Introduction
Ce livre est né d'une question. Un directeur de grand séminaire demanda à Dom Chautard : "Comment former de vrais prêtres, capables d'un apostolat fécond ?" La réponse s'imposa avec évidence : en leur donnant l'âme de tout apostolat, c'est-à-dire une intense vie intérieure.
L'urgence de la question
Nous vivons à une époque où les œuvres se multiplient. Partout s'organisent des mouvements, des associations, des initiatives apostoliques. Les hommes d'œuvres se dépensent sans compter, sacrifiant leur temps, leur santé, parfois leur vie même pour le bien des âmes. Personne ne songe à contester cette générosité admirable.
Pourtant, une question se pose avec une acuité croissante : pourquoi tant d'efforts produisent-ils si peu de fruits durables ? Pourquoi tant d'activité débordante aboutit-elle à des résultats si décevants ? Pourquoi ces ouvriers apostoliques, après quelques années de ministère, tombent-ils si souvent dans le découragement ou la routine ?
La thèse de cet ouvrage
La réponse tient en une formule : Les œuvres, si saintes soient-elles, ne valent que par la vie intérieure de celui qui les accomplit.
Ce n'est pas l'activité extérieure qui sanctifie l'homme et qui sauve les âmes. C'est la vie intérieure qui donne à l'action toute sa valeur et toute sa fécondité. Un apôtre sans vie intérieure ressemble à un canal desséché : il ne peut donner ce qu'il ne possède pas. Pour communiquer Dieu aux âmes, il faut d'abord le posséder soi-même.
Le danger de l'activisme
Le grand péril de notre temps n'est pas le manque de zèle. C'est l'activisme : cette fièvre d'agir qui dévore l'homme d'œuvres, le précipite d'une occupation à l'autre, et finit par dessécher en lui les sources mêmes de la vie spirituelle.
L'homme d'œuvres sans vie intérieure devient une machine qui fonctionne à vide. Il multiplie les réunions, les initiatives, les organisations, mais son action demeure stérile parce qu'elle n'est plus irriguée par la sève divine. Il travaille pour Dieu, mais sans Dieu. Il veut sauver les âmes, mais il perd la sienne.
L'équilibre nécessaire
Définition
Ce livre ne condamne pas l'action. Il ne prêche pas le quiétisme. Il ne demande pas aux apôtres de se retirer du monde pour se consacrer à la seule contemplation.
Développement
Il proclame simplement cette vérité essentielle : l'action doit déborder de la contemplation, les œuvres doivent naître de la vie intérieure, le travail apostolique doit être la conséquence et le prolongement de l'union à Dieu.
"Il faut, disait saint Bernard, que vous soyez des canaux et non des réservoirs." Le réservoir garde jalousement son eau pour lui seul ; le canal laisse passer le courant qui le traverse. L'homme de vie intérieure est un canal : il reçoit Dieu pour le donner, il se remplit pour se répandre, il contemple pour agir.
À qui s'adresse ce livre
Ces pages s'adressent à tous ceux qui travaillent au salut des âmes : prêtres séculiers et religieux, membres d'ordres enseignants ou hospitaliers, laïcs engagés dans l'action catholique.
Elles veulent leur rappeler que la première œuvre d'un apôtre est de devenir un saint. Avant de multiplier les activités extérieures, il faut cultiver sa vie d'union à Dieu. Avant de se donner aux autres, il faut se remplir de Dieu. Avant de courir au dehors, il faut s'établir au dedans.
Le plan de l'ouvrage
Définition
Nous montrerons d'abord que Dieu veut à la fois les œuvres et la vie intérieure, mais que la vie intérieure doit avoir la priorité.
Contexte théologique
Nous expliquerons ensuite ce qu'est vraiment la vie intérieure, en dissipant les malentendus qui l'entourent.
Application pratique
Nous établirons que la vie intérieure et l'action apostolique, loin de s'opposer, se soutiennent mutuellement et s'engendrent l'une l'autre.
Enfin, nous indiquerons les moyens pratiques de cultiver cette vie intérieure qui est l'âme de tout apostolat.
Une conviction
La primauté de la sainteté sur l'efficacité
Nous écrivons avec la conviction profonde que l'avenir de l'Église ne dépend pas tant de la multiplication des œuvres que de la sainteté des ouvriers. Mieux vaut un seul apôtre saint qu'une armée d'activistes. Cette vérité, constamment vérifiée dans l'histoire de l'Église, se manifeste éclatamment dans la vie des saints. Saint François d'Assise, saint Dominique, saint Ignace de Loyola : chacun d'eux transforma profondément l'Église et le monde, non par la multiplication frénétique d'activités, mais par l'intensité de leur union à Dieu.
La grâce divine, vraie force de l'apostolat
Quand l'Église aura retrouvé des âmes de prière, des âmes contemplatives, des âmes brûlantes d'amour divin, alors et alors seulement elle retrouvera sa puissance de conquête. Car ce ne sont pas nos œuvres qui convertissent le monde, c'est la grâce de Dieu. Et cette grâce coule d'autant plus abondamment que l'instrument dont Dieu se sert est plus uni à Lui. L'histoire des missions catholiques le prouve : les conversions massives se produisirent là où des missionnaires saints-saints) conjuguaient action intense et vie intérieure profonde.
Puisse ce livre contribuer à former de véritables apôtres : des hommes d'action qui soient d'abord des hommes de Dieu.
Le contexte de rédaction du livre
La crise moderniste et ses répercussions
Dom Chautard écrit au moment de la crise moderniste, condamnée par saint Pie X dans l'encyclique Pascendi (1907). Cette crise doctrinale menaçait les fondements mêmes de la foi catholique. Dom Chautard perçoit que la racine du modernisme est spirituelle avant d'être intellectuelle : un affaiblissement de la vie intérieure conduit à des déviations doctrinales. Sa réponse au modernisme n'est pas d'abord polémique, mais spirituelle : revenir à la source de la vie divine.
La situation de l'Église en France
L'Église de France au début du XXe siècle traverse une période difficile. Les lois laïques de 1901-1905 expulsent les congrégations religieuses, confisquent les biens de l'Église, établissent la séparation de l'Église et de l'État. Face à cette persécution, certains catholiques réagissent par un activisme militant. Dom Chautard, sans condamner l'action nécessaire, met en garde contre le risque de perdre l'essentiel : la sanctification personnelle-personnelle).
Les destinataires premiers du livre
Les prêtres diocésains
Dom Chautard écrit d'abord pour les prêtres diocésains, accablés de travail pastoral au milieu d'une société hostile. Il les voit tomber progressivement dans l'activisme, négliger leur vie de prière, s'épuiser spirituellement et physiquement. Il veut les convaincre que leur première responsabilité n'est pas la multiplication des œuvres, mais leur propre sanctification. Un prêtre saint, même isolé et apparemment inefficace, fait plus de bien qu'un prêtre actif mais tiède.
Les religieux actifs
Les membres des congrégations enseignantes, hospitalières, et missionnaires constituent le second public visé. Ces religieux, voués à l'apostolat actif, risquent particulièrement de confondre efficacité extérieure et fécondité spirituelle. Dom Chautard leur rappelle que leur vocation religieuse implique d'abord la vie contemplative, dont l'action n'est que le débordement.
Articles connexes
ame-apostolat-dom-chautard ame-apostolat-1-oeuvres-zele-voulus ame-apostolat-3-quest-vie-interieure activisme-danger-spirituel vie-interieure-priorite apostolat-authentique contemplation-action-unite spiritualite-apostolique formation-pretres crise-moderniste