Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 57
Présentation
Objet de la question
Cette question traite de : Des genres de vertus morales
Contexte dans la Somme
Cette question s'inscrit dans le traité des vertus, au cœur de l'enseignement moral de Saint Thomas. Après avoir établi la nature de la vertu en général et distingué les vertus intellectuelles des vertus morales, Saint Thomas examine ici les différentes espèces de vertus morales. Il s'agit de comprendre comment se diversifient ces dispositions qui perfectionnent l'appétit sensible et la volonté en vue du bien moral.
Importance de la distinction
La distinction entre les genres de vertus morales est fondamentale pour la vie spirituelle. Elle permet de comprendre que la croissance morale ne se fait pas de manière uniforme, mais requiert le développement harmonieux de différentes vertus, chacune ayant son objet et sa fonction propres. Cette question pose les bases de la classification des vertus cardinales qui sera développée dans les questions suivantes.
Structure scolastique
Méthode thomiste
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
Les quatre moments de l'argumentation
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Articulation des articles
Les articles de cette question examinent successivement le principe de distinction des vertus morales (s'agit-il de leurs objets, de leurs facultés, ou d'autre chose ?), le nombre des vertus morales principales, et leur organisation hiérarchique. Chaque article construit progressivement une vision systématique des vertus morales.
Contenu détaillé
Le principe de distinction des vertus morales
La matière formelle comme principe
Saint Thomas établit que les vertus morales se distinguent principalement selon leurs objets formels, c'est-à-dire selon l'aspect sous lequel elles considèrent le bien moral. Ce n'est pas la matière matérielle (l'action concrète) qui différencie les vertus, mais la raison formelle du bien qu'elles visent. Ainsi, la tempérance et la force ne se distinguent pas simplement parce qu'elles concernent des actions différentes, mais parce qu'elles considèrent le bien sous des aspects différents.
Distinction selon les facultés
Les vertus morales se distinguent aussi selon les facultés qu'elles perfectionnent. Les vertus qui perfectionnent l'appétit concupiscible (désir du bien sensible) diffèrent de celles qui perfectionnent l'appétit irascible (mouvement vers le bien difficile), et ces deux groupes diffèrent des vertus qui perfectionnent la volonté. Cette distinction selon les puissances de l'âme est un critère fondamental de classification.
Le rôle de la raison pratique
Toutes les vertus morales impliquent la rectitude de la raison pratique. C'est pourquoi la prudence, vertu intellectuelle qui dirige l'action morale, est nécessaire à toutes les vertus morales. Sans prudence, il ne peut y avoir de vertu morale véritable, car celle-ci implique de choisir les moyens justes en vue de la fin bonne.
Les vertus cardinales
Définition et nombre
Saint Thomas identifie quatre vertus morales principales, dites cardinales (de "cardo", gond), parce que toutes les autres vertus morales s'y rattachent comme à des principes : la prudence, la justice, la force et la tempérance. Ces quatre vertus correspondent aux conditions essentielles de l'acte moral parfait et aux différentes facultés à perfectionner.
La prudence
La prudence, bien que classée parmi les vertus intellectuelles par son essence (elle réside dans l'intellect pratique), est aussi comptée parmi les vertus cardinales car elle est indispensable à toute vertu morale. Elle est la "droite règle de l'agir" (recta ratio agibilium) qui discerne, en chaque circonstance, le vrai bien et les moyens appropriés pour l'atteindre. Sans prudence, les autres vertus ne seraient que des dispositions aveugles.
La justice
La justice perfectionne la volonté dans ses rapports avec autrui. Elle consiste à rendre à chacun son dû (unicuique suum tribuere). Saint Thomas distingue la justice commutative (dans les échanges entre individus), la justice distributive (dans la répartition des biens communs), et la justice légale (qui ordonne les actes de toutes les vertus au bien commun). La justice est la plus excellente des vertus morales après la prudence, car son objet est le bien d'autrui.
La force
La force perfectionne l'appétit irascible. Elle consiste à supporter fermement les périls et les difficultés pour le bien, sans se laisser détourner par la crainte. Saint Thomas distingue deux actes de la force : attaquer les dangers (qui relève plutôt de l'audace bien réglée) et surtout supporter fermement, demeurer inébranlable dans le bien malgré les menaces. Le martyre est l'acte suprême de la force, car il affronte la mort elle-même pour la vérité et la justice.
La tempérance
La tempérance perfectionne l'appétit concupiscible en modérant l'attrait pour les plaisirs sensibles, principalement ceux du toucher : nourriture, boisson et plaisir sexuel. Elle ne consiste pas à supprimer ces désirs naturels, mais à les ordonner selon la raison. La tempérance rend l'homme maître de lui-même et libre intérieurement. Elle s'oppose aux vices de l'intempérance (excès) mais aussi de l'insensibilité (défaut par lequel on mépriserait les biens sensibles créés par Dieu).
Les vertus annexes
Nature des vertus annexes
À côté de chaque vertu cardinale se groupent des vertus annexes ou secondaires qui partagent quelque chose de la vertu principale sans en avoir la perfection complète. Ces vertus concernent une matière moins importante ou ne réalisent qu'un aspect de la vertu principale.
Exemples de vertus annexes
Pour la justice : la religion (qui rend à Dieu le culte dû), la piété (honneur aux parents et à la patrie), l'obéissance, la gratitude, la vengeance (punition juste des fautes), la vérité, l'amitié. Pour la force : la magnanimité (viser de grandes choses), la magnificence (réaliser de grandes œuvres), la patience, la persévérance. Pour la tempérance : la continence, l'humilité, la mansuétude, la clémence, la modestie.
L'unité et la connexion des vertus
Le principe de connexion
Saint Thomas enseigne, à la suite d'Aristote et des Pères, que les vertus morales vraies et parfaites sont connexes, c'est-à-dire qu'on ne peut posséder l'une sans posséder les autres. Cette connexion s'explique par le rôle de la prudence : puisque toute vertu morale requiert la prudence, et que la prudence, étant une, s'étend à toutes les matières de l'agir moral, celui qui possède vraiment la prudence possède nécessairement toutes les vertus morales.
Nuances et applications
Cette connexion vaut pour les vertus parfaites (qui incluent la prudence), non pour les dispositions imparfaites ou les inclinations naturelles. Ainsi, on peut avoir une facilité naturelle à la tempérance sans pour autant posséder la force. Mais celui qui possède la vertu de tempérance parfaite (avec la prudence) possède nécessairement aussi les autres vertus. Cette doctrine a des implications importantes pour la direction spirituelle et l'examen de conscience.
Hiérarchie des vertus morales
Le critère de supériorité
Parmi les vertus morales, la plus excellente est celle dont l'objet est le plus élevé. Or, le bien d'autrui (objet de la justice) est supérieur au bien propre (objet de la force et de la tempérance). La justice est donc la première des vertus morales proprement dites, après la prudence qui les dirige toutes.
Ordre entre force et tempérance
Entre la force et la tempérance, la force est supérieure car elle affronte un mal plus grand (le danger de mort) et vise un bien plus difficile. La tempérance, qui modère les plaisirs, concerne des biens moins élevés. Toutefois, toutes deux sont nécessaires et se complètent dans l'harmonie de la vie vertueuse.
Connexions thématiques
Place dans le traité des vertus
Cette question s'inscrit dans la Première Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite de la moralité, des vertus, des passions et de la loi. Elle fait partie du traité des vertus (Questions 49-67), où Saint Thomas examine successivement la nature de la vertu, les vertus intellectuelles, les vertus morales, et les dons du Saint-Esprit.
Fondements aristotéliciens et développement chrétien
Saint Thomas s'appuie largement sur l'Éthique à Nicomaque d'Aristote pour sa classification des vertus morales. Cependant, il l'enrichit et la transforme à la lumière de la révélation chrétienne. La doctrine des vertus cardinales, présente dans la sagesse antique (Platon, Cicéron), est intégrée dans une vision chrétienne où ces vertus sont elles-mêmes ordonnées à la charité et perfectionnées par les dons du Saint-Esprit.
Lien avec les vertus théologales
Les vertus morales, bien que parfaites en leur genre, ne suffisent pas pour atteindre la fin surnaturelle de l'homme. Elles doivent être élevées et informées par la charité, vertu théologale qui ordonne tout au bien suprême qu'est Dieu. C'est pourquoi Saint Thomas traitera ensuite des vertus théologales (foi, espérance, charité) dans la Secunda Secundae.
Actualité de la doctrine
La doctrine thomiste des vertus morales demeure d'une grande actualité. Face au relativisme et au subjectivisme contemporains, elle rappelle qu'il existe une nature humaine objective avec ses inclinations propres, et que le bonheur humain requiert le développement harmonieux de vertus spécifiques. Le Catéchisme de l'Église Catholique reprend intégralement cette doctrine (nn. 1803-1829).
Références
Texte de référence
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 57
Sources antiques
- Aristote, Éthique à Nicomaque, livres II-V
- Platon, République, livre IV (les quatre vertus cardinales)
- Cicéron, De Officiis (sur les devoirs moraux)
Études complémentaires
- Catéchisme de l'Église Catholique, nn. 1803-1829 (les vertus)
- Josef Pieper, Les vertus fondamentales
- Servais Pinckaers, Les sources de la morale chrétienne
- Romanus Cessario, Les vertus ou le cœur de l'éthique thomiste
Articles connexes
- Question 56 - De la vertu en général - Nature et définition de la vertu
- Question 61 - Des vertus cardinales - Étude approfondie des quatre vertus principales
- La prudence - La droite règle de l'agir
- La justice - Rendre à chacun son dû
- Les vertus théologales - Foi, espérance et charité
Q. 57 - Des genres de vertus morales
Des genres de vertus morales - Question 57 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
Introduction
Des genres de vertus morales - Question 57 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
Cet article est mentionné dans
- Vertus et Vices mentionne ce concept
- Les Vertus (Anges) mentionne ce concept
- Q. 62 - De l'égalité des vertus mentionne ce concept
- Q. 51 - De l'essence des vertus mentionne ce concept
- Q. 60 - De la cause des vertus mentionne ce concept
- Q. 61 - De la connexion des vertus mentionne ce concept
- Q. 55 - De la différence entre vertus morales et intellectuelles mentionne ce concept
- Q. 63 - De la durée des vertus après cette vie mentionne ce concept
- Q. 16 - De la foi comparée aux autres vertus mentionne ce concept
- Q. 56 - De la relation des vertus morales aux passions mentionne ce concept