L'intention constitue l'une des trois sources fondamentales de la moralité de l'acte humain, aux côtés de l'objet moral et des circonstances. Dans la théologie morale catholique, l'intention désigne la fin poursuivie par l'agent moral, le but en vue duquel il accomplit son acte. Cette dimension téléologique de l'action humaine revêt une importance capitale pour le jugement moral.
Nature de l'Intention
L'intention peut se définir comme l'acte de la volonté par lequel l'agent se propose une fin et ordonne ses moyens à cette fin. Saint Thomas d'Aquin, dans la Somme théologique, distingue soigneusement l'intention de la simple velléité : l'intention véritable implique un engagement effectif de la volonté vers un but déterminé.
Il faut distinguer deux types d'intention :
L'intentio finis désigne l'intention portant sur la fin ultime ou intermédiaire que l'agent se propose. C'est le "pourquoi" de l'action, ce en vue de quoi elle est accomplie.
L'intentio medii concerne l'intention portant sur les moyens choisis pour atteindre la fin. Cette distinction s'avère importante en casuistique, car un moyen peut être voulu instrumentalement sans être désiré pour lui-même.
Rôle de l'Intention dans la Moralité
L'intention joue un rôle capital dans l'évaluation morale de l'acte humain. La doctrine traditionnelle enseigne que l'intention peut modifier substantiellement la qualification morale d'un acte.
La bonne intention ne justifie pas l'acte mauvais
C'est un principe fondamental de la morale catholique : une fin bonne ne peut jamais justifier l'emploi de moyens intrinsèquement mauvais. Contrairement au maxime erronée "la fin justifie les moyens", la théologie morale enseigne fermement qu'un acte dont l'objet moral est mauvais demeure illicite quelles que soient les intentions de l'agent.
Ainsi, on ne peut jamais commettre un mensonge, même pour sauver une vie. On ne peut recourir à l'avortement direct, même pour préserver la santé de la mère. On ne peut voler, même pour nourrir les pauvres. L'acte intrinsèquement désordonné reste mauvais malgré la bonté de l'intention.
Cette doctrine s'oppose radicalement au conséquentialisme et à l'utilitarisme qui jugent la moralité uniquement sur les résultats. Pour la morale catholique, certains actes sont toujours et partout illicites, indépendamment des circonstances et des intentions.
La mauvaise intention corrompt l'acte bon
À l'inverse, une mauvaise intention peut pervertir un acte bon en lui-même. Un acte dont l'objet est bon ou indifférent devient moralement mauvais s'il est accompli dans une intention mauvaise.
Par exemple, donner l'aumône pour être vu des hommes et recevoir leur louange transforme cet acte bon en un acte entaché de vaine gloire. Prier publiquement par hypocrisie pour paraître pieux corrompt l'acte de prière. Rendre service au prochain dans l'unique but de le séduire pour le péché vicie l'acte charitable.
Cette corruption par l'intention mauvaise se fonde sur le principe que la volonté humaine s'ordonne principalement à la fin qu'elle poursuit. Si cette fin est mauvaise, l'acte entier se trouve désordonné, même si matériellement il correspond à un bien objectif.
La Pureté d'Intention
La pureté d'intention constitue un idéal moral fondamental dans la spiritualité catholique. Elle consiste à accomplir toutes ses actions uniquement pour la gloire de Dieu et par amour de Dieu, sans mélange de motifs humains désordonnés.
Saint François de Sales, dans l'Introduction à la vie dévote, insiste longuement sur l'importance de cette pureté d'intention. Il recommande de renouveler fréquemment son intention en orientant explicitement ses actes vers Dieu. Cette pratique correspond au conseil de saint Paul : "Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu" (1 Co 10, 31).
La pureté d'intention combat efficacement plusieurs vices spirituels :
- La vaine gloire qui cherche l'estime des hommes
- L'intérêt personnel qui recherche son profit dans les bonnes œuvres
- L'amour-propre qui se complaît dans ses vertus
- La recherche des consolations sensibles dans la vie spirituelle
Les maîtres spirituels enseignent que la pureté d'intention s'acquiert progressivement par la mortification de l'amour-propre, l'humilité et la pratique de la présence de Dieu.
L'Intention Multiple
Dans la réalité concrète de l'action humaine, il est fréquent qu'un même acte soit accompli avec plusieurs intentions simultanées. Cette multiplicité d'intentions pose des questions délicates à la casuistique.
La doctrine thomiste distingue l'intention principale de l'intention secondaire. Lorsqu'un acte est posé avec plusieurs fins, l'une étant principale et les autres secondaires, c'est l'intention principale qui détermine prioritairement la moralité de l'acte.
Par exemple, un médecin peut soigner un malade avec l'intention principale de le guérir (bien) et l'intention secondaire de gagner des honoraires (bien légitime). Ces deux intentions bonnes coexistent sans problème moral. En revanche, si l'intention principale était le gain et l'intention secondaire la guérison, l'acte deviendrait moralement douteux, relevant d'une forme de cupidité.
Lorsque l'une des intentions est mauvaise et l'autre bonne, la gravité du péché dépend de l'importance respective de chaque intention et de leur articulation. Une intention mauvaise principale corrompt totalement l'acte. Une intention mauvaise secondaire et accessoire le vicie partiellement sans nécessairement constituer un péché mortel.
L'Intention et le Jugement de Dieu
L'importance accordée à l'intention dans la théologie morale catholique trouve son fondement ultime dans l'enseignement du Christ. Notre Seigneur insiste à de nombreuses reprises sur la pureté du cœur et sur l'intention intérieure qui qualifie moralement les actes extérieurs.
Dans le Sermon sur la Montagne, Jésus enseigne que celui qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l'adultère dans son cœur (Mt 5, 28). Il condamne les pharisiens qui accomplissent leurs actes de piété pour être vus des hommes (Mt 6, 1-18). Cette insistance sur l'intériorité révèle que Dieu juge non seulement les actes extérieurs, mais surtout les dispositions du cœur.
Saint Paul prolonge cet enseignement en affirmant que rien n'est impur en soi, mais qu'une chose devient impure pour celui qui la considère comme telle (Rm 14, 14). Cette affirmation paulinienne, bien comprise dans le contexte de la controverse sur les aliments, souligne le rôle de la conscience et de l'intention dans la qualification morale.
Applications Pratiques
La considération de l'intention permet de résoudre de nombreux cas de conscience. En voici quelques applications :
Dans l'acte conjugal : L'usage du mariage peut être moralement bon s'il est accompli avec l'intention droite de l'amour mutuel et de l'ouverture à la vie, mais devient moralement désordonné s'il est recherché uniquement pour le plaisir égoïste.
Dans le travail : Accomplir son travail avec l'intention de servir Dieu et le bien commun élève l'activité professionnelle au rang d'œuvre méritoire. Le faire uniquement pour le gain financier, sans référence à Dieu, prive l'acte de sa dimension surnaturelle.
Dans la pénitence : Les actes de mortification accomplis par vaine gloire ou pour être remarqué des hommes perdent leur valeur méritoire. Ils doivent être accomplis dans le secret, pour Dieu seul.
Dans les relations sociales : Rendre service au prochain par véritable charité fraternelle diffère moralement du service rendu par calcul intéressé ou par désir de domination.
Conclusion
L'intention constitue ainsi une dimension essentielle de l'acte moral humain. Sans elle, aucune action ne peut être véritablement vertueuse, car la vertu réside formellement dans la rectitude de la volonté. La tradition spirituelle catholique insiste donc avec raison sur la nécessité de purifier constamment ses intentions, d'agir "pour Dieu seul", et d'ordonner toutes ses actions à la gloire divine et au salut des âmes.
Cette doctrine de l'intention s'inscrit dans la vision plus large des sources de la moralité, où objet, intention et circonstances concourent ensemble à déterminer la qualification morale complète de l'acte humain.