Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 8
Présentation
Cette question traite de : De la volonté en elle-même
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Contenu détaillé
La volonté comme puissance de l'âme
La Volonté est une puissance ou faculté de l'âme raisonnable, distincte de l'intellect mais intimement liée à celui-ci. Saint Thomas d'Aquin affirme que la volonté est une puissance appétitive rationnelle, c'est-à-dire une capacité à désirer ou à tendre vers le bien connu par l'intellect. Tout comme l'intellect est la puissance qui appréhende le vrai, la volonté est la puissance qui tend vers le bien. Cette puissance n'est pas une simple émotion ou un instinct brut, mais une Faculté proprement spirituelle de l'âme rationnelle. Elle réside dans l'essence de l'âme ou dans ses puissances immatérielles, et elle agit indépendamment du corps, bien qu'elle soit liée à celui-ci par l'intermédiaire des passions et des sensations. La volonté humaine se distingue de celle des purs esprits ou Anges en ce qu'elle dépend de l'intellect pour connaître le bien vers lequel elle tend, tandis que chez les anges, la connaissance et la volition sont quasi simultanées. Cette distinction entre la volonté et les autres puissances de l'âme (intellect, mémoire, imagination) est fondamentale pour comprendre la Liberté humaine et la Responsabilité) morale.
Le rapport entre la volonté et l'intellect
La Relation entre la volonté et l'intellect est parmi les questions les plus délicates de la Théologie thomiste. Saint Thomas enseigne que l'intellect présente à la volonté l'objet du désir (le bien connu), tandis que la volonté se porte vers cet objet. Il existe une sorte de causalité réciproque : l'intellect meut la volonté en présentant le bien, mais la volonté meut aussi l'intellect en désirant connaître davantage. Cette dépendance mutuelle explique pourquoi un être peut s'aimer ou se haïr lui-même : il connaît d'abord par l'intellect, puis veut par la volonté. Cependant, la volonté possède une certaine Liberté face à l'intellect : elle n'est pas déterminée mécaniquement par ce que l'intellect présente. Un bien limité ne peut pas forcer nécessairement-de-necessario-necessairement-p) la volonté ; seul le Bien infini (Dieu) captive complètement la volonté et la porte irrésistiblement à l'amour. Cette Liberté de la volonté face aux biens finis constitue le fondement de la Dignité humaine et de la responsabilité morale. Saint Thomas distingue donc la volonté de toute puissance physique ou instinctive : c'est une puissance véritablement libre, ordonnée au bien en général, et non pas seulement à tel bien particulier.
Les actes de la volonté
Les actes propres de la volonté sont multiples et constituent la substance même de la Moralité humaine. Saint Thomas énumère principalement : l'intention, l'Choix (ou élection), le Consentement, et l'Exécution. L'intention est l'acte par lequel la volonté se porte vers une fin dernière ou un bien comme fin. Le choix est l'acte par lequel la volonté, ayant délibéré par l'intellect, sélectionne l'un des moyens possibles pour atteindre la fin. Le consentement est l'acte par lequel la volonté accepte ce qui a été jugé bon par l'intellect. L'exécution ou l'usage est l'acte par lequel la volonté commande aux autres puissances (notamment à la raison et à l'imagination) de passer à l'action. Ces différents actes forment une progression logique : d'abord, la volonté veut la fin (intention) ; ensuite, l'intellect délibère sur les moyens ; puis la volonté choisit un moyen (choix) ; enfin, elle consomme son acte en ordonnant à la Raison et aux puissances inférieures d'agir. Cette analyse permet à Saint Thomas d'expliquer pourquoi une action extérieure peut être bonne ou mauvaise selon l'intention de celui qui l'accomplit, et pourquoi la volonté reste responsable de ses actes même lorsque d'autres causes interviennent. La Culpabilité ou le Mérite de l'action procède essentiellement de la volonté et de son intention.
La volonté et la liberté
La Liberté de la volonté est une conséquence nécessaire de sa nature comme puissance appétitive rationnelle. Contrairement aux créatures privées de raison, qui agissent nécessairement selon leur nature (un lion chasse nécessairement, une pierre tombe nécessairement), l'être doté d'une volonté rationnelle agit librement. Cette liberté n'est cependant pas une liberté absolue d'indifférence : elle est la capacité à choisir entre plusieurs biens ou entre le bien et le mal, dans le cadre de la raison. Saint Thomas refuse à la fois le Déterminisme pur (qui nierait la volonté) et la liberté d'indifférence (qui la rendrait arbitraire et irrationnelle). La volonté humaine jouit d'une liberté authentique parce qu'elle dépend de l'intellect, lequel offre à la volonté plusieurs possibilités parmi lesquelles elle doit choisir. Seul le Bien infini et parfait (Dieu seul) lie nécessairement la volonté ; tous les biens créés et finis laissent à la volonté la capacité de les accepter ou de les refuser. Cette liberté s'accompagne nécessairement de responsabilité : c'est parce que nos actes procèdent de notre volonté libre qu'ils revêtent un caractère moral et qu'ils nous rendent louables ou blâmables aux yeux de Dieu et de la société. La volonté libre est donc le siège de la Vertu et du Péché, de la Sainteté et de la Culpabilité morale.
Le désir naturel de la volonté et le bien suprême
Tout être qui possède une volonté désire naturellement le bien, et ultimement le Bien suprême, qui est Dieu. Saint Thomas appelle ce désir le "désir naturel de l'âme" ou "appetitus naturalis". Ce désir n'est pas toujours conscient ou explicite, mais il est inscrit dans la structure même de la volonté. Tous les autres désirs, partiels et fragmentaires, qui occupent notre vie quotidienne (richesse, honneur, plaisir, amitié) procèdent en dernier ressort de ce désir fondamental du bien absolu. L'âme ne peut être satisfaite pleinement que par l'union avec Dieu, source de tout bien véritable. Cette vérité explique le caractère insatisfaisant de tous les biens créés : aucune richesse, aucun plaisir terrestre, aucune amitié humaine, aussi précieuse soit-elle, ne peut combler complètement la volonté créée. Seul Dieu, envisagé et possédé dans la vision béatifique de l'au-delà, peut saturer le désir naturel de la volonté. Cette doctrine constitue le fondement de la Spiritualité) chrétienne : le chemin de la sainteté consiste à diriger tous les désirs fragmentaires vers le désir suprême de l'union avec Dieu. L'ascèse, la Vertu et la grâce sacramentelle ne visent qu'à purifier et à ordonner les mouvements de la volonté, les détournant des biens apparents et illusoires pour les tourner vers le bien véritable et infini.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Première Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite de la moralité, des vertus, des passions et de la loi.
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 8
Q. 8 - De la volonté en elle-même
Saint Thomas examine l'objet propre de la volonté et son rapport au bien, établissant les fondements de l'appétit rationnel qui meut l'homme vers sa fin.
Introduction
Cette question explore la nature de la volonté comme puissance de l'âme, son objet formel, et comment elle se porte vers le bien. Elle constitue le fondement pour comprendre tous les actes humains volontaires.
L'objet de la volonté est le bien
La volonté a pour objet propre et universel le bien, de même que l'intellect a pour objet le vrai. La volonté ne peut se porter que vers ce qui lui est présenté sous la raison de bien par l'intelligence. Même lorsqu'elle choisit le mal, c'est sous l'apparence d'un bien.
La volonté se porte-t-elle seulement vers la fin ou aussi vers les moyens
La volonté se porte à la fois vers la fin et vers les moyens ordonnés à cette fin. Cependant, elle désire la fin pour elle-même, tandis qu'elle veut les moyens en raison de la fin. Cette distinction est fondamentale pour comprendre la structure des actes humains.
La volonté est-elle mue par le même acte vers la fin et vers les moyens
Un seul et même mouvement de la volonté tend vers la fin et vers les moyens qui y conduisent, bien que selon des rapports différents. La volonté veut les moyens en tant qu'ils sont ordonnés à la fin, de sorte que le mouvement vers les moyens est inclus dans le mouvement vers la fin.
La volonté se porte-t-elle vers les contraires
La volonté peut successivement se porter vers des objets contraires, car elle est une puissance rationnelle qui n'est pas déterminée par nature à un seul objet. Cette indétermination est le fondement du libre arbitre. La volonté peut choisir entre des biens opposés selon le jugement de la raison.
La volonté désire nécessairement la béatitude
La volonté désire nécessairement la béatitude, car celle-ci est le bien parfait et complet. Tout homme veut nécessairement être heureux, et cette tendance naturelle ne peut être supprimée. Cependant, concernant les biens particuliers, la volonté conserve sa liberté de choix.
La volonté dans son acte premier et dans son acte second
Il faut distinguer l'acte premier de la volonté, qui est sa simple inclination naturelle vers le bien, de son acte second qui est l'acte délibéré et libre de vouloir tel bien particulier. Dans son acte premier, la volonté est mue nécessairement vers la béatitude ; dans son acte second, elle est libre.
La perfection de la volonté par la charité
La volonté atteint sa perfection propre lorsqu'elle est ordonnée à Dieu par la charité, vertu théologale qui unit directement la volonté à son Bien suprême. C'est par la charité que la volonté participe à la perfection divine et tend efficacement vers sa fin ultime.
Cet article est mentionné dans
- Actes Humains - Volonté, Intention et Choix mentionne ce concept
- Les Anges mentionne ce concept
- Conseil Évangélique : L'Obéissance Volontaire mentionne ce concept
- Q. 9 - De ce qui meut la volonté mentionne ce concept
- Q. 75 - De l'âme humaine en elle-même mentionne ce concept
- Q. 19 - De la bonté et de la malice de l'acte intérieur de la volonté mentionne ce concept
- Q. 23 - De la charité en elle-même mentionne ce concept
- Q. 31 - De la délectation en elle-même mentionne ce concept
- Q. 58 - De la justice en elle-même mentionne ce concept
- Q. 98 - De la loi nouvelle ou évangélique en elle-même mentionne ce concept