Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 131
Introduction
Cette question explore : L'ambition (De ambitione)
La question 131 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien. Située dans le traité sur la tempérance, cette question examine l'ambition, ce vice qui consiste en un désir désordonné des honneurs. L'ambition s'oppose à la vertu de magnanimité qui recherche les honneurs de manière ordonnée, c'est-à-dire en vue de Dieu et selon les mérites réels, tandis que l'ambition les recherche de manière désordonnée, soit en eux-mêmes, soit au-delà de ce qui convient, soit par des moyens illicites.
Développement
Contexte dans la Secunda Secundae
Cette question fait partie du traité sur la tempérance et ses parties intégrales. Elle se situe après l'étude de la magnanimité (qui ordonne correctement le désir de l'honneur) et examine le vice opposé par excès. L'ambition est un vice particulièrement subtil et dangereux dans la vie spirituelle car il peut se dissimuler sous l'apparence du bien et infecter même les œuvres saintes.
Définition et essence
L'ambition est un appétit désordonné de l'honneur et de la gloire. Saint Thomas en explore la nature profonde en montrant qu'elle ne consiste pas simplement en la recherche de l'honneur (qui peut être légitime), mais en un désir excessif ou mal orienté de celui-ci. L'ambition se manifeste de trois manières principales : premièrement, lorsqu'on désire l'honneur pour lui-même plutôt que pour Dieu ; deuxièmement, lorsqu'on recherche un honneur supérieur à ses mérites réels ; troisièmement, lorsqu'on désire l'honneur auprès de personnes dont le jugement n'a pas de valeur ou par des moyens indignes. Cette recherche désordonnée de l'honneur corrompt les intentions et détourne l'âme de sa véritable fin qui est Dieu seul.
Matière et objet propre
Le domaine propre de l'ambition concerne l'honneur et la gloire humaine recherchés de manière désordonnée. L'honneur, en lui-même, est un bien : c'est le témoignage rendu à l'excellence de quelqu'un. Il est même juste que la vertu soit honorée et que l'homme vertueux reçoive les honneurs qui conviennent à sa dignité. Cependant, l'ambition désordonne cette recherche légitime de trois façons. D'abord, elle fait de l'honneur une fin en soi plutôt qu'un moyen ordonné à Dieu. Ensuite, elle pousse à rechercher des honneurs au-delà de ce que méritent réellement nos capacités et nos vertus, conduisant à la présomption et à la vaine gloire. Enfin, elle incite à rechercher l'estime des hommes par des moyens contraires à la charité ou à la justice, comme la flatterie, la calomnie des autres, ou l'ostentation hypocrite.
Distinction entre honneur légitime et ambition
Saint Thomas distingue soigneusement entre le désir ordonné de l'honneur (qui appartient à la magnanimité) et le désir désordonné (qui constitue l'ambition). Le magnanime désire l'honneur en proportion de sa vertu réelle et en vue de glorifier Dieu par l'exercice de ses talents. L'ambitieux, au contraire, recherche l'honneur soit au-delà de ses mérites, soit pour sa propre gloire, soit par des moyens illicites. La différence réside donc essentiellement dans l'intention et la mesure.
Gravité et malice de l'ambition
L'ambition constitue un péché qui peut être mortel ou véniel selon son intensité et ses circonstances. Elle devient péché mortel lorsqu'elle conduit à mépriser Dieu ou à violer gravement la charité envers le prochain. Par exemple, si quelqu'un, pour obtenir des honneurs, commet des injustices graves, calomnie son prochain, ou néglige ses devoirs envers Dieu, son ambition devient mortellement pécheresse. L'ambition est particulièrement dangereuse car elle peut infecter même les bonnes œuvres : on peut jeûner, prier ou faire l'aumône par vaine gloire plutôt que par amour de Dieu, vidant ainsi ces actes de leur valeur méritoire.
Racine de nombreux péchés
L'ambition engendre de nombreux autres péchés. Elle conduit à l'envie (on jalouse les honneurs d'autrui), à la jalousie (on craint de les perdre), à la discorde et à la contestation (on rivalise pour les préséances), à la désobéissance (on refuse de se soumettre pour paraître indépendant), et même à la simonie dans le domaine ecclésiastique (recherche des dignités spirituelles par des moyens mondains). L'ambitieux sacrifie souvent la vérité, la justice et la charité sur l'autel de sa réputation et de son avancement personnel.
Remèdes contre l'ambition
Le premier remède contre l'ambition est l'humilité, qui fait connaître à l'homme sa véritable condition de créature et de pécheur, totalement dépendant de Dieu pour tout bien. L'humble reconnaît que tous ses talents et ses vertus sont des dons de Dieu et que toute gloire revient au Créateur seul. La méditation de la vie du Christ, qui "s'est anéanti lui-même prenant la condition d'esclave" (Ph 2,7) et qui a recherché non sa propre gloire mais celle de son Père, est un puissant antidote à l'ambition. Le mépris des honneurs mondains, à l'exemple des saints qui ont fui les dignités et les louanges, aide également à purifier le cœur de ce vice subtil.
La pureté d'intention
La pratique de la pureté d'intention, qui ordonne toutes nos actions à la gloire de Dieu, détruit l'ambition à sa racine. Il faut s'exercer à faire toutes choses, même les plus petites, uniquement pour plaire à Dieu et non pour être vu des hommes. Cette vigilance sur l'intention doit être constante, car l'ambition se glisse facilement dans les œuvres les plus saintes. La fréquentation des sacrements, particulièrement la confession qui purifie les intentions et l'Eucharistie qui nourrit la charité divine, fortifie l'âme contre ce vice.
L'exemple des saints
Les saints nous enseignent le détachement des honneurs humains. Beaucoup ont refusé les dignités ecclésiastiques ou civiles, préférant l'obscurité et l'humiliation à la gloire du monde. D'autres, contraints d'accepter des charges honorifiques, les ont exercées avec une telle humilité qu'ils ont transformé ces occasions de vaine gloire en instruments de sanctification. Leur exemple nous montre qu'il est possible de recevoir les honneurs sans s'y attacher et de les utiliser uniquement pour le service de Dieu et du prochain.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : Question 131
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Conclusion
La Question 131 de la Secunda Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété. La connaissance du vice d'ambition est essentielle pour progresser dans la vie spirituelle, car ce vice subtil peut corrompre même les meilleures actions en détournant l'intention de Dieu vers soi-même. En cultivant l'humilité, en purifiant constamment nos intentions, et en cherchant uniquement la gloire de Dieu dans toutes nos œuvres, nous pouvons nous libérer de l'esclavage de l'opinion humaine et trouver la vraie liberté des enfants de Dieu. L'exemple du Christ et des saints nous montre le chemin de l'humilité et du détachement qui conduit à la vraie grandeur, celle qui est reconnue non par les hommes mais par Dieu lui-même.
Articles connexes
- Magnanimité - La vertu qui ordonne correctement le désir de l'honneur
- Humilité - La vertu opposée à l'ambition et à l'orgueil
- Vaine gloire - Le vice de rechercher la gloire humaine de façon désordonnée
- Pureté d'intention - L'orientation de tous nos actes vers Dieu seul
- Tempérance - La vertu cardinale dont l'ambition est un vice opposé