La charité, vertu théologale par excellence, occupe le sommet de l'édifice spirituel. Saint Paul proclame que "la charité est le lien de la perfection" (Col 3, 14) et que parmi les trois vertus théologales qui demeurent éternellement - la foi, l'espérance et la charité - "la plus grande, c'est la charité" (1 Co 13, 13). Cette primauté ne résulte pas d'une simple préférence subjective, mais découle de la nature même de Dieu qui "est amour" (1 Jn 4, 8), et du commandement suprême du Christ : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. C'est là le plus grand et le premier commandement" (Mt 22, 37-38).
Nature Théologique de la Charité
La charité se définit, selon la tradition thomiste, comme l'amitié surnaturelle avec Dieu, fondée sur la communication de la vie divine. Elle n'est pas un simple sentiment affectif, ni une philanthropie naturelle, mais une vertu infuse - déposée dans l'âme avec la grâce sanctifiante au baptême - qui nous permet d'aimer Dieu pour Lui-même, à cause de sa bonté infinie, et d'aimer toutes choses en Dieu et pour Dieu.
Saint Thomas d'Aquin, dans la Somme Théologique (IIa-IIae, q. 23-46), développe magistralement la théologie de la charité. Il montre qu'elle a Dieu pour objet propre, non pas comme créateur connu par la raison (ce qui relève de la religion naturelle), mais comme Bien suprême révélé dans sa vie intime trinitaire, objet de la vision béatifique. La charité nous fait donc participer dès ici-bas, de manière imparfaite, à la béatitude éternelle qui consistera dans l'amour parfait de Dieu vu face à face.
La Charité comme Amour de Dieu
Premier Commandement : Aimer Dieu Par-dessus Tout
L'amour de Dieu constitue l'âme et la substance de la charité. "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et de tout ton esprit" (Lc 10, 27). Cette totalité exigée par le commandement signifie que Dieu doit être aimé plus que toute créature, plus que soi-même, qu'il doit occuper la première place dans notre cœur et dans notre vie.
Cet amour de Dieu présente plusieurs caractéristiques essentielles :
L'amour de bienveillance. Nous devons aimer Dieu pour Lui-même, à cause de sa bonté infinie, et non pas seulement pour les bienfaits qu'Il nous accorde. C'est l'amour désintéressé qui veut le bien de l'être aimé. Certes, nous aimons aussi Dieu parce qu'Il est notre souverain Bien et notre béatitude, mais cet amour de concupiscence (légitime) doit être subordonné à l'amour de bienveillance.
L'amour d'amitié. La charité établit une véritable amitié entre Dieu et l'homme, fondée sur la grâce sanctifiante qui nous rend participants de la nature divine (2 P 1, 4). Cette amitié suppose une mutuelle communication : Dieu se donne à nous dans la grâce et nous nous donnons à Lui par l'amour.
L'amour de préférence. Aimer Dieu par-dessus tout signifie concrètement être prêt à tout sacrifier plutôt que de L'offenser par le péché mortel. C'est la disposition d'âme du martyr qui préfère mourir que de renier sa foi. "Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi" (Mt 10, 37).
Signes de l'Amour de Dieu
Comment savoir si nous aimons vraiment Dieu ? Le Christ lui-même nous donne le critère : "Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements" (Jn 14, 15). L'obéissance à la loi divine constitue donc le signe authentique de la charité. Un amour qui se contenterait de paroles ou de sentiments, sans se traduire en actes, serait illusoire.
Les autres signes de l'amour de Dieu incluent : la prière fervente et constante, le zèle pour sa gloire et le salut des âmes, la fréquentation des sacrements, l'acceptation de sa volonté même dans les épreuves, et la crainte filiale de L'offenser.
La Charité comme Amour du Prochain
Second Commandement : Aimer son Prochain comme Soi-même
L'amour du prochain constitue le second aspect essentiel de la charité. Le Christ l'a déclaré "semblable" au premier commandement (Mt 22, 39) et saint Jean affirme avec force : "Si quelqu'un dit : 'J'aime Dieu', alors qu'il a de la haine pour son frère, c'est un menteur" (1 Jn 4, 20).
L'amour du prochain dans la charité chrétienne présente des caractéristiques spécifiques qui le distinguent de la simple philanthropie naturelle :
Il se fonde sur l'amour de Dieu. Nous aimons le prochain "pour l'amour de Dieu", c'est-à-dire parce qu'il est créé à l'image de Dieu, racheté par le sang du Christ, et appelé à partager la vie éternelle. Ce n'est pas d'abord ses qualités naturelles qui motivent notre amour, mais sa dignité surnaturelle.
Il est universel. La charité chrétienne embrasse tous les hommes sans exception, même les ennemis et les persécuteurs. "Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent" (Mt 5, 44). Cette universalité découle du fait que tous les hommes sont enfants du même Père céleste et frères en Christ.
Il est efficace. L'amour véritable se manifeste en actes concrets, dans les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. "Mes petits enfants, n'aimons pas en paroles et avec la langue, mais en actes et en vérité" (1 Jn 3, 18). La charité nous pousse à secourir le prochain dans ses besoins matériels et spirituels.
L'Ordre de la Charité
La charité ne signifie pas un égalitarisme qui aimerait tous de la même manière. Saint Thomas enseigne qu'il existe un ordre dans l'amour du prochain, fondé sur la proximité avec Dieu et avec nous-mêmes : on doit aimer davantage ceux qui sont plus proches de Dieu par la grâce, et ceux qui nous sont unis par des liens naturels ou spirituels plus étroits (parents, bienfaiteurs, compatriotes).
Cet ordre de charité ne contredit pas son universalité, mais la rend pratiquement possible. On peut et doit aimer tous les hommes d'un amour de bienveillance universel, mais on manifeste cet amour de manière plus intense et plus fréquente envers ceux qui ont un titre particulier à notre affection.
La Charité comme Forme des Vertus
La charité jouit d'une prérogative unique : elle est "la forme de toutes les vertus" (forma virtutum). Cela signifie qu'elle informe, vivifie et ordonne toutes les autres vertus, leur conférant leur perfection spécifique et leur valeur méritoire pour la vie éternelle.
Sans la charité, les autres vertus - même théologales - restent informes et mortes. La foi sans la charité est "foi morte" qui ne justifie pas (Jc 2, 26). L'espérance sans charité se réduit à un intérêt personnel. Les vertus morales (prudence, justice, force, tempérance) sans charité peuvent avoir une certaine honnêteté naturelle, mais n'ont pas de valeur surnaturelle.
En revanche, la charité confère à tous les actes vertueux leur orientation ultime vers Dieu comme fin dernière surnaturelle. Elle transforme les actions ordinaires en actes méritoires pour le ciel. "Que vous mangiez, que vous buviez, ou quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu" (1 Co 10, 31).
Nécessité Absolue de la Charité pour le Salut
La charité est absolument nécessaire au salut, d'une nécessité de moyen et non pas seulement de précepte. Sans elle, impossible d'obtenir la vie éternelle. "Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien" (1 Co 13, 2). "Celui qui n'aime pas demeure dans la mort" (1 Jn 3, 14).
Cette nécessité découle de la nature même de la béatitude éternelle, qui consiste essentiellement dans l'amour parfait de Dieu. On ne peut entrer dans le ciel sans avoir commencé ici-bas à aimer Dieu de charité surnaturelle. Le péché mortel détruit la charité et, s'il n'est pas effacé par la pénitence, conduit à la damnation éternelle.
Pour les enfants baptisés décédés avant l'usage de la raison, la charité leur a été infusée au baptême et subsiste virtuellement, même sans actes élicites. Pour les adultes, la charité doit être actuellement possédée, au moins habituellement par la grâce sanctifiante, et avoir produit au moins quelques actes.
Perfection de la Charité
La charité comporte des degrés de perfection. Saint Thomas, suivant saint Augustin, distingue trois états principaux :
La charité des commençants. Ceux qui viennent de sortir du péché mortel et s'appliquent surtout à éviter le péché et à résister aux tentations. Leur souci principal est de ne pas perdre la charité.
La charité des progressants. Ceux qui s'efforcent d'avancer dans la vertu, de multiplier les bonnes œuvres, et de s'affranchir de l'attachement au péché véniel. Leur effort tend principalement à croître en charité.
La charité des parfaits. Ceux qui sont parvenus à une union habituelle avec Dieu, dont toute la vie est orientée vers Lui, et qui désirent ardemment être dissous du corps pour être avec le Christ (Ph 1, 23). Leur désir principal est l'union plénière avec Dieu.
Tous sont appelés à la perfection de la charité, selon l'exhortation du Christ : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Mt 5, 48). Cette perfection, totalement inaccessible en cette vie, doit néanmoins être poursuivie sans cesse, car on ne peut fixer de limite à la croissance de la charité en cette vie.
Péchés contre la Charité
Plusieurs péchés s'opposent directement à la charité :
La haine de Dieu. Le plus grave de tous les péchés, heureusement rare, consistant en une aversion directe et volontaire envers Dieu.
L'acédie. Tristesse de l'âme concernant le bien spirituel en tant qu'il est un bien divin, dégoût des choses de Dieu, paresse spirituelle.
L'envie. Tristesse du bien d'autrui en tant qu'il diminue notre propre excellence, péché directement opposé à l'amour du prochain.
La discorde et le schisme. Qui détruisent l'unité de la charité dans l'Église.
La haine du prochain, la colère désordonnée, la guerre injuste. Toutes les formes de malveillance envers autrui.
Enfin, tout péché mortel, quelle que soit sa matière, détruit la charité dans l'âme, car on ne peut servir deux maîtres. Le péché mortel constitue donc toujours, fondamentalement, un péché contre la charité.
Moyens de Croître en Charité
La tradition spirituelle enseigne plusieurs moyens privilégiés pour croître en charité :
Les sacrements. Particulièrement l'Eucharistie, sacrement de l'amour par excellence, qui contient le Christ lui-même, source de la charité. La communion fréquente et fervente augmente la charité.
La prière. Surtout l'oraison mentale et la contemplation, qui établissent le dialogue d'amour avec Dieu. Le chapelet, méditation des mystères du Christ avec Marie, est un puissant moyen de croître en charité.
La mortification. Le renoncement à soi-même, le combat contre les passions désordonnées, la pratique du jeûne et de la pénitence disposent l'âme à l'amour de Dieu.
Les œuvres de miséricorde. L'amour du prochain en actes augmente notre amour de Dieu. "Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait" (Mt 25, 40).
La méditation des vérités de foi. Contempler les mystères de l'amour divin - l'Incarnation, la Passion, l'institution de l'Eucharistie - enflamme le cœur de charité.
Conclusion
La charité demeure le sommet et le couronnement de la vie chrétienne. Sans elle, toutes les autres vertus ne sont rien ; avec elle, les actions les plus humbles acquièrent une valeur infinie. Elle seule passera de cette vie à l'autre, subsistant éternellement dans la vision béatifique, tandis que la foi sera remplacée par la vision et l'espérance par la possession. Cultivons donc par-dessus tout cette vertu royale, en nous rappelant que "Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui" (1 Jn 4, 16). C'est dans la charité que se trouve la plénitude de la loi (Rm 13, 10) et la perfection de la sainteté.