Summa Theologiae, Prima Pars, Q. 35
Introduction
La question présente explore : De l'image
Cette question s'inscrit dans le traité de la Trinité de la Prima Pars, où Saint Thomas examine les processions divines et les relations entre les Personnes. Après avoir traité du Verbe comme procession intellectuelle du Père, il examine maintenant le concept d'image qui s'applique proprement au Fils. Cette analyse théologique est fondamentale pour comprendre les relations trinitaires et la nature de l'homme créé à l'image de Dieu.
Nature de l'image
Définition de l'image
L'image (imago) se définit par la ressemblance avec le modèle dont elle procède. Mais toute ressemblance ne constitue pas une image : il faut une ressemblance spécifique portant sur la forme ou la figure. Saint Thomas précise trois degrés dans la similitude : la trace (vestigium) qui est une ressemblance imparfaite et lointaine ; l'image (imago) qui est une ressemblance plus parfaite représentant la chose dans sa forme spécifique ; la similitude parfaite (similitudo) qui égale le modèle en tout. L'image implique donc une représentation qui reproduit les caractéristiques essentielles du modèle.
Distinction entre image et trace
Saint Thomas distingue soigneusement l'image de la simple trace. La trace est un effet qui manifeste sa cause de manière imparfaite et indirecte, sans reproduire sa forme propre : ainsi l'empreinte du pied dans le sable est une trace, non une image. L'image, au contraire, reproduit la forme spécifique de son modèle : ainsi le portrait ressemble au visage qu'il représente. Dans les créatures, les êtres purement matériels portent seulement une trace de Dieu (manifestant son existence, sa puissance, sa sagesse) ; seules les créatures intellectuelles sont proprement images de Dieu, car elles reproduisent ses opérations spirituelles : connaître et aimer.
Le Fils comme Image du Père
L'Image parfaite et consubstantielle
Dans la Trinité, le Fils est l'Image parfaite du Père. Cette image est parfaite parce qu'elle égale absolument le modèle : le Fils possède la même nature divine que le Père, la même substance, la même puissance, la même sagesse. L'Écriture affirme que le Christ est "l'image du Dieu invisible" (Col 1, 15) et "la splendeur de sa gloire et l'empreinte de sa substance" (Hb 1, 3). Cette image n'est pas créée mais engendrée : le Père engendre éternellement le Fils comme son Verbe, sa Parole substantielle qui exprime parfaitement tout ce qu'Il est.
Le Verbe comme expression parfaite
Le Fils est appelé Image précisément en tant qu'il procède du Père comme le Verbe procède de l'intelligence. De même que notre parole intérieure est une image de notre pensée, ainsi le Verbe divin est l'expression parfaite et substantielle de la connaissance que le Père a de lui-même. Mais tandis que notre parole est imparfaite et accidentelle, le Verbe divin est parfait et consubstantiel au Père. Il n'est pas seulement une ressemblance, mais l'Image vivante, personnelle, qui possède tout ce qu'a le Père.
Pourquoi l'Esprit Saint n'est pas appelé Image
Saint Thomas explique pourquoi seul le Fils, et non l'Esprit Saint, est appelé Image du Père. L'image implique une origine par mode de ressemblance dans la nature : or le Fils procède du Père par génération intellectuelle, reproduisant parfaitement la nature divine. L'Esprit Saint, bien qu'il procède du Père et du Fils et leur soit consubstantiel, procède par mode d'amour (spiration), non par mode de ressemblance expresse. Il est l'Amour substantiel du Père et du Fils, mais le nom d'Image est réservé au Fils qui procède comme Verbe.
L'homme image de Dieu
L'image de Dieu dans la création
L'Écriture affirme : "Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa" (Gn 1, 27). Saint Thomas explique que cette image réside principalement dans l'âme intellectuelle : par son intelligence et sa volonté, l'homme peut connaître et aimer Dieu, imitant ainsi les opérations divines. Cette image est imparfaite et participée, contrairement à l'Image parfaite qu'est le Fils, mais elle est réelle et constitue la dignité propre de la nature humaine.
Les trois degrés de l'image dans l'homme
Saint Thomas distingue trois degrés de l'image divine dans l'homme. Premièrement, l'image naturelle : tout homme, par sa nature intellectuelle, est image de Dieu, même le pécheur. Cette image ne peut être totalement effacée tant que subsiste la nature raisonnable. Deuxièmement, l'image de grâce : par la grâce sanctifiante, l'homme est conformé au Christ et porte l'image divine de manière plus parfaite, connaissant et aimant Dieu surnaturellement. Troisièmement, l'image de gloire : dans la vision béatifique, l'homme atteint la ressemblance parfaite avec Dieu dans la mesure où une créature peut le faire, voyant Dieu face à face.
L'image trinitaire dans l'âme
Saint Augustin et Saint Thomas développent une doctrine subtile : l'âme humaine, étant image de Dieu, porte en elle une certaine image de la Trinité. On trouve dans l'âme une triade de facultés ou d'opérations qui reflète imparfaitement le mystère trinitaire : la mémoire (qui retient), l'intelligence (qui connaît) et la volonté (qui aime) forment une trinité psychologique. Plus parfaitement encore, l'âme qui se connaît engendre en elle-même un verbe intérieur (image du Verbe divin), et de cette connaissance procède l'amour (image de l'Esprit Saint). Ces analogies, bien qu'imparfaites, nous aident à entrevoir le mystère de la vie divine.
Restauration et perfection de l'image
La déformation de l'image par le péché
Le péché originel et les péchés actuels déforment l'image de Dieu dans l'homme sans l'effacer complètement. L'image naturelle demeure (l'homme reste un être rationnel), mais elle est obscurcie, affaiblie, blessée. L'intelligence est assombrie, la volonté affaiblie, les passions désordonnées. L'homme déchu ne peut plus connaître et aimer Dieu comme il le devrait. Il a besoin d'être restauré, reformé selon l'image originelle.
La restauration par le Christ
Le Christ, Image parfaite du Père, est aussi le modèle selon lequel l'homme doit être restauré. L'Incarnation a pour but de reformer en nous l'image divine défigurée par le péché. Saint Paul affirme que nous sommes "prédestinés à être conformes à l'image de son Fils" (Rm 8, 29) et que nous devons "revêtir l'homme nouveau créé selon Dieu dans la justice et la sainteté véritables" (Ep 4, 24). La vie chrétienne consiste à devenir de plus en plus semblables au Christ, à porter son image.
La transformation progressive
La restauration de l'image divine dans l'homme est progressive. Elle commence au baptême qui efface le péché originel et infuse la grâce sanctifiante. Elle se poursuit par les sacrements, la prière, la pratique des vertus, la contemplation. Saint Paul décrit ce processus : "Nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire" (2 Co 3, 18). Cette transformation trouve son achèvement dans la vie éternelle.
La gloire comme perfection de l'image
La vision béatifique perfectionne définitivement l'image de Dieu dans l'homme. Les bienheureux voient Dieu face à face et sont transformés par cette vision. Ils connaissent Dieu non plus par concepts imparfaits, mais dans son essence même (autant qu'une créature le peut). Ils l'aiment d'un amour parfait et stable. Leur ressemblance avec Dieu atteint son maximum : "Nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est" (1 Jn 3, 2). Ainsi s'accomplit pleinement le dessein de Dieu : faire l'homme à son image et le conduire à la ressemblance parfaite.
Implications spirituelles
Dignité de la personne humaine
La doctrine de l'image de Dieu fonde la dignité incomparable de la personne humaine. Chaque homme, quelle que soit sa condition, est image de Dieu et mérite un respect absolu. Cette dignité ne dépend ni des capacités intellectuelles, ni de l'utilité sociale, ni d'aucune qualité accidentelle : elle appartient à la nature humaine elle-même en tant qu'elle est image divine. D'où l'horreur du meurtre, du mépris, de toute atteinte à la dignité humaine.
Vocation à la sainteté
Comprendre que nous sommes images de Dieu éclaire notre vocation : nous sommes appelés à devenir de plus en plus semblables à notre Créateur. La perfection chrétienne consiste à réaliser pleinement cette image, à la développer, à l'embellir par la grâce et les vertus. Toute la vie spirituelle peut se comprendre comme un processus de restauration et de perfection de l'image divine en nous : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Mt 5, 48).
Contemplation du Christ Image du Père
La contemplation du Christ, Image parfaite du Père, transforme progressivement le chrétien en la même image. En regardant le Christ dans l'Évangile, dans l'Eucharistie, dans la prière, nous sommes peu à peu configurés à lui. "Celui qui me voit, voit le Père" (Jn 14, 9) : contempler le Christ, c'est contempler l'Image visible du Dieu invisible, et cette contemplation nous transforme. D'où l'importance de la méditation des mystères du Christ et de l'imitation de ses vertus.
Structure scolastique
La réponse à cette question 35 suit la méthode scolastique caractéristique de Saint Thomas :
- Titulus : De l'image
- Objections : Plusieurs arguments sont présentés contre la position que Thomas défendra
- Sed Contra : Un argument scripturaire ou doctrinaire soutenant la position correcte
- Corpus Articuli : La réponse maîtresse développée par Saint Thomas
- Ad Objectiones : Les objections initiales sont réfutées point par point
Portée théologique et spirituelle
Cette question illumine simultanément le mystère de la Trinité et celui de la nature humaine. Elle révèle que le Fils est l'Image parfaite et consubstantielle du Père, et que cette vérité trinitaire fonde toute l'anthropologie chrétienne. L'homme, créé à l'image de Dieu, trouve en cette vérité le fondement de sa dignité inaliénable, le sens de sa vocation à la sainteté, et la clé de son destin éternel. La doctrine de l'image unit ainsi la théologie dogmatique à la théologie spirituelle et morale, montrant que le mystère de Dieu se reflète dans le mystère de l'homme.
Conclusion
La Question 35 de la Prima Pars nous enseigne que toute la vie chrétienne consiste à restaurer et perfectionner en nous l'image de Dieu défigurée par le péché. Cette restauration s'accomplit par la contemplation et l'imitation du Christ, Image parfaite du Père. En le contemplant, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, jusqu'à la ressemblance parfaite de la vision béatifique. Ainsi, la doctrine de l'image n'est pas une spéculation abstraite, mais le fondement de toute vie spirituelle authentique.