Aimer son prochain comme soi-même pour l'amour de Dieu. Universalité de cet amour et manifestations concrètes de la charité fraternelle.
Introduction
Le second commandement découle immédiatement du premier : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Matthieu 22, 39). Notre-Seigneur Jésus-Christ a enseigné que ce commandement est "semblable" au premier, car l'amour du prochain procède nécessairement de l'amour de Dieu. Nous aimons notre prochain non pour ses qualités naturelles ou pour notre intérêt personnel, mais pour l'amour de Dieu qui l'a créé à son image et l'a racheté par le sang du Christ. Cette charité fraternelle est l'expression visible et tangible de notre amour invisible envers Dieu.
La nature de l'amour du prochain
Un amour surnaturel
L'amour chrétien du prochain diffère radicalement de l'affection naturelle ou du sentiment philanthropique. C'est une vertu surnaturelle infuse dans l'âme par la grâce du baptême. Nous aimons le prochain non pas simplement parce qu'il nous est sympathique ou utile, mais parce que Dieu l'aime et nous commande de l'aimer. Ce motif théologique transforme complètement la nature de cet amour, le rendant stable, universel, et vraiment méritoire pour la vie éternelle.
Aimer comme soi-même
Le commandement prescrit d'aimer le prochain "comme soi-même", ce qui signifie lui vouloir le bien avec la même sincérité et efficacité que nous désirons notre propre bien. Cela n'exige pas d'aimer autrui autant que soi-même en intensité (la charité bien ordonnée commence par soi-même), mais de vouloir pour lui les mêmes biens essentiels : le salut éternel, la grâce sanctifiante, la vertu, et les biens temporels nécessaires. Cette mesure exclut l'égoïsme qui ne cherche que son avantage et ignore les besoins du prochain.
Pour l'amour de Dieu
La charité fraternelle se distingue de l'amitié naturelle en ce qu'elle est ordonnée à Dieu comme fin ultime. Nous aimons le prochain pour Dieu et en Dieu, c'est-à-dire parce qu'il est créature de Dieu, image de Dieu, et appelé à la vie éternelle avec Dieu. Ce motif surnaturel rend notre amour universel (s'étendant même aux ennemis), constant (ne dépendant pas des humeurs), et fécond en œuvres de miséricorde.
L'universalité de l'amour du prochain
Tous les hommes sans exception
La charité chrétienne s'étend à tous les êtres humains sans distinction de race, de nation, de condition sociale, ou même de religion. Chaque homme, créé à l'image de Dieu et racheté par le Christ, est notre prochain. Cette universalité distingue radicalement la charité chrétienne des solidarités naturelles qui se limitent aux membres de la famille, de la tribu, ou de la cité. Saint Paul enseigne : "Pendant que nous en avons l'occasion, faisons du bien à tous" (Galates 6, 10).
L'amour des ennemis
Le commandement de l'amour des ennemis constitue la perfection spécifique de la charité évangélique. "Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent" (Matthieu 5, 44). Cet amour ne requiert pas l'affection sensible (impossible à commander), mais la volonté sincère de leur bien spirituel et temporel, le pardon des offenses, l'absence de désir de vengeance, et la prière pour leur conversion. Cette perfection héroïque manifeste notre ressemblance avec Dieu qui "fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons" (Matthieu 5, 45).
L'ordre de la charité
Bien que tous soient objets de notre charité, celle-ci doit s'exercer selon un ordre. Saint Thomas d'Aquin enseigne que nous devons aimer davantage ceux qui sont plus proches de Dieu (les saints, les justes) et ceux qui nous sont plus proches par les liens naturels ou spirituels (parents, bienfaiteurs, compatriotes). Cette hiérarchie ne contredit pas l'universalité mais la rend pratiquement possible, car nos ressources sont limitées. Nous devons secourir en priorité ceux dont la nécessité est plus grande ou notre obligation plus stricte.
Les manifestations concrètes de l'amour du prochain
Les œuvres de miséricorde corporelle
La charité fraternelle se manifeste d'abord par les sept œuvres de miséricorde corporelle : donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts. Ces actes concrets de compassion soulagent les nécessités matérielles du prochain et témoignent de l'amour effectif, non de simples paroles. Notre-Seigneur a déclaré que nous serons jugés sur ces œuvres : "Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait" (Matthieu 25, 40).
Les œuvres de miséricorde spirituelle
Plus importantes encore sont les sept œuvres de miséricorde spirituelle : conseiller ceux qui doutent, enseigner les ignorants, reprendre les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les importuns, prier pour les vivants et les morts. Ces œuvres secourent l'âme, bien plus précieuse que le corps, et procurent des biens éternels. La correction fraternelle des pécheurs est particulièrement méritoire car elle vise directement le salut éternel du prochain.
La bienfaisance active
L'amour véritable du prochain ne se contente pas de bonnes intentions ou de sentiments pieux ; il se traduit en actes effectifs et coûteux. Saint Jean enseigne : "N'aimons pas en paroles et avec la langue, mais en actes et en vérité" (1 Jean 3, 18). Cette bienfaisance demande le sacrifice de notre temps, de nos biens, de notre confort, pour soulager les nécessités d'autrui. L'aumône matérielle et spirituelle est l'expression concrète de la charité fraternelle.
Le pardon des offenses
Un aspect essentiel de la charité est le pardon des offenses. Notre-Seigneur l'a commandé sans restriction : "Si ton frère a péché contre toi sept fois le jour, et que sept fois il revienne à toi en disant 'Je me repens', tu lui pardonneras" (Luc 17, 4). Le refus obstiné de pardonner constitue un péché mortel qui ferme pour nous-mêmes la miséricorde divine : "Si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père céleste ne vous pardonnera pas non plus vos offenses" (Matthieu 6, 15).
La distinction avec l'affection naturelle
Amour de charité versus amitié naturelle
L'amour du prochain commandé par Dieu ne se confond pas avec l'amitié naturelle fondée sur l'affinité de tempérament, la communauté d'intérêts, ou l'attraction sensible. L'amitié naturelle est légitime et bonne, mais elle reste imparfaite car limitée à quelques personnes et motivée par des raisons humaines. La charité, elle, s'étend universellement et procède d'un motif surnaturel. Elle peut exister sans affection sensible (comme envers les ennemis) et elle perfectionne l'amitié naturelle en l'ordonnant à Dieu.
Le danger des affections désordonnées
Les affections désordonnées pour certaines personnes peuvent devenir des obstacles à la vraie charité. L'attachement excessif aux parents, aux amis, ou à d'autres personnes, au point de leur complaire dans le péché ou de négliger nos devoirs envers Dieu, constitue un désordre grave. La charité bien ordonnée aime chacun selon sa dignité objective et notre relation à Dieu, non selon nos inclinations subjectives.
La préférence des biens spirituels
L'amour véritable du prochain préfère son bien spirituel à son bien temporel, et le bien commun au bien particulier. Ainsi, nous devons parfois refuser à autrui ce qu'il désire (argent pour le vice, complaisance dans l'erreur) pour lui procurer un bien supérieur. Cette fermeté charitable n'est pas dureté mais véritable amour qui cherche le bien réel du prochain, non sa satisfaction immédiate.
Les obstacles à l'amour du prochain
L'envie et la jalousie
L'envie est directement opposée à la charité fraternelle. Elle consiste à s'attrister du bien d'autrui et à se réjouir de son mal. Ce vice capital détruit la communion fraternelle, engendre la médisance, la calomnie, et même la haine. L'envieux est incapable d'amour authentique car il voit autrui comme un rival, non comme un frère en Christ.
La haine et la rancune
La haine du prochain est un péché mortel directement contraire au second commandement. Elle consiste à vouloir le mal d'autrui pour lui-même. La rancune, qui entretient le ressentiment et refuse le pardon, blesse gravement la charité et dispose à la haine. Ces dispositions mauvaises ferment le cœur à la grâce et empêchent toute vie spirituelle authentique.
La médisance et la calomnie
La médisance (révélation des défauts réels mais cachés) et la calomnie (imputation de fautes imaginaires) constituent des péchés graves contre la charité fraternelle. Elles détruisent la réputation du prochain, bien précieux nécessaire à la vie sociale, et sèment la division dans la communauté. La réparation de ces fautes exige non seulement la confession sacramentelle mais aussi, autant que possible, la restauration publique de la réputation endommagée.
L'indifférence et l'égoïsme
Le péché le plus commun contre la charité du prochain n'est pas la haine active mais l'indifférence passive : l'oubli des nécessités d'autrui, le refus de se déranger, l'attachement exclusif à son propre confort. Cette tiédeur dans l'amour du prochain révèle l'affaiblissement de l'amour de Dieu et dispose à la perte totale de la charité.
L'obligation de l'amour du prochain
Précepte grave et universel
L'amour du prochain est un commandement strict qui oblige tous les baptisés, en tout temps et en tout lieu. Le refus habituel de cet amour, la haine persistante, le refus du pardon constituent des péchés mortels qui excluent du royaume de Dieu. Saint Jean enseigne sans ambiguïté : "Celui qui n'aime pas son frère demeure dans la mort" (1 Jean 3, 14).
Les actes dus en justice
Certains actes de charité envers le prochain sont dus non seulement par charité mais aussi par justice, comme le paiement du salaire juste, la restitution du bien volé, ou l'assistance aux parents dans le besoin. Le manquement à ces obligations engage non seulement la charité mais aussi la justice, rendant la faute plus grave et exigeant une réparation stricte.
Les cas de nécessité extrême
En cas de nécessité extrême du prochain (danger de mort ou de dommage irréparable), nous sommes strictement obligés de lui porter secours si nous le pouvons sans grave inconvénient pour nous-mêmes. Refuser cette assistance constitue un péché mortel. Cette obligation découle du précepte de charité qui atteint son maximum d'urgence dans ces circonstances critiques.
Le lien entre les deux commandements
Inséparabilité de l'amour de Dieu et du prochain
Saint Jean affirme : "Si quelqu'un dit 'J'aime Dieu', et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur. Car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ?" (1 Jean 4, 20). L'amour authentique de Dieu se manifeste nécessairement dans l'amour du prochain. Ces deux amours procèdent de la même vertu de charité qui embrasse Dieu et toutes ses créatures en Dieu.
Le prochain comme sacrement de Dieu
Dans la tradition chrétienne, le prochain est le "sacrement" visible du Dieu invisible. En servant le pauvre, le malade, l'affligé, nous servons le Christ lui-même : "Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait" (Matthieu 25, 40). Cette identification mystique du Christ avec les membres souffrants de son Corps mystique donne une dignité infinie aux œuvres de miséricorde.
La mesure de notre amour de Dieu
L'intensité de notre amour du prochain révèle et mesure celle de notre amour de Dieu. Nous ne pouvons nous faire illusion sur notre vie spirituelle en cultivant une prétendue contemplation qui n'aboutirait pas à la charité fraternelle effective. La véritable contemplation rend plus charitable, plus attentif aux besoins d'autrui, plus prompt à servir.
Cet article est mentionné dans
- L'Amour de Dieu : Premier Commandement fonde ce second commandement
- La Charité : Reine des Vertus développe cette vertu
- L'Amour des Ennemis : Perfection Évangélique perfectionne cet amour
- Les Œuvres de Miséricorde Corporelles manifestent cet amour
- Les Œuvres de Miséricorde Spirituelles expriment cet amour
- Le Pardon des Offenses pratique cet amour
- La Correction Fraternelle exerce cet amour
- L'Envie : Tristesse du Bien d'Autrui s'oppose à cet amour
- La Justice : Volonté de Rendre à Chacun son Dû complète cet amour
- La Médisance : Révélation des Défauts Réels viole cet amour
- La Calomnie : Fausse Accusation blesse cet amour