Introduction : L'Importance du Discernement dans la Vie Mystique
L'une des grandes contributions de saint Jean de la Croix à la théologie spirituelle consiste en sa doctrine nuancée et lumineuse du discernement des états spirituels. Particulièrement précieuse demeure sa exposition des trois signes caractéristiques qui indiquent à l'âme que Dieu l'appelle à quitter la méditation discursive pour entrer dans la contemplation passive, moment capital que l'âme traverse dans la nuit des sens.
Le discernement juste de ces signes revêt une importance capitale. Une âme qui ne les reconnaît pas risque de demeurer paralysée par l'inquiétude quant à l'absence de consolations spirituelles. Au contraire, une âme qui les identifie correctement peut accueillir la transformation divine avec consentement et paix, reconnaissant en cette aridité l'amour miséricordieux du Seigneur qui l'appelle à une union plus profonde.
Le Premier Signe : L'Absence de Consolations Sensibles
La Nature de la Sécheresse Spirituelle
Le premier signe que l'âme peut être en train de franchir le seuil de la nuit des sens consiste en une aridité progressive et envahissante dans la vie d'oraison. Là où auparavant l'âme trouvait douceur, saveur et réconfort dans la méditation des mystères divins, elle n'expérimente désormais que sécheresse, absence de sensation et vide apparent.
Saint Jean de la Croix souligne avec clarté que cette sécheresse n'est pas accidentelle ou passagère, mais progressive et persistante. Elle affecte non seulement l'oraison formelle, mais tend à s'étendre progressivement à tous les exercices spirituels. Les prières vocales qui consolaient autrefois deviennent laborieuses. La réflexion sur les vérités divines, autrefois source d'illumination, devient infructueuse et fatigue l'intellect.
Caractéristiques principales de cette aridité:
- La disparition des consolations sensibles: Les états de ferveur, de douceur intérieure, d'attendrissement affectif disparaissent progressivement
- L'impression de séparation d'avec Dieu: L'âme a le sentiment que Dieu s'est éloigné et l'a abandonné
- La vanité perçue de l'effort spirituel: Les exercices autrefois pratiqués avec enthousiasme semblent maintenant vains et sans fruit
- Le poids du temps d'oraison: Ce qui durait légèrement semble maintenant s'étendre indéfiniment
Les Causes de cette Sécheresse
Jean de la Croix nous enseigne que cette sécheresse ne provient pas d'une punition divine ou d'une régression spirituelle, comme bien souvent l'âme le craint. Au contraire, elle résulte de l'action progressive de la grâce divine qui commence à transformer l'âme en changeant le mode de sa relation avec Dieu.
Dieu retire progressivement les consolations sensibles pour plusieurs raisons spirituellement saines et miséricordieuses:
- Pour purifier les motivations: En supprimant la douceur sensible, Dieu veut que l'âme l'aime non pour les consolations reçues, mais pour Lui seul
- Pour élever l'amour au-delà du sensible: Tant que l'âme recherche avant tout les sentiments religieux, elle demeure attachée à la créature (ses propres sentiments) plutôt qu'à Dieu
- Pour préparer à la contemplation passive: Cette contemplation exige que toutes les facultés de l'âme reposent en silence. La sécheresse qui rend impossible l'activité méditative dispose précisément l'âme à cette réceptivité silencieuse
- Pour révéler à l'âme sa propre misère: En ôtant les consolations, Dieu manifeste à l'âme qu'elle est de soi incapable de toute bonne action spirituelle
Le Deuxième Signe : L'Impuissance de Travailler avec les Facultés
L'Inefficacité de la Méditation Discursive
Le deuxième signe cardinal consiste en une impuissance progressive et croissante à exercer les facultés de l'intellect et de la volonté dans la méditation. L'âme qui autrefois pouvait, par un simple acte de la volonté, élever son esprit à la contemplation d'un mystère et y demeurer longtemps en y réfléchissant, se trouve maintenant incapable de ce travail.
Cette impuissance n'est pas un manque de bonne volonté. Au contraire, souvent l'âme persiste dans ses efforts, épuisée et frustrée de constater que plus elle tente de méditer, moins elle y arrive. Les pensées se dispersent. L'attention vacille. Le cœur demeure froid et inerte. C'est précisément cette impuissance qui constitue l'indice de la transformation divine.
Jean de la Croix nous averti que cette impuissance affecte spécifiquement la méditation sur des sujets particuliers. L'âme ne peut pas raisonner sur les mystères, ne peut pas en tirer des conclusions spirituelles, ne peut pas éprouver d'affections particulières face à ces mystères. C'est comme si toute la machinerie habituelle du travail spirituel s'était rouillée et bloquée.
Le Repos Force du Silence Contemplatif
Paradoxalement, tandis que l'âme ne peut pas méditer activement, elle éprouve souvent une attraction ou une inclination vers une présence silencieuse devant Dieu. Bien que cette présence soit généralement sans consolations ni saveur, elle constitue néanmoins une forme de nourriture spirituelle incomparablement plus haute que la méditation discursive.
C'est à ce moment précis que le saint docteur nous enseigne qu'il est bon que l'âme abandonne ses efforts actifs et consentante à se reposer dans ce silence. Continuer à forcer les facultés serait comme donner des coups d'épée dans un vent qui résiste et ne peut être tranché. L'âme doit apprendre à ne rien faire, à ne chercher rien de particulier, simplement pour demeurer ouverte et consentante à la présence divine qui opère alors passivement sur elle.
Cette transition du travail actif au repos passif constitue un moment charnière dans la vie spirituelle. Beaucoup d'âmes, ne comprenant pas ce changement, persistent dans leurs efforts et entendent par-là leur propre progression spirituelle. Seule une âme sage et bien conseillée peut traverser avec confiance cette transition essentielle.
Le Troisième Signe : L'Attrait et le Désir Profond de Dieu Seul
L'Orientation de Toute l'Âme vers Dieu
Le troisième signe, peut-être le plus discriminant et le plus important aux yeux de Jean de la Croix, consiste en l'apparition d'un désir profond et constant de servir Dieu et de le chercher, bien que l'âme ne jouisse d'aucune consolation sensible et ne puisse travailler avec ses facultés ordinaires.
C'est un point capital de distinction. Une âme qui, dans l'aridité spirituelle, cesse entièrement de chercher Dieu, qui abandonne la prière et les exercices spirituels, qui cède à la négligence et à l'indifférence, ne présente nullement ce troisième signe. Cette âme ne traverse pas la nuit purgative mais sombre plutôt dans la tiédeur ou l'abandon.
En revanche, l'âme qui reçoit l'appel à la contemplation passive demeure profondément attachée à Dieu dans sa volonté et dans le fond d'elle-même, même si cette attache n'est accompagnée d'aucune consolation émotionnelle. Elle aspire constamment à Dieu. Son désir de lui plaire demeure vif et ardent. Elle persévère dans la prière et les exercices spirituels malgré le manque de fruit apparent.
Les Caractéristiques de ce Désir Transformé
Ce désir qui caractérise le troisième signe diffère profondément du désir que l'âme expérimentait au stade précédent. Auparavant, ce désir était principalement un appétit de satisfaction, un attrait pour les consolations et les joies spirituelles. Le désir était spécifiquement dirigé vers telle ou telle vertu, telle ou telle grâce particulière.
Désormais, dans la nuit des sens, ce désir s'est purifié et universalisé. L'âme ne désire plus Dieu pour les dons, mais pour Lui-même. Elle ne cherche plus une consolation particulière mais la présence divine elle-même. C'est un désir qui, loin de s'affirmer dans des pensées et des émotions, demeure tranquille, persistant et profond, souvent plus puissant dans le silence et le repos que dans l'agitation de mille efforts.
Jean de la Croix nous enseigne que ce désir constitue la preuve que Dieu agit dans l'âme. Car c'est Dieu lui-même qui suscite ce désir, qui inspire cette persévérance, qui maintient l'âme dans la recherche du Divin bien qu'elle soit privée de tout appui sensible. C'est un désir qu'aucune création purement humaine ne saurait susciter.
L'Absence de Culpabilité dans l'Aridité
Le troisième signe inclut également l'absence de culpabilité véritable à l'égard de l'aridité spirituelle. Cette distinction revêt une importance considérable car beaucoup d'âmes, se trouvant dans la nuit des sens, s'accusent d'infidélité, supposant à tort que leur aridité dénote un éloignement ou une infraction dont elles seraient coupables.
Or, le saint docteur nous enseigne qu'une âme entrée dans la nuit des sens par l'appel de Dieu n'a en elle aucune culpabilité à l'égard de son inertie spirituelle. Elle a beau faire tous ses efforts, elle ne peut retrouver la douceur d'autrefois. Cette incapacité n'est pas le fruit d'une faute mais l'effet de l'action divine qui opère une transformation dans l'âme.
L'Importance Capitale du Discernement de ces Trois Signes
Les Dangers d'une Mauvaise Interprétation
Le discernement juste de ces trois signes revêt une importance capitale car une mauvaise interprétation peut causer des ravages dans la vie spirituelle. Supposons une âme qui expérimente ces trois signes mais pense à tort qu'elle est victime de tiédeur ou de négligence spirituelle.
Cette âme risque alors de:
- Redoubler d'efforts: Pensant qu'elle doit combattre sa sécheresse par une méditation plus forcenée, elle épuise son âme dans un combat contre l'action même de la grâce
- Perdre confiance: Croyant que Dieu l'a abandonnée ou qu'elle a gravement régressé, elle perd cette paix et cette confiance si nécessaires pour accueillir les transformations divines
- Bloquer la progression spirituelle: En persistant à vouloir méditer quand Dieu l'appelle au repos contemplatif, elle empêche précisément la transformation que Dieu désire opérer
- Tomber au découragement: L'impression d'être condamnée à l'aridité perpétuelle, si on ne comprend pas que c'est une phase de passage, peut engendrer le découragement et même le désespoir
La Sagesse de la Direction Spirituelle
C'est précisément pour cette raison que saint Jean de la Croix insiste sur l'importance d'une direction spirituelle sage et bien informée. L'âme qui traverse la nuit des sens a besoin d'être guidée par quelqu'un qui reconnaisse ces signes, qui puisse les expliquer, qui puisse assurer l'âme que ce qu'elle traverse n'est pas une punition mais l'action miséricordieuse de Dieu.
Le directeur spirituel doit pouvoir enseigner à l'âme à:
- Accepter la privation de consolations comme un bien spirituel
- Abandonner le travail actif des facultés pour consentir au repos passif
- Reconnaître et nourrir ce désir profond de Dieu qui devient sa principale nourriture
- Persévérer dans la fidélité sans chercher des fruits apparents
Les Purifications qui Accompagnent la Nuit des Sens
Il est important de noter que ces trois signes ne signifient pas que l'âme entre aussitôt dans une région de paix et de stabilité. Au contraire, ils inaugurent une période souvent prolongée de purification profonde. Les passivités purificatrices qu'opère Dieu dans cette nuit requièrent une acceptation constante et une foi robuste de la part de l'âme.
Conclusion : L'Appel à la Confiance et à l'Abandon
Saint Jean de la Croix nous présente ces trois signes non comme des condamnations mais comme des appels divins, des invitations de l'amour de Dieu qui désire élever l'âme à une union beaucoup plus profonde et transformante. En reconnaissant ces signes et en y répondant généreusement, l'âme peut traverser la nuit des sens avec confiance, sachant que c'est pour progresser véritablement vers cette union divine que seul Dieu peut opérer et que nul n'attaint sans passer par cette purgation salutaire.