La tempérance constitue l'une des quatre vertus cardinales, piliers de la vie morale chrétienne. Elle représente cette disposition de l'âme qui modère l'attrait naturel vers les plaisirs sensibles, permettant à la raison droite de gouverner nos appétits concupiscibles. Loin d'être une mortification stérile ou un mépris du corps, la tempérance ordonne harmonieusement nos désirs légitimes selon le plan divin, libérant l'homme de l'esclavage des passions pour l'élever vers sa fin surnaturelle.
Nature et excellence de la tempérance
Définition thomiste de la vertu
Selon saint Thomas d'Aquin, la tempérance est la vertu qui modère les délectations du toucher, principalement celles qui concernent la nourriture et la génération. Elle n'a pas pour objet de supprimer ces plaisirs légitimes, créés par Dieu pour le bien de l'homme, mais de les soumettre à l'empire de la raison éclairée par la foi. La tempérance préserve ainsi la dignité de la personne humaine, empêchant que l'homme ne se ravale au rang de la bête en se livrant sans frein à ses instincts.
La tempérance comme vertu cardinale
Si la tempérance figure parmi les quatre vertus cardinales - avec la prudence, la justice et la force - c'est qu'elle joue un rôle essentiel dans l'économie de la vie morale. Elle constitue comme un gond (cardo en latin) sur lequel tourne toute la conduite vertueuse. Sans tempérance, l'homme devient esclave de ses passions, incapable de poursuivre le bien authentique et la béatitude éternelle. Les délectations sensibles exercent une attraction si puissante sur la nature déchue qu'il faut une vertu spéciale pour les maîtriser.
Les parties intégrantes de la tempérance
L'abstinence : modération dans le manger
L'abstinence règle l'usage de la nourriture selon les besoins réels de la nature et les exigences de la vie spirituelle. Elle combat la gourmandise sous toutes ses formes - qu'il s'agisse de manger avec excès, de rechercher des mets trop délicats, ou de se précipiter sur la nourriture avec avidité. Le jeûne et l'abstinence ecclésiastiques sont des expressions privilégiées de cette vertu, mortifiant le corps pour élever l'âme et réparer les péchés de gourmandise.
La sobriété : modération dans le boire
La sobriété tempère l'usage des boissons enivrantes. L'ivresse constitue un péché grave car elle prive l'homme de l'usage de sa raison, le rendant semblable à l'animal et l'exposant à commettre les pires turpitudes. La sobriété chrétienne n'exige pas nécessairement l'abstinence totale d'alcool - le Christ lui-même transforma l'eau en vin à Cana - mais elle impose une modération stricte, de sorte que jamais la raison ne soit altérée ni le corps livré aux débordements.
La chasteté : pureté selon l'état de vie
La chasteté ordonne les plaisirs de la génération selon le plan divin et l'état de vie de chacun. Pour les époux, elle signifie la fidélité conjugale et l'ouverture à la vie dans l'acte matrimonial. Pour les consacrés, elle exige la continence parfaite par amour du Royaume des Cieux. Pour tous, elle implique la maîtrise des pensées, des regards et des gestes, fuyant toute impureté et cultivant la pureté du cœur. La chasteté libère l'amour véritable en le purifiant de tout égoïsme et de toute concupiscence.
La modestie : retenue dans le comportement extérieur
La modestie règle les mouvements extérieurs du corps et l'usage des biens sensibles selon la bienséance chrétienne. Elle se manifeste dans la tenue vestimentaire décente, la gravité du maintien, la mesure dans les paroles et les gestes. La modestie est le reflet extérieur de la tempérance intérieure, témoignant d'une âme qui vit sous l'empire de la raison et de la grâce plutôt que sous celui des passions désordonnées.
Les vertus annexes de la tempérance
La continence : résistance aux passions véhémentes
La continence représente un degré encore imparfait de maîtrise des passions. Contrairement à la tempérance proprement dite qui apaise les mouvements désordonnés, la continence résiste courageusement aux passions violentes sans les dominer complètement. C'est la vertu de celui qui lutte encore contre les tentations vigoureuses, mais qui, par la grâce divine et l'effort de la volonté, refuse de consentir au mal malgré l'attrait puissant du plaisir.
La clémence et la mansuétude : modération de la colère
Bien que la colère appartienne à l'irascible plutôt qu'au concupiscible, la tempérance s'étend également à sa modération. La clémence tempère la sévérité des punitions infligées, tandis que la mansuétude adoucit le mouvement intérieur de la colère. Ces vertus imitent la douceur du Christ, "doux et humble de cœur", qui nous enseigne à maîtriser notre irascibilité pour régner en maîtres sur nous-mêmes.
L'humilité : modération de l'ambition
L'humilité tempère le désir désordonné de s'élever au-dessus des autres. Elle maintient l'homme dans la vérité sur lui-même, reconnaissant sa petitesse devant Dieu et sa dépendance totale envers la grâce divine. Sans humilité, toutes les autres vertus deviennent suspectes, car l'orgueil corrompt jusqu'aux actes apparemment bons en les ordonnant à la vaine gloire plutôt qu'à la gloire de Dieu.
Les vices opposés à la tempérance
L'intempérance : abandon aux plaisirs
L'intempérance est le vice qui s'oppose directement à la tempérance par excès. C'est l'abandon sans frein aux plaisirs sensibles, particulièrement ceux de la table et de la chair. L'homme intempérant devient esclave de ses passions, recherchant la jouissance immédiate sans considération pour la raison, la loi divine ou les conséquences de ses actes. Cette servitude des passions dégrade la dignité humaine et ferme le cœur aux réalités spirituelles.
L'insensibilité : mépris désordonné des plaisirs légitimes
À l'opposé, certains tombent dans le vice d'insensibilité, refusant même l'usage légitime et modéré des plaisirs naturels. Cette austérité excessive, loin d'être vertueuse, constitue un péché contre la nature et un mépris des dons du Créateur. Les plaisirs sensibles, ordonnés à la conservation de l'individu et de l'espèce, sont bons en eux-mêmes. Les rejeter totalement manifeste un manque de reconnaissance envers la Providence divine ou une vision manichéenne qui voit le mal dans la matière même.
La nécessité de la tempérance pour la vie chrétienne
La tempérance n'est pas optionnelle dans la poursuite de la sainteté. Sans elle, l'homme demeure prisonnier des passions qui obscurcissent l'intelligence, affaiblissent la volonté et inclinent vers le péché. La vie spirituelle exige impérieusement la mortification de la chair, non par mépris du corps, mais pour que l'esprit puisse s'élever vers Dieu sans être constamment tiré vers le bas par les sollicitations désordonnées des sens.
La pratique de la tempérance commence par de petites victoires quotidiennes : refuser un plaisir licite par mortification, jeûner selon les préceptes de l'Église, garder ses yeux et ses pensées dans la pureté, modérer son langage. Ces actes répétés engendrent progressivement l'habitus vertueux, cette disposition stable de l'âme qui rend l'accomplissement du bien facile et joyeux. Le chrétien tempérant goûte déjà sur terre cette liberté des enfants de Dieu, affranchi de la tyrannie des passions, vivant sous la douce loi de l'amour plutôt que sous le joug pesant de la concupiscence.
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