Introduction : Le Paradoxe Fondamental de la Spiritualité Sanjuaniste
Au cœur de la doctrine de saint Jean de la Croix se trouve un paradoxe qui, à première vue, semble incompréhensible et même contradictoire: pour posséder tout, il faut renoncer à tout. Pour tout avoir en Dieu, il faut n'avoir rien à titre personnel. C'est le principe du "Nada y Todo", le "Rien et le Tout", qui constitue la clé qui ouvre tous les secrets de la spiritualité sanjuaniste.
Ce n'est pas une doctrine nouvelle inventée par Jean de la Croix. C'est plutôt la redécouverte de la sagesse éternelle de l'Évangile, particulièrement exprimée par les paroles du Christ: "Bienheureux les pauvres en esprit" et "Qui perd sa vie à cause de moi la trouvera." Mais Jean de la Croix développe ce paradoxe évangélique avec une profondeur, une systématicité et une clarté remarquables.
La Première Partie du Paradoxe: Le Néant de Toute Créature
La Vanité de Toutes les Créatures
Jean de la Croix commence par nous enseigner une vérité qu'il emprunte à la Sagesse biblique: en comparaison avec Dieu qui est l'Être infini et éternel, toute créature n'est rien. Non pas qu'elle ne possède pas une certaine réalité existentielle, mais que cette réalité est si infime en comparaison avec celle de Dieu qu'elle peut être considérée comme un néant.
Le saint docteur nous présente une vision radicale et désillusionnante de la création:
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Les richesses du monde: Quelque énorme soit la fortune amassée, elle n'est rien en comparaison de la richesse infinie de Dieu. Elle s'évanouit avec la mort, et même pendant la vie elle demeure une possession précaire et fragile.
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L'honneur et la gloire humains: Quelque haute soit la réputation et l'estime dont jouisse une personne, en comparaison avec la gloire éternelle de Dieu, c'est vanité pure. Les applaudissements des hommes s'évanouissent au moment où la voix de Dieu se fait entendre.
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Le savoir et l'intelligence créés: Même la plus grande sagesse humaine, même le plus profond système de philosophie, demeure comme l'ignorance en face de la science infinie de Dieu.
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La beauté des créatures: La plus exquise beauté créée n'est qu'une pâle ombre de la beauté infinie de Dieu. Les étoiles les plus brillantes s'effacent quand se lève le soleil divin.
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Les plaisirs et consolations du monde: Quelque agréables soient les satisfactions terrestres, elles ne peuvent apporter cette satisfaction profonde que seul Dieu peut donner. L'âme qui se contente de créatures demeure perpétuellement assoiffée.
Le Principe de la Disproportion
Jean de la Croix répète inlassablement un principe crucial: entre le fini et l'infini il existe une disproportion absolue. L'âme humaine, créée avec une capacité pour l'infini, ne peut être satisfaite par aucun bien fini, si énorme soit-il.
C'est mathématiquement parlant une vérité inéluctable: additionnez mille biens créés, un million, un billion, vous demeurez infiniment loin de l'infini. La somme de tous les biens créés possibles reste comme zéro en comparaison avec le bien infini qui est Dieu.
La Conséquence Spirituelle: Le Détachement Nécessaire
Si toute créature n'est rien en comparaison de Dieu, il en découle logiquement que l'âme qui désire véritablement posséder Dieu doit se dépouiller entièrement de tout attachement aux créatures. Car chaque attachement à la créature est un détournement du cœur qui devrait être entièrement tourné vers Dieu.
Cela ne signifie pas que l'âme doit mépriser les créatures ou les détester. Au contraire, l'âme qui comprend vraiment le "Nada y Todo" verra dans chaque créature une manifestation de la bonté divine et l'aimera pour cette raison. Mais elle ne s'attachera à aucune créature pour elle-même.
La Deuxième Partie du Paradoxe: La Possession du Tout en Dieu
L'Infini divin comme Récompense de l'Abnégation
Voici le retournement magnifique et miraculeux du paradoxe: celui qui accepte sincèrement de n'avoir rien - c'est-à-dire de renoncer à tout attachement créé - reçoit en retour le Tout, c'est-à-dire Dieu Lui-même dans toute sa plénitude infinie.
Ce n'est pas une simple compensation logique. C'est une réalité mystique profonde. Quand l'âme accepte vraiment le néant de sa propre volonté et de ses attachements personnels, elle crée, pour ainsi dire, un vide énorme dans lequel se précipite la plénitude de Dieu.
Le Paradoxe se Résout dans l'Amour
Comment ce paradoxe peut-il être une vérité? Comment celui qui a renoncé à tout peut-il posséder davantage que celui qui possède tout? La réponse réside dans la nature même de l'amour et de la possession spirituelle.
Celui qui possède mille biens créés mais qui demeure attaché à lui-même et à sa propre volonté, ne possède en réalité rien. Car la possession véritable exige l'union du cœur. Or, le cœur qui demeure partagé entre Dieu et les créatures n'est uni véritablement à aucun.
Mais celui qui a renoncé à tout pour posséder Dieu seul, expérimente une union de l'âme avec Dieu qui constitue une possession réelle et complète. Cette âme possède Dieu, et en Dieu, elle possède réellement toutes les créatures dans une forme infiniment plus élevée.
Les Deux Directions du Détachement
Le Renoncement aux Créatures Visibles et Extérieures
Le premier niveau de détachement que Jean de la Croix enseigne concerne le renoncement aux créatures visibles: les richesses matérielles, les honneurs, les satisfactions du corps. Ce renoncement constitue le début de la Montée du Carmel.
Ce renoncement comprend:
- La pauvreté volontaire: Refuser consciemment les biens matériels qui ne sont pas nécessaires au maintien de la vie et à l'accomplissement de ses devoirs
- L'indifférence envers les honneurs: Ne pas rechercher l'estime, la réputation, la considération des hommes
- La mortification du corps: Refuser les satisfactions et les plaisirs vulgaires qui détournent l'âme de Dieu
Ce renoncement, bien qu'exigeant, est relativement accessible à la volonté. L'âme peut, par sa propre détermination et avec la grâce de Dieu, se dépouiller progressivement de ces attachements.
Le Renoncement aux Créatures Intérieures et Spirituelles
Mais Jean de la Croix pousse plus loin. Il enseigne un détachement encore plus exigeant: le renoncement non seulement aux biens visibles mais aux biens intérieures, y compris les consolations spirituelles elles-mêmes.
Ce renoncement comprend:
- Le détachement des pensées et des raisonnements propres: Accepter de ne pas comprendre, de renoncer à ses propres jugements
- L'abandon de sa propre volonté: Mourir à tout ce qu'on désire et accepter de demeurer indifférent à ses propres préférences
- Le renoncement aux consolations mystiques: Accepter de perdre les expériences agréables de la présence divine
- La mort à la complaisance en soi-même: Renoncer entièrement au jugement personnel de sa propre valeur ou de sa propre sainteté
C'est ce deuxième niveau de détachement qui constitue le cœur du "Nada y Todo". C'est ici que de nombreuses âmes échouent car il semble demander l'impossible.
Le Processus du Détachement Radical
Les Étapes Successives
Jean de la Croix décrit un processus progressif par lequel l'âme arrive au détachement radical:
La Première Étape: L'âme reconnaît rationnellement la vérité que le monde lui enseigne: que tous les biens créés sont passagers et vains. Elle commence à pratiquer consciemment le renoncement.
La Deuxième Étape: L'âme fait l'expérience progressive de la vanité du monde. Elle découvre que les biens qu'elle poursuivait ne satisfont pas vraiment. Cette expérience crée progressivement un détachement spontané.
La Troisième Étape: Par la grâce divine, l'âme commence à goûter quelque chose de la douceur de Dieu. Comparée à cette douceur infinie, la création entière perd irrésistiblement son attrait.
La Quatrième Étape: L'âme, ayant goûté les richesses infinies de Dieu, renonce spontanément à tout ce qui n'est pas Lui. Ce qui autrefois demandait effort maintenant se fait naturellement.
La Cinquième Étape: L'âme atteint un détachement si complet qu'elle est indifférente à tout ce qui n'est pas Dieu. Elle ne désire plus rien pour elle-même. Elle est prête à recevoir les purifications passives.
L'Obstacle Principal: L'Amour-propre
Mais Jean de la Croix identifie l'obstacle principal qui empêche la plupart des âmes d'atteindre ce détachement radical: l'amour-propre, cette tendance fondamentale du moi à se chercher soi-même et à se complaire en soi.
L'amour-propre se manifeste sous mille formes:
- La recherche de satisfaction personnelle: Vouloir que Dieu me rende heureux plutôt que vouloir le servir sans récompense
- L'orgueil spirituel: Se glorifier de sa propre sainteté ou de sa propre avancée spirituelle
- L'attachement à l'estime de soi-même: Cultiver une image de soi comme "une bonne personne" ou "un enfant de Dieu spécialement aimé"
- La résistance à l'humiliation: Refuser d'accepter d'être méprisé, ignoré, traité avec injustice
La destruction de cet amour-propre constitue l'œuvre principale des purifications contemplatives qui suivent le détachement ascétique.
Les Conséquences du "Nada y Todo" dans la Vie Spirituelle
L'Impassibilité du Sage Spirituel
Une âme qui a vraiment compris et pratiqué le "Nada y Todo" acquiert une impassibilité remarquable face aux vicissitudes de la vie. Les malheurs ne l'abattent plus car elle n'a rien à perdre. Les succès ne l'enorgueillissent plus car elle ne cherche rien pour elle-même.
Cette impassibilité n'est pas l'apathie ou l'indifférence spirituelle. C'est plutôt une paix profonde qui vient de l'abandon complet en Dieu. L'âme peut rester entièrement engagée dans les affaires du monde, mais elle ne s'y attache jamais.
La Liberté Totale
L'adoption du "Nada y Todo" produit une liberté véritablement totale. L'âme n'est plus esclave d'aucune créature, d'aucune passion, d'aucune crainte. Elle n'a rien à perdre, elle n'a personne à craindre. Elle est libre envers Dieu seul.
C'est une liberté que le monde ne peut ni donner ni enlever. C'est la vraie liberté des enfants de Dieu.
La Joie Inaltérable
Paradoxalement, le détachement radical ne produit pas une austérité morose mais une joie profonde et inaltérable. Car l'âme qui a renoncé à tout pour Dieu découvre qu'elle possède réellement tout en Dieu.
Cette joie se manifeste dans la "cautérisation d'amour" et dans les degrés supérieurs de l'amour divin où l'âme tressaille dans l'union avec son Créateur.
La Disponibilité Totale pour le Service Divin
L'âme qui pratique le "Nada y Todo" devient totalement disponible pour servir Dieu et l'Église selon son appel particulier. Elle ne cherche pas sa propre satisfaction, elle n'est pas distraite par des intérêts personnels. Elle peut se donner entièrement.
L'Expression du Paradoxe dans la Poésie
Jean de la Croix exprime magistralement ce paradoxe dans sa poésie. Dans le Cantique Spirituel, l'âme qui a renoncé à tout pour Dieu découvre que cette renonciation même constitue sa richesse. C'est particulièrement dans la Vive Flamme d'Amour que cette joie du détachement radical s'exprime avec le plus de passion.
La Sagesse du "Nada y Todo"
Une Sagesse Conforme à l'Évangile
Le "Nada y Todo" n'est pas une invention d'un saint contemplatif, bien que Jean de la Croix l'exprime avec une force remarquable. C'est la sagesse même de l'Évangile:
- "Qui veut sauver sa vie la perdra" - c'est le "Nada"
- "Celui qui perd sa vie à cause de moi la trouvera" - c'est le "Todo"
Le Christ lui-même a vécu le "Nada y Todo" en un sens absolu. Il a renoncé à tout ce qui était légalement sien pour devenir un serviteur. Et en acceptant la mort sur la croix, il a reçu la résurrection et a obtenu "tout pouvoir au ciel et sur la terre."
Une Sagesse Universellement Applicable
Bien que Jean de la Croix écrive pour les contemplatifs, le "Nada y Todo" n'est pas une spiritualité réservée aux religieux. Tout chrétien qui désire vraiment parvenir à la sainteté doit entrer un jour dans cette logique du détachement radical.
Pour le père de famille, cela signifie tenir ses richesses matérielles et son rôle social avec légèreté, sans y attacher son cœur. Pour la mère, cela signifie aimer ses enfants sans possessivité, en les remettant à Dieu. Pour tous, cela signifie servir généreusement sans rechercher la reconnaissance.
Conclusion : Le Grand Renversement
Le "Nada y Todo" de saint Jean de la Croix nous présente un grand renversement des valeurs du monde. Là où le monde croit qu'on devient riche en accumulant les biens créés, Jean de la Croix nous enseigne qu'on ne devient riche que en renonçant à tout. Là où le monde croit qu'on devient heureux en cherchant sa propre satisfaction, Jean de la Croix nous enseigne qu'on n'atteint vraiment le bonheur qu'en renonçant à chercher sa satisfaction personnelle.
C'est un paradoxe qui scandalisera toujours celui qui n'a pas goûté les douceurs de l'union avec Dieu. Mais pour celui qui a goûté, même une seule fois, cette présence infinie du Seigneur, le paradoxe devient la plus élémentaire sagesse.
Celui qui accepte de n'être rien découvrira qu'il est tout en Dieu. C'est la promesse magnifique et réalisable du "Nada y Todo" de saint Jean de la Croix.