L'abstinence est cette partie de la vertu de tempérance qui règle l'usage de la nourriture et des boissons non enivrantes selon la droite raison et la loi divine. Dans une époque caractérisée par l'abondance matérielle et la recherche effrénée des jouissances gustatives, cette vertu apparaît plus nécessaire que jamais pour maintenir l'équilibre entre les besoins légitimes du corps et les exigences supérieures de l'âme. L'abstinence chrétienne, loin d'être un mépris manichéen de la création matérielle, constitue une ascèse libératrice qui ordonne nos appétits naturels à la gloire de Dieu et au bien véritable de la personne humaine.
Fondements théologiques de l'abstinence
La nourriture dans le plan divin
Dieu a créé les aliments pour la conservation de notre vie corporelle et a attaché au manger un plaisir légitime qui nous incline naturellement à prendre la nourriture nécessaire. Ce plaisir est bon en lui-même, procédant de la sagesse du Créateur qui ordonne toutes choses avec mesure, nombre et poids. Mais depuis le péché originel, notre nature déchue tend à rechercher ce plaisir de manière désordonnée, au-delà des besoins réels et au détriment du bien de l'âme. L'abstinence rétablit l'ordre divin, subordonnant le plaisir sensible à la fin pour laquelle Dieu l'a institué.
Le jeûne dans l'Écriture Sainte
L'Ancien et le Nouveau Testament témoignent abondamment de l'importance du jeûne. Moïse jeûna quarante jours sur le Sinaï avant de recevoir les Tables de la Loi. Le prophète Élie marcha quarante jours au désert, fortifié par un pain miraculeux. Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même inaugura sa vie publique par un jeûne rigoureux de quarante jours dans le désert, nous enseignant que "l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu." Les Apôtres jeûnaient avant les grandes décisions, et l'Église primitive maintint fidèlement cette pratique pénitentielle.
La vertu d'abstinence et ses actes
La modération dans la quantité
La première exigence de l'abstinence concerne la quantité de nourriture ingérée. Il ne suffit pas de manger des aliments sains ou ordinaires si on le fait avec excès. La goinfrerie, qui consiste à se remplir outre mesure, constitue un péché de gourmandise même si les mets sont simples. L'homme tempérant mange selon ses besoins réels, tenant compte de son état de santé, de son travail et de sa constitution, mais refusant de satisfaire tous les désirs de l'appétit sensitif. Saint Thomas enseigne que le juste milieu se situe entre le trop et le trop peu, chacun selon sa condition particulière.
La modération dans la qualité
L'abstinence règle également la recherche des mets délicats et raffinés. Il n'est pas péché en soi de manger des aliments savoureux - le Christ accepta les repas qui lui étaient offerts - mais la recherche excessive de la délicatesse culinaire manifeste un attachement désordonné aux plaisirs de la table. La simplicité dans la nourriture libère l'âme de cette préoccupation terrestre et dispose l'esprit aux réalités célestes. Les saints pratiquaient souvent une sobriété remarquable, se contentant d'une nourriture frugale qui soutenait le corps sans alourdir l'esprit.
La modération dans l'empressement
La gourmandise se manifeste aussi dans la hâte immodérée à satisfaire l'appétit, anticipant l'heure des repas ou se précipitant sur la nourriture avec avidité. Cette impatience révèle un esclavage des passions peu compatible avec la dignité humaine et la maîtrise de soi requise du chrétien. L'abstinence apprend au contraire à différer la satisfaction du désir, exerçant ainsi la volonté et fortifiant l'empire de la raison sur les appétits sensibles.
Le jeûne comme pratique de l'abstinence
Nature et formes du jeûne ecclésiastique
Le jeûne consiste à se priver partiellement de nourriture au-delà de ce qu'exige la simple modération quotidienne. L'Église a institué des temps et des jours de jeûne obligatoire - particulièrement le Mercredi des Cendres et le Vendredi Saint - durant lesquels les fidèles ne prennent qu'un seul repas complet et éventuellement deux légères collations. L'abstinence de viande, distincte du jeûne proprement dit, est prescrite les vendredis de Carême et certains autres jours selon la discipline ecclésiastique particulière.
Les fins spirituelles du jeûne
Le jeûne chrétien poursuit plusieurs finalités essentielles. Premièrement, il réprime la concupiscence de la chair, affaiblissant l'ardeur des passions désordonnées qui tirent l'âme vers le bas. Deuxièmement, il élève l'esprit vers la contemplation des réalités divines, car l'âme appesantie par les repas copieux s'envole difficilement vers les hauteurs. Troisièmement, le jeûne satisfait pour les péchés commis, unissant nos privations volontaires à la Passion rédemptrice du Christ. Enfin, il implore la miséricorde divine et obtient des grâces particulières, comme le rappelle le Christ à propos des démons qu'on ne chasse que "par la prière et le jeûne."
Dispenses et excuses légitimes
L'Église, mère prudente et miséricordieuse, n'impose pas le jeûne à tous sans distinction. Sont dispensés les malades, dont la santé souffrirait d'une privation de nourriture, les femmes enceintes ou allaitantes, les travailleurs manuels dont l'emploi exige des forces particulières, et généralement tous ceux pour qui le jeûne constituerait un fardeau trop lourd. Ces dispenses ne sont nullement un relâchement coupable, mais une application prudente du principe selon lequel Dieu veut la miséricorde plutôt que le sacrifice, et que la loi positive ecclésiastique doit céder devant les exigences supérieures de la charité et de la santé.
La gourmandise : vice opposé à l'abstinence
Les cinq filles de la gourmandise
La tradition morale, synthétisée par saint Grégoire le Grand, distingue cinq manifestations de la gourmandise. Premièrement, praepropere : manger avant l'heure convenable. Deuxièmement, laute : rechercher des mets trop délicats et raffinés. Troisièmement, nimis : excéder dans la quantité. Quatrièmement, ardenter : se jeter sur la nourriture avec une avidité bestiale. Cinquièmement, studiose : préparer les aliments avec un soin et une recherche excessifs. Chacune de ces formes manifeste le désordre de l'appétit sensitif échappant au gouvernement de la raison.
Gravité morale de la gourmandise
La gourmandise est-elle un péché mortel ou véniel ? Saint Thomas distingue avec sa précision habituelle. La gourmandise est péché mortel quand l'attachement au plaisir du manger devient tel qu'on préfère cette jouissance à Dieu, violant ses commandements pour la satisfaire. Elle reste péché véniel quand le désordre, bien que réel, ne va pas jusqu'à cette préférence absolue. Dans la plupart des cas, la gourmandise constitue un péché véniel, mais elle dispose progressivement l'âme à des fautes plus graves et éteint la ferveur spirituelle.
Conséquences spirituelles et temporelles
Les effets de la gourmandise s'étendent bien au-delà du seul désordre dans le manger. Elle obscurcit l'intelligence, alourdissant l'esprit qui devrait contempler les vérités divines. Elle affaiblit la volonté dans la pratique des vertus, car celui qui ne se maîtrise pas dans les petites choses devient incapable de grandes résolutions. Elle excite les passions charnelles, la luxure suivant naturellement les excès de table. Elle engendre l'oisiveté bavarde et la dissipation de l'âme. Temporellement, elle ruine la santé et dilapide les ressources matérielles qui devraient servir des fins plus nobles.
La pratique de l'abstinence au quotidien
Petites mortifications et jeûne privé
Au-delà des jeûnes prescrits par l'Église, le chrétien fervent embrasse volontairement de petites mortifications quotidiennes. Refuser une friandise, limiter les desserts, s'abstenir d'une boisson agréable mais non nécessaire - ces renoncements mineurs, offerts à Dieu par amour, acquièrent une valeur méritoire considérable. Ils forment progressivement l'habitus de la tempérance, rendant l'âme maîtresse de ses appétits plutôt qu'esclave. Le jeûne privé, entrepris avec la bénédiction du directeur spirituel, constitue une arme puissante dans le combat contre les tentations et une source de grâces abondantes.
L'abstinence et la vie de prière
La pratique de l'abstinence entretient un rapport étroit avec la vie d'oraison. Le corps allégé par la sobriété favorise l'attention durant la prière et la réceptivité aux motions de la grâce. Les Pères du désert enseignaient qu'un ventre plein ferme les oreilles de l'âme, tandis que le jeûne les ouvre aux paroles divines. L'abstinence manifeste aussi concrètement notre désir de mettre Dieu au premier rang, préférant sa volonté à nos satisfactions immédiates. Elle unit nos sacrifices à ceux du Christ, reproduisant en nous quelque chose du mystère pascal par lequel nous passons de la mort du vieil homme à la résurrection de l'homme nouveau.
L'équilibre chrétien : ni rigorisme ni laxisme
La vertu d'abstinence se situe dans ce juste milieu si caractéristique de la morale catholique. Elle évite l'excès rigoriste de ceux qui condamnent tout plaisir comme intrinsèquement mauvais - erreur manichéenne que l'Église a toujours rejetée. Mais elle fuit également le laxisme de ceux qui, sous prétexte de liberté chrétienne, abandonnent toute discipline et se livrent sans retenue aux jouissances de la table. Le chrétien authentique reconnaît la bonté des créatures matérielles tout en les ordonnant à leur fin véritable, qui est de soutenir notre pèlerinage terrestre vers la patrie céleste.
L'abstinence chrétienne libère véritablement l'homme en le délivrant de l'esclavage des passions désordonnées. Elle prépare l'âme à des délectations supérieures, car "bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés." Ce rassasiement spirituel surpasse infiniment les plaisirs fugaces de la gourmandise, offrant une joie stable et profonde qui anticipe la béatitude éternelle.
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