Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 42
Introduction
Cette question explore : De l'objet de la crainte
La question 42 s'inscrit dans le traité des passions de l'âme de la Prima Secundae. Après avoir examiné la nature de la crainte comme passion de l'appétit irascible, Saint Thomas analyse maintenant son objet propre : qu'est-ce qui peut être craint ? Cette analyse psychologique et morale est fondamentale pour comprendre la dynamique de la vie spirituelle et le rôle de la crainte, tant naturelle que surnaturelle, dans la conduite humaine.
Nature de l'objet de la crainte
Le mal futur et difficile
Saint Thomas établit que l'objet propre de la crainte est un mal futur difficile à éviter ou à surmonter. Trois caractéristiques essentielles définissent donc cet objet : premièrement, il doit s'agir d'un mal, car on ne craint pas le bien mais le mal qui menace de nous nuire ; deuxièmement, ce mal doit être futur, car on ne craint pas ce qui est déjà présent (qui cause plutôt la tristesse) ni ce qui est passé ; troisièmement, ce mal doit être difficile à éviter, car on ne craint pas un mal facilement surmontable, mais seulement celui qui dépasse nos forces ordinaires ou qui paraît inévitable.
Le mal appréhendé comme supérieur
La crainte suppose que le mal soit appréhendé comme supérieur à nos forces. Si nous jugeons pouvoir facilement éviter ou vaincre un mal, nous ne le craignons pas : nous sommes plutôt dans l'audace ou la confiance. La crainte naît précisément de la disproportion perçue entre notre pouvoir et la menace. Cette disproportion peut être objective (le mal est réellement supérieur à nos forces) ou subjective (nous le croyons tel par erreur ou pusillanimité). D'où l'importance de la vertu de force pour modérer la crainte et l'empêcher de devenir excessive.
Le mal probable mais non certain
Saint Thomas note que la crainte porte sur un mal futur qui n'est pas absolument certain, mais seulement probable ou possible. Ce qui est absolument certain et inévitable (comme la mort pour tous les hommes) ne cause pas la crainte au même titre que ce qui pourrait peut-être être évité. La crainte vit dans l'incertitude : si le mal était absolument certain et imminent, elle se transformerait en désespoir ; s'il était absolument impossible, elle disparaîtrait complètement. Cette condition de probabilité explique pourquoi l'espérance peut coexister avec la crainte : on craint le mal possible tout en espérant pouvoir l'éviter.
Distinction des objets de crainte
Les maux temporels
Parmi les objets de crainte, on distingue d'abord les maux temporels : la mort, la maladie, la pauvreté, l'infamie, la souffrance physique, la perte des biens ou des personnes aimées. Ces maux sont naturellement craints par tout homme, car ils s'opposent aux biens naturels que chacun désire conserver. Cette crainte est légitime en elle-même, pourvu qu'elle soit réglée par la raison et subordonnée à la crainte des maux spirituels plus graves.
Les maux spirituels
Plus graves que les maux temporels sont les maux spirituels : le péché, la perte de la grâce, la damnation éternelle. Le chrétien doit craindre ces maux infiniment plus que tous les maux corporels, car ils affectent l'âme immortelle et compromettent la fin dernière. Cependant, Saint Thomas observe que la crainte des maux spirituels suppose une certaine élévation de l'âme : l'homme charnel, absorbé par les réalités sensibles, craint davantage les maux corporels ; l'homme spirituel, attaché à Dieu, craint par-dessus tout de l'offenser.
Le mal de peine et le mal de faute
Saint Thomas distingue encore le mal de peine (poena) et le mal de faute (culpa). Le mal de peine est la souffrance ou la privation infligée comme châtiment ; le mal de faute est le péché lui-même. L'homme vertueux craint principalement le mal de faute, car c'est le seul vrai mal qui dépende de nous et qui nous sépare de Dieu. Le mal de peine, bien qu'il soit un mal, peut même devenir un bien lorsqu'il est accepté pour expier nos fautes ou éprouver notre vertu. La crainte filiale craint Dieu lui-même en tant qu'on pourrait l'offenser ; la crainte servile craint surtout le châtiment.
Ce qui ne peut être objet de crainte
Le bien véritable
Saint Thomas affirme clairement qu'un bien véritable ne peut être objet de crainte en lui-même. On ne craint pas Dieu comme un mal, mais comme un bien infiniment supérieur à nous devant lequel nous sommes dans la révérence. Si certains semblent "craindre" le bien (par exemple, l'avare craint de donner l'aumône), c'est qu'ils appréhendent faussement comme un mal ce qui est en réalité un bien, ou qu'ils craignent de perdre un bien inférieur (l'argent) pour acquérir un bien supérieur (la charité).
Le mal absolument impossible
On ne peut craindre ce qui est absolument impossible. Par exemple, un homme ne craint pas de devenir une pierre ou un animal, car ces transformations sont impossibles par nature. De même, celui qui possède la certitude absolue de foi ne craint pas que Dieu puisse le tromper ou l'abandonner injustement, car cela répugne à la nature divine. La crainte ne porte que sur les maux réellement possibles selon l'ordre de la nature ou de la providence.
Le mal absolument certain et inévitable
Ce qui est absolument certain et inévitable, lorsque cette certitude est pleinement appréhendée, ne cause plus la crainte mais plutôt la tristesse ou le désespoir. Ainsi, le damné ne craint plus l'enfer (il y est déjà), mais en souffre. Cependant, tant que demeure quelque incertitude ou quelque espoir d'éviter le mal, la crainte persiste. C'est pourquoi les mourants, même certains de mourir bientôt, peuvent encore craindre la mort tant qu'elle n'est pas absolument présente.
La crainte de Dieu
La crainte filiale
La crainte filiale est celle qui craint d'offenser Dieu par amour pour lui. C'est la crainte de l'enfant qui craint de déplaire à son père bien-aimé, non par peur du châtiment, mais par amour filial. Cette crainte est bonne et sainte : elle est un don du Saint-Esprit et demeure même au ciel, où les bienheureux "craignent" Dieu au sens de la révérence amoureuse. L'objet de cette crainte n'est pas proprement Dieu lui-même, mais la séparation d'avec Dieu que causerait le péché.
La crainte servile
La crainte servile craint le châtiment de Dieu plus que Dieu lui-même. C'est la crainte de l'esclave qui obéit par peur du fouet, non par amour du maître. Cette crainte est imparfaite et doit être purifiée par la charité. Cependant, elle n'est pas mauvaise en elle-même : elle peut être le commencement de la sagesse, disposant l'âme à recevoir la charité. Même le pécheur endurci qui craint seulement l'enfer fait un premier pas vers la conversion. La crainte servile devient mauvaise seulement si elle était seule à retenir du péché et si on préférerait pécher si le châtiment n'existait pas.
La crainte initiale
Entre la crainte servile et la crainte filiale se trouve une crainte intermédiaire que les théologiens appellent "crainte initiale" : celle qui commence à aimer Dieu mais craint encore beaucoup le châtiment. Cette crainte accompagne la conversion progressive du pécheur : elle contient à la fois l'amour naissant de Dieu et la peur encore vive de l'enfer. Cette crainte est légitime et utile dans le progrès spirituel, pourvu qu'elle tende vers la crainte filiale pure.
La crainte dans les diverses vertus
La crainte et la force
La vertu de force modère la crainte des maux corporels, particulièrement la mort, qui est le plus grand des maux temporels. L'homme fort ne craint pas excessivement les dangers, mais les affronte raisonnablement pour le bien de la vertu. Il ne supprime pas toute crainte (ce qui serait insensibilité ou témérité), mais la règle selon la raison. La force parfaite ordonne la crainte naturelle de la mort à la crainte supérieure de Dieu et au désir de la vertu.
La crainte et l'espérance
La crainte et l'espérance sont deux passions opposées mais complémentaires dans l'ordre surnaturel. On craint les maux possibles tout en espérant les éviter et obtenir les biens promis. L'espérance chrétienne ne supprime pas la crainte filiale, mais la purifie et l'élève. Plus on aime Dieu, plus on craint de l'offenser ; mais plus aussi on espère en sa miséricorde. La perfection ne consiste pas à supprimer la crainte, mais à la transformer en révérence amoureuse.
La crainte excessive et déficiente
Comme toute passion, la crainte peut pécher par excès ou par défaut. L'excès de crainte produit la poltronnerie, la lâcheté, la pusillanimité : on craint des maux imaginaires ou facilement surmontables, on n'ose entreprendre ce que la vertu commande. Le défaut de crainte produit la témérité, l'audace présomptueuse : on ne craint pas les vrais dangers, on se jette inconsidérément dans les périls. La vertu tient le juste milieu : craindre ce qui doit être craint dans la mesure où il doit l'être.
Applications spirituelles
L'examen de nos craintes
La vie spirituelle exige que nous examinions nos craintes pour les ordonner selon la raison et la foi. Qu'est-ce que je crains le plus ? Si je crains davantage la pauvreté que le péché, l'opinion des hommes que le jugement de Dieu, la souffrance corporelle que la mort spirituelle, mes craintes sont désordonnées. L'ordre de la charité demande que nous craignions d'abord et par-dessus tout d'offenser Dieu, puis les maux qui éloignent de lui, enfin seulement les maux temporels selon leur gravité réelle.
La purification des craintes
Le progrès spirituel implique une purification progressive de nos craintes. La crainte servile doit céder à la crainte filiale. Les craintes vaines et imaginaires doivent être surmontées par la foi et la confiance en Dieu. Les craintes excessives des maux temporels doivent être modérées par la détachement et l'abandon à la Providence. Cette purification est l'œuvre de la grâce et des vertus théologales, particulièrement de la charité qui chasse la crainte servile et perfectionne la crainte filiale.
La crainte de Dieu, commencement de la sagesse
L'Écriture affirme : "Le commencement de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur" (Ps 111, 10). Cette crainte initiale, qui peut être encore servile, dispose l'âme à recevoir la sagesse surnaturelle. En éloignant du péché, elle purifie le cœur et le rend capable de contempler Dieu. Puis, perfectionnée par la charité, cette crainte devient le don du Saint-Esprit qui affine la sensibilité spirituelle et garde l'âme dans une révérence amoureuse devant la majesté divine.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De l'objet de la crainte
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre la finesse de l'analyse psychologique et morale de Saint Thomas. En déterminant précisément l'objet de la crainte, il éclaire toute la dynamique de cette passion dans la vie morale. Il montre comment une passion naturelle peut être assumée et transformée par la grâce, comment la crainte servile peut devenir filiale, comment même la crainte peut devenir un don du Saint-Esprit. Cette doctrine garde toute son actualité pour la direction spirituelle et l'éducation morale, apprenant à discerner les craintes légitimes des vaines terreurs, les craintes qui sanctifient de celles qui paralysent.
Conclusion
La Question 42 de la Prima Secundae nous enseigne l'art de craindre : craindre ce qui doit être craint, au degré où il doit l'être, pour les motifs qui conviennent. Elle nous apprend que la perfection chrétienne ne consiste pas à supprimer toute crainte (ce qui serait présomption), mais à la transformer en crainte filiale qui révère Dieu par amour. Ainsi purifiée et élevée, la crainte devient une vertu qui garde l'âme dans l'humilité et la vigilance, la préservant de l'orgueil et de la négligence qui conduisent au péché.