Lois éternelle, naturelle, humaine et nouvelle ; essences et effets de la grâce
I. La Loi
La loi, selon la définition classique de saint Thomas, est "une ordonnance de la raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui a la charge de la communauté". Cette définition s'applique analogiquement aux différents types de lois qui ordonnent la créature rationnelle à sa fin.
1. Loi éternelle
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Sagesse divine par laquelle Dieu ordonne toutes les créatures à leurs fins respectives
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Principe et source de tous les ordonnements créés
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Éternelle, immuable, infiniment parfaite
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Connue de Dieu seul dans sa totalité ; partiellement accessible à la créature rationnelle
2. Loi naturelle
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Participation de la créature rationnelle à la loi éternelle
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Inscrite dans la raison humaine par Dieu à la création
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Découverte par la raison naturelle
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Préceptes fondamentaux : faire le bien, éviter le mal ; traiter autrui comme soi-même
3. Loi humaine
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Ordonnances positives établies par l'autorité compétente pour le bien commun
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Dérive de la loi naturelle et l'applique
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Justes lorsqu'elles servent le bien commun et respectent la loi naturelle
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Obligent en conscience à moins qu'elles ne commandent le mal
4. Loi ancienne et loi nouvelle
Loi ancienne :
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Loi donnée par Moise au Sinaï
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Comporte : préceptes cérémonieux, judiciaires, moraux
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Perfectionnait moralement mais ne justifiait pas
Loi nouvelle (Loi de l'Évangile) :
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Perfectionnement de la loi ancienne par le Christ
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Fondée sur la charité et la grâce
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Intérieure et vivifiante
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Complète et perfectionne la loi naturelle
II. La Grâce
La grâce est au cœur de la vie chrétienne et de la théologie catholique. Sans elle, l'homme déchu ne peut ni connaître pleinement Dieu, ni l'aimer comme il le doit, ni mériter la vie éternelle.
1. Nécessité de la grâce
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La grâce est nécessaire pour tout acte surnaturel
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Nécessaire pour connaître les vérités divines surnatuelles
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Nécessaire pour mériter la vie éternelle
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Nécessaire pour accomplir les commandements, particulièrement après le péché
2. Essence et causes de la grâce
Essence de la grâce :
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Don gratuit de Dieu accordé sans mérite préalable
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Partcipation à la nature divine
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Grâce sanctifiante : rend l'âme agréable à Dieu et sainte
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Grâces actuelles : aides divines pour accomplir un acte bon
Causes de la grâce :
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Cause efficiente : Dieu seul
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Cause instrumentale : les sacrements
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Cause finale : la gloire de Dieu et le salut des âmes
3. Effets de la grâce
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Justification : rémission du péché, restauration de la justice originelle
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Sanctification : progression vers la sainteté
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Mérite surhumain : dignité surhumaine aux actes
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Persévérance : force de continuer jusqu'à la fin
4. Mérite devant Dieu
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Acte digne de rémunération en justice
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Possible seulement par la grâce de Dieu et en état de grâce sanctifiante
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Lié à l'intention du bien
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Double dimension : mérite de croître en grâce et mérite de la vie éternelle
Introduction
La doctrine catholique sur la loi et la grâce constitue le fondement de toute la théologie morale et de la vie spirituelle chrétienne. Saint Thomas d'Aquin, dans la Somme Théologique, consacre une partie importante de la Prima Secundae à ces questions essentielles. La loi manifeste la volonté de Dieu et ordonne l'homme à sa fin véritable, tandis que la grâce lui donne la force surnaturelle d'accomplir cette loi et de mériter la vie éternelle. Ces deux réalités, loin de s'opposer, se complètent harmonieusement : la loi indique le chemin, la grâce donne la force de le parcourir. Comprendre leur nature et leurs relations est indispensable pour saisir le mystère de la vie chrétienne.
1. Loi éternelle
La loi éternelle est la sagesse divine elle-même par laquelle Dieu ordonne toutes les créatures à leurs fins respectives selon son plan providentiel. Elle est le principe et la source de tous les ordonnements créés, la raison divine qui gouverne l'univers entier. Cette loi est éternelle car elle existe de toute éternité dans l'intelligence divine, immuable car Dieu ne change pas, et infiniment parfaite car elle participe à la perfection divine elle-même.
La loi éternelle n'est connue de Dieu seul dans sa totalité, car elle embrasse l'ordination de toutes les créatures, des plus humbles aux plus élevées, dans tous leurs actes et tous leurs mouvements. Cependant, elle est partiellement accessible à la créature rationnelle qui peut, par sa raison naturelle et surtout par la révélation divine, connaître ce qui la concerne dans cette loi universelle. Les bienheureux au ciel participent plus parfaitement à cette connaissance en contemplant Dieu face à face.
2. Loi naturelle
La loi naturelle est la participation de la créature rationnelle à la loi éternelle de Dieu. Elle est inscrite dans la raison humaine par Dieu lui-même au moment de la création, constituant ainsi un élément permanent et essentiel de la nature humaine. Cette loi n'est pas extérieure à l'homme mais fait partie de sa constitution même en tant qu'être intelligent et libre.
La loi naturelle est découverte par la raison naturelle sans nécessité d'une révélation surnaturelle, bien que la révélation vienne confirmer et éclairer ce que la raison pourrait obscurcir. Ses préceptes fondamentaux sont immédiatement évidents à toute intelligence droite : faire le bien et éviter le mal, traiter autrui comme soi-même, rendre à Dieu le culte qui lui est dû, respecter la vie humaine, vivre selon la vérité et la justice. Ces principes sont universels, immuables dans leur essence, et obligent tous les hommes en tout temps et en tout lieu.
3. Loi humaine
La loi humaine désigne les ordonnances positives établies par l'autorité compétente pour le bien commun de la société civile ou religieuse. Ces lois dérivent de la loi naturelle qu'elles appliquent et déterminent dans des circonstances concrètes particulières. La loi civile, par exemple, spécifie les modalités du respect de la propriété, de l'organisation de la justice, de la défense commune.
Les lois humaines sont justes et obligent en conscience lorsqu'elles servent réellement le bien commun, respectent la loi naturelle, sont établies par une autorité légitime, et ne dépassent pas les limites de la compétence de cette autorité. Elles deviennent injustes et perdent leur force obligatoire lorsqu'elles commandent le mal, violent les droits fondamentaux, ou imposent des charges disproportionnées. Une loi injuste qui commanderait formellement le péché ne doit jamais être obéie, car il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, comme l'enseignent les Actes des Apôtres.
4. Loi ancienne et loi nouvelle
Loi ancienne : La loi ancienne est la loi donnée par Dieu à Moïse sur le mont Sinaï, contenant le Décalogue et l'ensemble des prescriptions mosaïques. Elle comporte trois catégories de préceptes : les préceptes moraux (le Décalogue) qui reprennent la loi naturelle, les préceptes cérémonieux qui règlent le culte divin, et les préceptes judiciaires qui organisent la vie sociale du peuple d'Israël.
La fonction de la loi ancienne était pédagogique et préparatoire : elle perfectionnait moralement en enseignant les commandements de Dieu, elle figurait les réalités futures de la Nouvelle Alliance par ses rites et ses sacrifices, et elle manifestait le péché en le définissant clairement. Cependant, elle ne justifiait pas intérieurement, c'est-à-dire qu'elle ne donnait pas la grâce sanctifiante nécessaire au salut. Comme dit saint Paul, "la loi ne fait que donner la connaissance du péché" et elle servait de "pédagogue pour conduire au Christ".
Loi nouvelle (Loi de l'Évangile) : La loi nouvelle est le perfectionnement et l'accomplissement de la loi ancienne apporté par le Christ. Elle est fondée principalement sur la charité envers Dieu et le prochain, commandement suprême qui résume toute la loi. Elle n'est pas seulement une législation extérieure mais une loi intérieure et vivifiante, car elle est avant tout la grâce du Saint-Esprit donnée aux croyants.
La loi nouvelle complète et perfectionne la loi naturelle en l'élevant à un ordre supérieur : elle maintient les préceptes moraux de l'Ancien Testament mais les approfondit (ainsi le Christ enseigne que non seulement le meurtre est interdit, mais aussi la colère injuste ; non seulement l'adultère, mais aussi le regard concupiscent). Elle ajoute les commandements spécifiquement évangéliques comme l'amour des ennemis et les conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance pour ceux qui sont appelés à une perfection plus haute.
1. Nécessité de la grâce
La grâce divine est absolument nécessaire pour tout acte surnaturel, c'est-à-dire pour tout acte qui dépasse les capacités de la nature humaine et ordonne l'homme à sa fin surnaturelle qui est la vision béatifique de Dieu. L'homme, par ses seules forces naturelles, peut connaître certaines vérités sur Dieu par la raison (son existence, sa puissance, sa sagesse), mais il ne peut connaître les vérités divines surnaturelles comme la Trinité, l'Incarnation, ou la Rédemption sans la grâce de la foi.
De même, la grâce est nécessaire pour mériter la vie éternelle, car le mérite suppose une proportion entre l'acte et la récompense : l'homme ne peut mériter par ses actes naturels une récompense infinie et surnaturelle. La grâce est également nécessaire pour accomplir les commandements de manière durable et intégrale, particulièrement après le péché originel qui a affaibli la volonté humaine et obscurci l'intelligence. L'homme dans l'état de nature déchue peut accomplir certains biens naturels, mais ne peut éviter tous les péchés graves ni observer toute la loi morale sans l'aide de la grâce.
Cette doctrine, affirmée contre les pélagiens qui niaient la nécessité de la grâce, et contre les protestants qui niaient la capacité de l'homme à coopérer avec la grâce, a été solennellement définie par le Concile de Trente. Elle manifeste à la fois la misère de l'homme pécheur et la grandeur de la miséricorde divine qui vient au secours de sa créature.
2. Essence et causes de la grâce
Essence de la grâce : La grâce est essentiellement un don gratuit de Dieu accordé sans aucun mérite préalable de la part de l'homme. C'est une participation à la nature divine elle-même, comme l'enseigne saint Pierre dans sa seconde épître : nous devenons "participants de la nature divine". Cette participation n'est pas substantielle (nous ne devenons pas Dieu par nature) mais accidentelle et qualitative : nous recevons une qualité surnaturelle qui nous élève à l'ordre divin.
La grâce sanctifiante (ou habituelle) est une qualité permanente infusée dans l'âme qui rend l'homme agréable à Dieu, saint, et capable d'actes méritoires pour la vie éternelle. Elle est reçue au baptême, augmente par les sacrements et les bonnes œuvres, et se perd par le péché mortel. Elle constitue l'état de grâce dans lequel doit vivre le chrétien.
Les grâces actuelles sont des aides divines transitoires qui éclairent l'intelligence et fortifient la volonté pour accomplir un acte bon particulier. Elles sont nécessaires à chaque instant de la vie spirituelle, que l'on soit ou non en état de grâce sanctifiante. Elles peuvent être prévenantes (qui précèdent notre action et disposent à la conversion) ou subséquentes (qui accompagnent et perfectionnent notre action).
Causes de la grâce : La cause efficiente principale de toute grâce est Dieu seul, car la grâce est participation à la nature divine et seul Dieu peut communiquer sa propre nature. Plus précisément, toute la Trinité opère la grâce, bien qu'elle soit appropriée au Saint-Esprit qui est l'Amour substantiel du Père et du Fils.
La cause méritoire de la grâce est la passion et la mort du Christ sur la Croix. C'est par ses souffrances que Jésus a mérité pour nous toutes les grâces, comme le proclame le Concile de Trente. Le Christ est le Rédempteur universel et le médiateur unique entre Dieu et les hommes.
La cause instrumentale de la grâce sanctifiante sont les sacrements, institués par le Christ précisément pour conférer la grâce qu'ils signifient. Ils opèrent ex opere operato, c'est-à-dire qu'ils confèrent infailliblement la grâce si le sujet n'y met pas obstacle par le péché ou le manque de disposition.
La cause finale de la grâce est double : la gloire de Dieu qui manifeste sa bonté et sa miséricorde dans le salut des âmes, et le salut éternel des âmes elles-mêmes qui trouvent dans la grâce le moyen d'atteindre leur béatitude.
3. Effets de la grâce
La justification est le premier effet de la grâce sanctifiante chez le pécheur : elle opère la rémission du péché mortel et la restauration de la justice originelle perdue par le péché d'Adam. La justification n'est pas seulement l'imputation extérieure de la justice du Christ (comme l'enseignent les protestants) mais une transformation intérieure réelle de l'âme qui devient vraiment juste et sainte. Elle comporte la rémission de la faute et de la peine éternelle, l'infusion de la charité et des vertus théologales, et l'adoption divine qui fait de nous des enfants de Dieu.
La sanctification est l'effet permanent de la grâce dans l'âme justifiée : elle permet une progression constante vers la sainteté par la pratique des vertus et l'évitement du péché. La grâce sanctifiante est comme une semence de gloire qui se développe graduellement jusqu'à son épanouissement complet dans la vision béatifique. Cette sanctification implique une croissance dans la charité, un détachement progressif du péché et de ses occasions, une configuration croissante au Christ.
Le mérite surnaturel est un effet capital de la grâce : elle confère aux actes humains une dignité surhumaine qui les rend dignes d'une récompense éternelle. Sans la grâce, nos actes, même bons naturellement, ne pourraient mériter la vie éternelle car il n'y aurait aucune proportion entre l'acte naturel et la récompense surnaturelle. La grâce établit cette proportion en élevant notre nature à l'ordre surnaturel.
La persévérance finale est la grâce spéciale qui donne la force de continuer dans la voie du salut jusqu'à la mort. Elle ne peut être méritée strictement mais doit être demandée avec confiance dans la prière. C'est le plus grand don après celui de la grâce elle-même, car sans elle toutes les autres grâces seraient vaines. L'Église enseigne que Dieu donne à tous les moyens suffisants de persévérer, mais que la persévérance effective reste un don gratuit de la miséricorde divine.
4. Mérite devant Dieu
Le mérite est un acte digne de rémunération en justice, qui donne un droit à une récompense. Dans l'ordre surnaturel, l'homme peut mériter devant Dieu, non par ses forces naturelles qui sont infiniment disproportionnées à la récompense divine, mais par la grâce qui élève ses actes à l'ordre divin.
Le mérite n'est possible que par la grâce de Dieu et en état de grâce sanctifiante. Un pécheur en état de péché mortel ne peut mériter, car il n'a pas en lui le principe du mérite qui est la charité. De même, tous les actes ne sont pas méritoires : pour qu'un acte mérite, il faut qu'il soit fait librement, par charité (ou au moins qu'il soit compatible avec la charité), et qu'il soit ordonné à la vie éternelle comme fin.
Le mérite est lié à l'intention droite du bien : nous ne méritons que si nous agissons pour Dieu et en vue de lui plaire, non par pure recherche de la récompense. Comme l'enseigne saint Thomas, l'amour de Dieu doit être le motif formel de nos actes, bien que l'espérance de la récompense puisse être un motif secondaire légitime.
Il y a une double dimension du mérite : le mérite de condigno (mérite de justice) par lequel on mérite de croître en grâce sanctifiante et finalement d'obtenir la vie éternelle, et le mérite de congruo (mérite de convenance) par lequel on peut obtenir certains biens temporels ou spirituels pour soi ou pour autrui. Le mérite de condigno suppose la grâce et ne s'étend pas à la première grâce (qui est totalement gratuite), ni à la persévérance finale (qui reste un don spécial), mais il s'applique à l'augmentation de la grâce et à la vie éternelle comme récompense finale.
Rapports entre Loi et Grâce
La loi et la grâce, loin de s'opposer, sont intimement unies dans l'économie du salut. La loi manifeste la volonté de Dieu et prescrit ce qui doit être fait, mais elle ne donne pas par elle-même la force de l'accomplir. La grâce, au contraire, confère cette force intérieure et rend possible l'observance de la loi. Comme dit saint Augustin : "Donne ce que tu commandes, et commande ce que tu veux."
La loi ancienne, sans la grâce intérieure, ne pouvait justifier : elle manifestait le péché mais ne donnait pas le remède. La loi nouvelle, au contraire, est essentiellement une loi de grâce : son élément principal n'est pas une législation extérieure mais le don de l'Esprit-Saint qui écrit la loi dans les cœurs. Les préceptes évangéliques sont des manifestations extérieures de cette loi intérieure de charité.
C'est pourquoi saint Paul peut affirmer que nous ne sommes plus "sous la loi mais sous la grâce" : non que la loi morale soit abolie, mais parce que la grâce nous donne de l'accomplir par amour plutôt que par crainte, spontanément plutôt que par contrainte. Le chrétien accomplit la loi non comme un fardeau imposé de l'extérieur, mais comme l'expression naturelle de l'amour divin qui habite en lui par la grâce.
Articles connexes
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Loi Naturelle - La participation de la raison à la loi éternelle
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La Grâce - La vie divine communiquée à l'âme
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La Justification - Le passage de l'état de péché à l'état de grâce
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Les Sacrements - Les causes instrumentales de la grâce
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Le Mérite - La doctrine catholique sur le mérite des œuvres
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Loi - La loi comme principe d'ordre moral
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Théologie Morale - Les principes de l'agir chrétien
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Saint Thomas d'Aquin - Le Docteur Angélique et la théologie de la grâce
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