Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 139
Présentation
Cette question traite de : De l'incontinence
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Introduction
La Question 139 de la Secunda Secundae s'inscrit dans le traité de la tempérance (Questions 141-170). Elle aborde un vice particulier lié à la tempérance mais qui s'en distingue nettement : l'incontinence. Saint Thomas y analyse la faiblesse de la volonté face aux passions, ce qui constitue un aspect fondamental de la morale chrétienne et de la lutte spirituelle.
Définition de l'incontinence
L'incontinence (incontinentia) désigne l'état de celui qui n'est pas capable de maîtriser ses passions. Suivant la tradition aristotélicienne, Thomas y reconnaît l'akrasia - littéralement « sans force » - qui traduit l'absence de continence, soit la faiblesse de volonté face aux appétits sensibles.
Contrairement à l'intemperance qui est un vice habituel (un habitus vicieux), l'incontinence est l'acte manqué de continence : la volonté connaît le bien mais n'a pas la force de le réaliser. C'est le drame décrit par saint Paul : « Le bien que je veux, je ne le fais pas ; le mal que je ne veux pas, je le fais » (Rm 7:19).
Articles et distinctions
Continence et incontinence
Saint Thomas traite minutieusement de la distinction entre la continence (virtue de maîtrise de soi) et l'incontinence (son opposé). Le continent maîtrise ses passions en adhérant à la raison ; l'incontinent subit ses passions au-delà de ce qui convient à la raison.
Gravité de l'incontinence
L'incontinence présente diverses degrés de gravité. Elle peut concerner différentes passions et différentes matières. Saint Thomas examine comment l'incontinence s'oppose non seulement à la vertu de tempérance, mais entrave toute vie morale équilibrée.
Espèces d'incontinence
L'incontinence se manifeste particularement dans trois domaines :
- L'incontinence de luxure : faiblesse face aux appétits charnels
- L'incontinence de gourmandise : manque de maîtrise dans la nourriture et la boisson
- L'incontinence de colère : incapacité à modérer la véhémence du courroux
Chacune de ces espèces représente une passion qui l'emporte sur la raison et affaiblit l'exercice des vertus cardinales.
Fondements scripturaires et philosophiques
L'expérience paulinienne
Romans 7:15-20 fournit le fondement scripturaire principal : saint Paul y décrit la lutte intérieure entre la volonté qui adhère à la loi de Dieu et la chair qui l'entraîne vers le mal. Cette expérience de la fragilité humaine éclaire précisément ce qu'est l'incontinence.
La sagesse aristotélicienne
Saint Thomas s'appuie fortement sur l'Éthique à Nicomaque (Livre VII) d'Aristote. Celui-ci y analyse comment l'incontinence (akrasia) se distingue du vice de malveillance : l'incontinent agit contre sa propre connaissance du bien, tandis que le méchant le choisit délibérément.
Témoignage patristique
Augustin et la lutte intérieure
Les Confessions (Livre VIII) d'Augustin offrent une illustration éloquente de l'incontinence chrétienne. Saint Augustin y décrit sa propre lutte : il désire la continence et la chastité, mais ne peut s'y arracher seul. « Je ne suis pas capable de mettre fin à ce qui me tient captif » - c'est l'expérience exacte de l'incontinence, qui ne trouve sa résolution que par la grâce divine.
Cette perspective augustinienne enrichit la compréhension thomiste en y intégrant la dimension de la grâce et de la conversion.
Distinction : intempérance et incontinence
Il est crucial de distinguer deux réalités :
- L'intempérance est un vice habituel, un mauvais habitus qui dispose la volonté à choisir le mal sensible comme si c'était le bien véritable.
- L'incontinence est plutôt un acte manqué : la volonté reste orientée vers le bien connu, mais elle n'a pas la force de le réaliser contre les passions.
L'incontinent souffre de sa faiblesse ; l'intemperant ne souffre pas, car il a accepté le désordre. C'est pourquoi l'intempérance est plus grave que l'incontinence, mais l'incontinence est plus humaine et susceptible de conversion.
Remèdes et chemin de guérison
Saint Thomas propose plusieurs remèdes à l'incontinence, enracinés dans la vie chrétienne :
La mortification
La mortification des sens par le jeûne, la continence et les privations volontaires est essentielle. Elle fléchit progressivement les appétits sensibles et fortifie la volonté.
L'oraison et la grâce
L'oraison assidue et l'invocation de la grâce divine sont les sources principales de force. Seule la grâce transforme la volonté faible en volonté forte, capable de maîtriser les passions.
Les sacrements
L'Eucharistie et la Pénitence, vus comme des sources de grâce, fortifient graduellement celui qui lutte contre l'incontinence. Ils offrent pardon et force nouvelle.
La vertu de force
Le développement de la vertu de force (fortitudo) permet au chrétien de persévérer dans le bien malgré les obstacles et les passions qui l'attirent vers le mal. C'est une vertu cardinale indispensable à qui veut combattre l'incontinence.
Connexions thématiques
temperance | intemperance | luxure | gourmandise | colere | peche-capital | vertu-morale | aristote-ethique | summa-theologica-ss
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Question 139
- Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre VII (sur l'akrasia)
- Saint Augustin, Confessions, Livre VIII (lutte intérieure et conversion)
- Saint Paul, Épître aux Romains, 7:15-20
Q. 139 - De l'incontinence
De l'incontinence - Question 139 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae