Définition
L'envie (du latin invidia, de in-videre, "regarder de travers") est un vice capital défini comme une tristesse ou un déplaisir éprouvé devant le bien, le bonheur ou la prospérité d'autrui, perçus comme diminuant notre propre excellence. Plus qu'une simple jalousie passagère, l'envie constitue un péché grave contre la charité fraternelle, une corruption profonde du cœur qui transforme le bien du prochain en source de tourment personnel.
Saint Thomas d'Aquin, suivant Aristote et saint Jean Damascène, la définit avec précision : "La tristesse du bien d'autrui en tant qu'il semble diminuer notre propre gloire ou excellence." Cette définition révèle la nature essentiellement égoïste de l'envie : l'envieux ne s'attriste pas du mal qui lui arrive, mais du bien qui arrive à un autre. Il voudrait que personne ne possède ce qu'il n'a pas lui-même, préférant l'égalité dans la misère à l'inégalité dans le bonheur.
Nature Théologique de l'Envie
Un Péché Contre la Charité Fraternelle
L'envie s'oppose directement au précepte évangélique de l'amour du prochain. Là où la charité se réjouit du bien d'autrui ("La charité se réjouit de la vérité", 1 Co 13, 6), l'envie s'en attriste. Là où l'amour fraternel authentique désire le bien du prochain, l'envie désire sa diminution. L'envieux pervertit ainsi l'ordre fondamental de la charité chrétienne qui commande d'aimer son prochain comme soi-même.
Cette opposition fait de l'envie un péché mortel lorsqu'elle est grave et pleinement consentie. Les Pères de l'Église n'hésitent pas à la comparer au péché originel de Satan lui-même. Saint Augustin enseigne que "c'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde" (Sg 2, 24) : Satan envia la dignité de l'homme créé à l'image de Dieu et chercha sa ruine. De même, Caïn tua Abel par envie de voir son sacrifice agréé par Dieu.
Source de Crimes et de Discordes
L'Écriture Sainte révèle l'envie comme source de nombreux crimes et désordres sociaux. C'est par envie que Joseph fut vendu par ses frères (Gn 37), par envie que Saül persécuta David (1 S 18), par envie que les grands prêtres livrèrent le Christ à Pilate (Mt 27, 18). L'histoire de l'Église confirme cette leçon biblique : combien de divisions, de calomnies, de persécutions ont leur racine dans l'envie !
Saint Jacques Apôtre lie explicitement l'envie au désordre social : "Là où il y a jalousie et esprit de rivalité, là aussi désordre et toute œuvre mauvaise" (Jc 3, 16). L'envie brise l'harmonie des communautés, transforme les collaborateurs en rivaux, empoisonne les amitiés, détruit la paix des familles. Elle engendre la médisance, la calomnie, la joie mauvaise devant les malheurs d'autrui.
Fille de l'Orgueil
L'envie procède fondamentalement de l'orgueil, la racine de tous les péchés. C'est parce que l'homme orgueilleux désire être supérieur aux autres, être admiré, exceller en toutes choses, qu'il s'attriste du bien d'autrui qui semble obscurcir sa propre gloire. Saint Grégoire le Grand l'affirme : "De l'orgueil naît l'envie, car celui qui désire être supérieur souffre de voir un autre s'élever."
Cette connexion entre orgueil et envie explique pourquoi l'envie frappe souvent entre égaux ou entre personnes de condition similaire. On envie rarement ceux qui nous sont infiniment supérieurs, car on n'entre pas en comparaison avec eux. Mais on envie facilement son voisin, son collègue, son confrère, précisément parce que la proximité rend la comparaison inévitable et l'égalité menacée.
Manifestations de l'Envie
La Tristesse du Bien d'Autrui
Le symptôme premier de l'envie est une tristesse intérieure ressentie face aux succès, talents, vertus ou bonheurs d'autrui. Cette tristesse peut aller du simple déplaisir passager à l'amertume profonde qui ronge le cœur. L'envieux ne peut entendre parler des qualités ou réussites d'autrui sans ressentir un pincement au cœur, une contrariété secrète, une résistance intérieure.
Cette tristesse se révèle particulièrement honteuse car elle porte sur des biens légitimes. L'envieux ne s'attriste pas du péché ou du mal-être d'autrui (ce qui serait légitime), mais de ses vertus, de sa prospérité, de son bonheur. Il s'attriste donc du bien, renversant ainsi l'ordre naturel qui veut qu'on se réjouisse du bien et s'attriste du mal.
La Diminution du Prochain
L'envie ne se contente pas de la tristesse passive ; elle pousse activement à diminuer le prochain. Cette diminution peut revêtir diverses formes :
- La médisance et la calomnie : L'envieux propage des rumeurs défavorables, exagère les défauts réels ou invente des défauts imaginaires pour ternir la réputation d'autrui.
- La minimisation des mérites : Il cherche à rabaisser les succès du prochain, les attribuant à la chance, aux circonstances favorables, à l'aide reçue, plutôt qu'au mérite personnel.
- L'obstruction active : Dans les cas graves, l'envieux agit pour empêcher le succès d'autrui, sabote ses projets, lui refuse l'aide ou le soutien qu'il mériterait.
- La joie mauvaise : L'envieux se réjouit secrètement des malheurs qui frappent celui qu'il envie, y voyant une compensation à sa propre infériorité.
Le Ressentiment et l'Amertume
L'envie entretenue génère un ressentiment chronique qui empoisonne l'âme. L'envieux vit dans une comparaison perpétuelle et douloureuse, mesurant constamment sa situation à celle des autres et y trouvant toujours motif d'insatisfaction. Cette amertume intérieure détruit la paix et la joie spirituelle, transformant la vie en un combat épuisant contre des ombres.
Ce ressentiment peut conduire aux actes les plus graves. L'histoire biblique et ecclésiale montre comment l'envie non combattue mène au fratricide (Caïn), à la trahison (Judas influencé par l'envie des chefs des prêtres), à la persécution des justes. Saint Cyprien de Carthage affirme : "Aucune paix n'est possible pour l'envieux ; son cœur est un enfer où brûle perpétuellement le feu de la jalousie."
Distinctions Nécessaires
Envie et Jalousie
Bien que souvent confondues dans le langage courant, l'envie et la jalousie diffèrent théologiquement. La jalousie (du latin zelus) peut être bonne ou mauvaise selon son objet. Il existe une jalousie légitime : celle de l'époux pour sa femme, celle de Dieu pour son peuple (Ex 20, 5), celle du pasteur pour ses ouailles. Cette jalousie vertueuse cherche à protéger un bien qu'on possède légitimement.
L'envie, au contraire, est toujours vicieuse car elle s'attriste d'un bien possédé légitimement par autrui. Elle ne cherche pas à protéger ce qu'elle a, mais à priver l'autre de ce qu'il a. La distinction, établie par saint Thomas, est subtile mais importante : la jalousie peut être bonne (zèle vertueux), l'envie est toujours mauvaise.
Envie et Émulation
L'émulation (du latin aemulatio) est le désir vertueux d'égaler ou de surpasser autrui dans le bien. Loin d'être un péché, l'émulation constitue un stimulant légitime au progrès spirituel et moral. Saint Paul lui-même exhorte : "Aspirez aux dons supérieurs" (1 Co 12, 31) et "Rivalisez d'estime mutuelle" (Rm 12, 10).
La différence avec l'envie est capitale : l'émulation se réjouit du bien d'autrui et désire l'atteindre soi-même par l'effort personnel ; l'envie s'attriste du bien d'autrui et désire sa diminution. L'émulation élève, l'envie abaisse. L'émulation est compatible avec l'amour fraternel, l'envie le détruit. Saint Augustin résume : "Envie le bien de ton frère si tu veux aussi le diminuer en lui ; émule-le si tu veux le posséder toi-même en t'élevant."
Envie et Zèle pour la Justice
Il existe une sainte tristesse face à certaines prospérités injustes : voir le méchant prospérer tandis que le juste souffre peut légitimement attrister un cœur épris de justice. Les Psaumes expriment ce trouble : "J'ai failli trébucher... en voyant la prospérité des impies" (Ps 73, 2-3).
Cette tristesse diffère de l'envie en ce qu'elle ne vise pas la personne du prospère mais l'injustice de la situation. Elle ne désire pas priver l'autre de son bien par égoïsme, mais voudrait que la justice règne et que chacun reçoive selon ses mérites. De plus, cette tristesse s'accompagne de confiance en la Providence qui rétablira l'ordre, alors que l'envie désespère et se révolte.
Remèdes à l'Envie
La Charité Fraternelle
Le remède essentiel et radical à l'envie est la croissance dans la charité fraternelle. Saint Paul décrit la charité comme celle qui "ne jalouse pas" (1 Co 13, 4). Plus on aime véritablement son prochain, plus on se réjouit de ses biens, de ses succès, de son bonheur. L'amour authentique transforme le bien de l'ami en source de joie personnelle.
Cette charité s'apprend par la méditation du commandement évangélique : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Mt 22, 39). Comme je me réjouis de mes propres succès, je dois me réjouir de ceux de mon prochain. Comme je désire mon propre bien, je dois désirer le bien d'autrui. Cette identification charitable dissout l'envie à sa racine.
L'Humilité Véritable
L'humilité, en tant qu'opposée à l'orgueil, coupe la racine même de l'envie. L'humble reconnaît sincèrement ses limites et accepte de n'être pas le premier en tout. Il ne cherche pas la vaine gloire mais la vérité sur lui-même. N'ayant pas la prétention d'exceller universellement, il ne s'attriste pas de l'excellence d'autrui.
L'humilité permet aussi de reconnaître que tous les biens viennent de Dieu : "Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?" (1 Co 4, 7). Si tout est don, il n'y a pas lieu d'envier les dons reçus par d'autres. Chacun a reçu selon le plan providentiel qui le concerne. L'humble se réjouit de la diversité des grâces distribuées dans le Corps mystique du Christ, comprenant que l'excellence de chacun contribue au bien de tous.
La Gratitude et le Contentement
La gratitude pour les biens reçus immunise contre l'envie. Celui qui contemple avec reconnaissance ses propres dons, talents, grâces, ne ressent pas le besoin envieux de posséder ceux d'autrui. Le contentement dans son état de vie, vertu apparentée à la pauvreté d'esprit, libère de la comparaison douloureuse et de la convoitise.
Saint Paul exhorte : "J'ai appris à me contenter de ce que j'ai" (Ph 4, 11). Ce contentement ne signifie pas la paresse ou le refus de progresser, mais la paix intérieure qui accepte le plan de Dieu sur sa vie. Il permet de dire avec le Psalmiste : "Le Seigneur est ma part d'héritage et ma coupe : il tient mon sort en ses mains" (Ps 16, 5).
La Joie du Bien Commun
La considération du bien commun transforme la perspective sur les biens individuels. Dans une famille, dans une communauté, dans l'Église, le bien de chaque membre contribue au bien de tous. L'excellence d'un membre est une richesse pour l'ensemble. Cette vision organique, profondément thomiste et paulinienne ("Si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui", 1 Co 12, 26), dissout l'envie par l'élargissement du regard.
Les saints manifestent parfaitement cette joie partagée. Loin de s'envier mutuellement, ils se réjouissent de leurs grâces respectives, comprenant que toute sainteté glorifie Dieu et enrichit l'Église. Sainte Thérèse de Lisieux écrivait : "Je ne serai jamais médecin, mais je me réjouis de ceux qui le sont, car leurs succès sont les miens dans le Corps du Christ."
Enseignement des Pères et Docteurs
Saint Jean Chrysostome
Le patriarche de Constantinople s'élève avec force contre l'envie : "L'envie est le plus diabolique des vices, car c'est le propre du diable de se réjouir du mal d'autrui et de s'attrister de son bien. En cela, l'envieux imite le démon plus que dans tout autre péché." Il exhorte les fidèles à cultiver la joie fraternelle : "Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, comme si c'était vous-mêmes qui étiez honorés."
Saint Augustin
L'évêque d'Hippone analyse la psychologie de l'envie : "L'envieux souffre un double tourment : il souffre de ses propres maux et il souffre des biens d'autrui. Il est ainsi doublement misérable, privé du bien qu'il n'a pas et tourmenté par le bien que possède son prochain." Il prescrit comme remède : "Aime, et tu ne pourras plus envier. Car l'amour fait que le bien de l'ami devient ton propre bien."
Saint Thomas d'Aquin
Le Docteur Angélique consacre une question de la Somme Théologique à l'envie. Il la classe parmi les vices capitaux car elle engendre de nombreux péchés secondaires : haine, médisance, calomnie, joie du mal d'autrui, affliction du bien d'autrui. Il précise que l'envie est directement opposée à la charité, qui est la forme et la reine de toutes les vertus.
Saint Thomas explique aussi pourquoi l'envie est particulièrement honteuse : "Dans les autres péchés, l'homme recherche un bien apparent, même s'il pèche dans la manière de le rechercher. Mais dans l'envie, l'homme s'attriste du bien lui-même, qui est l'objet propre de la joie. C'est pourquoi l'envie est un péché particulièrement vil."
Saint François de Sales
Le saint évêque de Genève offre un conseil pratique : "Quand vous sentirez dans votre cœur le moindre mouvement d'envie, réagissez immédiatement par un acte contraire. Louez à haute voix celui que vous êtes tenté d'envier, priez pour son bien, recommandez-le aux autres. Cette pratique constante guérira votre cœur de cette plaie mortelle."
L'Envie dans la Vie Spirituelle
Obstacle à la Sainteté
L'envie constitue un obstacle majeur sur le chemin de la sainteté. Comment progresser dans l'union à Dieu si l'on garde dans son cœur de l'amertume contre son frère ? Comment prétendre aimer Dieu qu'on ne voit pas si l'on n'aime pas son frère qu'on voit (1 Jn 4, 20) ? L'envie empoisonne la vie spirituelle, rend la prière hypocrite, vicie les bonnes œuvres.
Les maîtres spirituels enseignent que l'envie non reconnue et non combattue peut persister même chez des personnes apparemment vertueuses, se camouflant sous des justifications pieuses. Il faut donc une vigilance particulière et un examen de conscience rigoureux pour démasquer ce vice subtil qui se cache souvent derrière des motifs en apparence légitimes.
L'Envie Spirituelle
Il existe même, hélas, une envie spirituelle, peut-être la plus pernicieuse de toutes. C'est l'envie des grâces spirituelles, des charismes, des faveurs mystiques accordés à d'autres. Les directeurs spirituels mettent en garde contre cette tentation raffinée : envier les consolations reçues par d'autres âmes, la ferveur sensible des débutants, les grâces extraordinaires de certains mystiques.
Cette envie spirituelle révèle un attachement désordonné aux consolations plutôt qu'à Dieu lui-même. Le remède consiste à désirer Dieu seul et à accepter la voie qu'Il choisit pour nous, fût-elle aride et obscure, nous réjouissant sincèrement que d'autres marchent dans la lumière quand nous cheminons dans la nuit.
Conclusion : La Joie Fraternelle
L'enseignement catholique sur l'envie culmine dans l'appel à la joie fraternelle parfaite. Saint Paul exhorte : "Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent" (Rm 12, 15). Cette participation affective au sort du prochain, dans la joie comme dans la peine, réalise la communion fraternelle que le Christ est venu établir.
L'antidote ultime à l'envie est la contemplation de la charité divine manifestée en Jésus-Christ. Le Fils de Dieu ne nous a pas enviés mais nous a comblés de ses richesses, "Lui qui, étant de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais il s'anéantit lui-même" (Ph 2, 6-7). Cette humilité du Christ, ce don total de lui-même, nous enseigne à nous réjouir du bien d'autrui et à vivre dans l'allégresse fraternelle qui anticipe la communion des saints au ciel.
Là où l'envie divise et attriste, la charité unit et réjouit. Là où l'envie appauvrit en voulant tout garder, la charité enrichit en donnant tout. Là où l'envie emprisonne dans le regard sur soi, la charité libère par l'ouverture à l'autre. Le combat contre l'envie est donc un combat pour l'amour véritable, pour la fraternité authentique, pour la joie parfaite qui vient de Dieu et mène à Dieu.
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