilité
Constituer une structure régulière
Pour maintenir cet équilibre, il faut mettre en place une structure stable et régulière. Voici ce que recommande la tradition spirituelle :
- Le matin : une période de prière avant de commencer l'action (30 minutes à 1 heure)
- La messe : chaque jour si possible, ou au minimum plusieurs fois par semaine
- La journée : cultiver la présence de Dieu au cœur même des activités, avec des moments de pause pour se recueillir
- L'après-midi ou le soir : un examen de conscience et une prière de thanksgiving (15-30 minutes)
- La semaine : une confession régulière, une journée de repos plus marquée par la prière (dimanche ou autre selon la vocation)
- L'année : une retraite spirituelle de plusieurs jours
Cette structure n'est pas restrictive ; elle est liberatrice. Elle assure que la vie intérieure ne sera jamais entièrement mangée par l'action.
L'importance de la discrétion
Il y a aussi une importance capitale à la garde du cœur et à la discrétion dans les engagements. L'apôtre doit connaître ses propres limites spirituelles et physiques. Il doit consulter son directeur spirituel avant de prendre des engagements majeurs. Il doit être honnête avec lui-même : "Je suis vraiment capable de cela et de maintenir ma vie de prière ?"
Cette discrétion n'est pas une faiblesse ; c'est une sagesse. Elle est particulièrement nécessaire pour le prêtre et le religieux qui sont exposés à d'innombrables sollicitations. Savoir dire non bienveillamment mais fermement est une vertu apostolique essential.
L'exemple de Notre Seigneur
L'harmonie vécue par le Verbe incarné
Jésus-Christ nous donne l'exemple parfait et l'archétype de cette harmonie entre vie intérieure et vie active. Si nous voulons comprendre ce qu'est un véritable apostolat, nous devons d'abord contempler comment le Seigneur lui-même a équilibré la prière et l'action.
Les nuits de prière du Seigneur
Il passait de longues heures, des nuits entières en prière. Saint Luc nous dit : "En ce temps-là, il se retira sur la montagne pour prier, et il passa toute la nuit en prière à Dieu" (Luc 6:12). Avant de choisir les douze apôtres, il passa la nuit entière à prier. Ce n'était pas une prière rapide ou superficielle. C'était un repos profond en son Père, une communion intime avec le Père dans la nuit.
Jésus allait seul dans les lieux déserts pour prier (Luc 5:16). Il se levait longtemps avant l'aube et se retirait en un lieu désert pour prier (Marc 1:35). Ces moments de solitude et de prière n'étaient pas des pauses ou des intermèdes dans son activité. Ils étaient au cœur même de sa vie et de son mission.
L'action débordante vers les foules
Et pourtant, il se dépensait aussi sans compter pour les foules, prêchant, guérissant, consolant. "Jésus allait par toutes les villes et par tous les villages, enseignant dans leurs synagogues, prêchant l'Evangile du Royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité" (Matthieu 9:35). Il enseignait du lever au coucher du soleil. Il n'avait pas le temps de manger. Parfois, il n'avait même pas le temps de parler avec ses disciples tant les foules le pressaient.
Les foules accouraient de partout pour l'entendre et pour être guéries de leurs maux (Luc 5:15). Les mères lui apportaient leurs enfants. Les malades le suppliaient de les toucher. Et il accueillait tous, avec compassion, avec patience, avec amour.
L'alternance harmonieuse
Sa vie intérieure nourrissait son action, et son action jaillissait de sa vie intérieure. C'était un mouvement continu et harmonieux. Il se retirait souvent dans la solitude pour prier, puis revenait vers les foules pour leur annoncer le Royaume. Il montait sur la montagne pour s'entretenir avec son Père en prière (le Sermon sur la Montagne, la Transfiguration, Gethsémani), puis descendait pour guérir les malades et chasser les démons.
Contemplation et action s'alternaient harmonieusement dans sa vie. Ce n'était jamais une friction ou une tension. L'une se prolongeait naturellement dans l'autre. Après avoir guéri des malades toute la journée, il passait la nuit en prière. Après avoir passé la nuit en prière, il descendait parmi les foules avec une puissance nouvelle.
L'intention du Père : modèle de notre apostolat
La totalité de son offrande
Le plus important est peut-être que toute l'action de Jésus était orientée vers son Père et vers le salut des âmes. Chaque miracle était un acte d'amour du Père pour son peuple. Chaque enseignement était la parole du Père. Chaque moment de sa vie, même les plus douloureux, était offert pour le salut du monde.
Au jardin de Gethsémani, le soir avant sa Passion, le Seigneur s'est retiré pour prier en profondeur. Et c'est dans cette prière qu'il a accepté de souffrir pour le salut du monde : "Que ta volonté soit faite, et non la mienne" (Luc 22:42). Son action suprême – la Rédemption – a surgi de sa prière la plus profonde et de son union la plus absolue avec son Père.
L'imitation du Christ apostolique
Si nous voulons être de vrais apôtres, nous devons imiter cet exemple. Nous devons alterner les temps de prière intense et les temps d'action généreuse. Nous devons puiser dans la prière la force pour l'action, et offrir l'action à Dieu dans la prière.
Les principes à retenir
De l'exemple de Jésus, nous apprenons :
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La prière vient en premier – Avant d'agir, il faut prier. Avant de choisir les douze apôtres, Jésus passa la nuit à prier. Nous aussi, avant toute grande décision ou toute nouvelle œuvre apostolique, nous devrions passer du temps à prier.
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La prière est prioritaire – Même quand les foules le pressaient, Jésus trouvait le temps de prier. Il n'y a jamais une pression d'activité qui justifie d'abandonner la prière.
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L'action jaillit de la prière – Les miracles de Jésus n'étaient pas des performances humaines. C'était la puissance du Père agissant par lui. De même, nos œuvres apostoliques sont des fruits de notre union avec Dieu dans la prière.
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L'alternance est nécessaire – On ne peut pas être en action constante ni en prière constante (du moins pas dans le sens habituel). Il y a un rythme nécessaire entre le repos contemplatif et l'activité apostolique.
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Tout est offert – Tout ce que le Seigneur faisait, il le faisait pour la gloire de son Père et pour le salut des âmes. C'est notre modèle à nous aussi.
Ainsi vie intérieure et vie active, loin de s'opposer, s'appelleront mutuellement et se soutiendront l'une l'autre, comme elles l'ont fait dans la vie du Seigneur Jésus.
Conclusion
Le rejet de tout dualisme
Vie intérieure et vie active ne s'excluent pas mutuellement, elles s'appellent les unes les autres. C'est une vérité fondamentale de la spiritualité catholique que nous avons exploré de tous côtés. La vie intérieure inspire et féconde l'action. La vie active purifie et approfondit la vie intérieure. L'apôtre parfait unit les deux dans une harmonie vivante où la contemplation précède et nourrit l'action, et où l'action déborde de la contemplation.
Refuser cette harmonie, c'est se condamner soit à l'activisme stérile et spirituellement mortifère, soit au quiétisme égoïste et contraire à la charité. Ce sont deux fossés dans lesquels l'apôtre moderne tombe facilement, chacun avec ses rationalisations séduisantes, mais l'un comme l'autre destructeurs de la vraie sainteté apostolique.
L'acceptation de cette vérité transforme la vie
L'accepter et la cultiver avec diligence, c'est devenir un instrument fécond entre les mains de Dieu, capable à la fois de la plus haute contemplation et du plus efficace apostolat. C'est découvrir que Dieu ne nous demande pas d'être soit des mystiques repliés sur nous-mêmes, soit des activistes sans racines spirituelles. Il nous appelle à être de vrais apôtres, des saints qui font rayonner dans le monde l'amour de Dieu rencontré dans la prière.
L'urgence de notre temps
Aujourd'hui, en particulier, cette doctrine est vital. L'Église et le monde ont besoin de prêtres, de religieux, de laïcs engagés qui connaissent l'union profonde avec Dieu et qui, de cette union, se dépensent sans compter pour le salut des âmes. Nous avons besoin de moins de bruit et plus de fruits. Moins d'agitation stérile et plus d'amour véritable. Moins d'efficacité purement humaine et plus de puissance divine.
Dom Chautard nous avertit encore aujourd'hui : l'âme de tout apostolat, c'est la vie intérieure. Cultivons-la donc avec jalousie. Donnons à la prière la priorité qu'elle mérite. Passons du temps en union profonde avec notre Père. Et de cette plénitude, nous déborderons naturellement vers nos frères, apportant à chacun la lumière et l'amour que nous avons reçus de Dieu.
Ainsi sera réalisée la promesse de la parole divine : "Celui qui m'aura suivi portera beaucoup de fruit" (Jean 12:26). Ceux qui s'unissent à Dieu deviennent des sources de vie pour d'autres, des instruments de la grâce divine, des canaux par lesquels l'amour infini de Dieu atteint un monde blessé et perdu.