Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 4
Dans ce chapitre conclusif sur l'Eucharistie, Thomas a Kempis traite de l'importance capitale de l'action de grâces après avoir reçu la Sainte Communion. Trop souvent négligée ou expédiée, cette action de grâces constitue pourtant un élément essentiel de la dévotion eucharistique. C'est le moment privilégié où l'âme, ayant reçu le Christ lui-même, peut converser intimement avec son divin Hôte et recevoir les grâces abondantes qui découlent de cette union sacrée.
La nécessité de l'action de grâces
Le devoir de gratitude
La gratitude est une vertu naturelle qui pousse tout homme bien né à reconnaître les bienfaits reçus et à en remercier le bienfaiteur. À combien plus forte raison devons-nous remercier Dieu pour le don incomparable de l'Eucharistie ! Si nous devons rendre grâces pour les moindres faveurs matérielles, comment ne pas exprimer une reconnaissance profonde pour avoir reçu le Christ lui-même, vrai Dieu et vrai homme ?
Saint Thomas d'Aquin enseigne que l'ingratitude est un péché qui ferme le cœur aux grâces futures. Celui qui ne remercie pas Dieu pour les dons reçus manifeste un cœur dur et fermé, indigne de recevoir de nouveaux bienfaits. L'action de grâces après la communion n'est donc pas une simple formalité pieuse, mais un devoir de justice et de charité envers notre Créateur et Rédempteur.
L'exemple du Christ et des saints
L'Évangile nous rapporte que Jésus lui-même rendait grâces à son Père avant les repas et après les miracles. S'il le faisait, combien plus devons-nous le faire, nous qui sommes infiniment redevables envers la miséricorde divine ! Les saints, comprenant cette obligation, passaient souvent de longs moments en action de grâces après la communion.
Saint Alphonse de Liguori recommandait de consacrer au moins un quart d'heure à l'action de grâces après la communion. Sainte Thérèse d'Avila affirmait que les moments qui suivent la communion sont les plus précieux de la journée et qu'il serait insensé de les gaspiller. Saint François de Sales conseillait de demeurer recueilli le plus longtemps possible après avoir communié, comme la Vierge Marie garda silencieusement dans son cœur les mystères dont elle fut témoin.
Le moment propice à l'action de grâces
La présence réelle persistante
Après la communion, le Christ demeure substantiellement présent en nous aussi longtemps que les espèces eucharistiques ne sont pas consumées, généralement pendant quinze à vingt minutes. Durant ce temps précieux, nous sommes littéralement le tabernacle vivant du Très-Haut. C'est le moment le plus opportun pour converser avec notre divin Hôte qui réside en nous.
Thomas a Kempis souligne cette opportunité unique. Jamais nous ne sommes plus proches du Christ, jamais nous n'avons un accès plus direct à lui que durant ces moments qui suivent la communion. C'est comme si le Roi de gloire avait daigné descendre dans notre humble demeure pour nous visiter personnellement. Comment pourrions-nous le recevoir et aussitôt nous occuper d'autre chose ?
L'urgence de ne pas différer
L'auteur de l'Imitation met en garde contre la tentation de différer l'action de grâces. Une fois sortis de l'église, absorbés par les occupations du monde, nous perdons souvent le recueillement intérieur nécessaire à une vraie action de grâces. Les distractions se multiplient, la ferveur s'évanouit, et nous risquons de négliger complètement ce devoir sacré.
C'est pourquoi il convient de demeurer à l'église aussi longtemps que possible après la communion, profitant de l'atmosphère de prière et de la présence du Saint-Sacrement pour entretenir notre recueillement. Si vraiment les obligations nous obligent à partir, nous devons au moins faire intérieurement une action de grâces fervente durant le trajet.
Le contenu de l'action de grâces
L'adoration profonde
Le premier acte qui convient après la communion est l'adoration. Nous venons de recevoir en nous celui devant qui les anges se prosternent dans le ciel, celui que toute la création vénère. Il est juste et nécessaire de l'adorer avec la plus profonde révérence, reconnaissant sa majesté infinie et notre petitesse absolue.
Cette adoration n'est pas une simple formule verbale, mais une attitude de tout l'être. L'intelligence se prosterne devant la Vérité éternelle, reconnaissant son incapacité à comprendre pleinement ce mystère. La volonté se soumet totalement à la Volonté divine, renonçant à toute résistance. Le cœur s'humilie devant la Sainteté même, confessant son indignité. Comme s'exclamait saint François d'Assise : "Mon Dieu et mon Tout !"
L'action de grâces proprement dite
Après l'adoration vient l'action de grâces elle-même, c'est-à-dire l'expression de notre gratitude pour le don immense reçu. Thomas a Kempis suggère de remercier le Christ pour son amour qui l'a poussé à instituer l'Eucharistie, pour sa miséricorde qui nous a permis de le recevoir malgré notre indignité, pour les grâces particulières qu'il nous a accordées dans cette communion.
Cette action de grâces peut s'exprimer par des paroles spontanées jaillies du cœur, ou par des prières traditionnelles comme le Te Deum. L'essentiel est qu'elle soit sincère et fervente, manifestant une véritable reconnaissance plutôt qu'une récitation machinale. Comme l'enseignait saint Jean-Marie Vianney : "Le bon Dieu ne demande pas de belles prières, mais des prières du cœur."
L'offrande de soi
L'action de grâces culmine dans l'offrande de nous-mêmes au Christ qui s'est donné à nous. Puisqu'il s'est livré totalement pour nous, il est juste que nous nous livrions totalement à lui. Cette offrande comprend notre intelligence, notre volonté, notre cœur, notre corps, notre temps, nos talents, tout notre être et tout ce que nous possédons.
Saint Ignace de Loyola a composé une magnifique prière d'offrande qui convient parfaitement après la communion : "Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté, tout ce que j'ai et possède. Vous me l'avez donné, à vous, Seigneur, je le rends. Tout est vôtre, disposez-en selon votre entière volonté. Donnez-moi seulement votre amour et votre grâce, cela me suffit."
Les demandes et supplications
L'action de grâces est aussi le moment propice pour présenter nos demandes au Christ présent en nous. Non que nous devions transformer ce temps en une simple liste de requêtes, mais il est légitime de confier au Seigneur nos besoins spirituels et temporels, ceux de nos proches, et les intentions pour lesquelles nous avons communié.
Saint Thomas d'Aquin enseigne que les prières faites après la communion sont particulièrement efficaces, car nous sommes alors dans l'état de grâce le plus élevé et le plus proche du Christ. C'est le moment de demander les vertus qui nous font défaut, la force contre nos tentations habituelles, la lumière pour connaître la volonté de Dieu, et toutes les grâces nécessaires à notre sanctification.
Les résolutions pratiques
L'action de grâces ne doit pas demeurer purement contemplative, mais se traduire en résolutions concrètes pour la vie quotidienne. Après avoir reçu le Christ, nous devons nous demander : comment vais-je vivre aujourd'hui en conformité avec cette grâce reçue ? Quels défauts vais-je combattre ? Quelles vertus vais-je pratiquer ? Quels actes de charité vais-je accomplir ?
Thomas a Kempis recommande de former des résolutions précises et réalisables plutôt que des intentions vagues. Par exemple, décider de supporter patiemment telle personne qui nous irrite, ou de pratiquer tel acte de mortification, ou d'accomplir tel devoir négligé. Ces résolutions concrètes, prises en présence du Christ eucharistique, sont sanctifiées par sa grâce et ont plus de chance d'être tenues.
Les manières de faire l'action de grâces
Le recueillement silencieux
La forme la plus élevée d'action de grâces est le silence contemplatif où l'âme se tient simplement en présence du Christ sans multiplier les paroles. C'est l'oraison de simple regard dont parlent les mystiques, où l'âme contemple son Bien-Aimé et se laisse transformer par sa présence.
Ce silence n'est pas une vacuité ou une absence de pensée, mais une attention amoureuse, une présence à Présence. L'âme "avise" le Christ et le Christ "avise" l'âme, selon la belle expression de ce paysan que saint Jean-Marie Vianney rencontra devant le tabernacle. Cette forme d'action de grâces, bien que simple, est très fructueuse pour les âmes appelées à la contemplation.
Les prières vocales
Pour ceux qui ne peuvent se maintenir dans le recueillement silencieux, les prières vocales offrent un excellent moyen de structurer l'action de grâces. L'Église propose de nombreuses prières traditionnelles adaptées à ce moment, comme l'Anima Christi de saint Ignace, le Magnificat de la Vierge Marie, ou les psaumes de louange.
Ces prières ont l'avantage d'orienter nos pensées et de nous préserver des distractions. Récitées lentement et méditativement, elles nourrissent la piété et expriment adéquatement les sentiments qui doivent animer l'âme après la communion. Cependant, il faut veiller à ne pas les réciter machinalement, mais à les prononcer avec attention et ferveur.
La méditation structurée
Une méthode fructueuse consiste à méditer systématiquement sur différents aspects du mystère eucharistique ou de la vie du Christ. On peut, par exemple, méditer sur la Passion du Seigneur, se rappelant que le sacrifice de la Messe rend présent le sacrifice du Calvaire. Ou bien méditer sur les paroles de l'institution : "Ceci est mon Corps... Ceci est mon Sang."
Saint Alphonse de Liguori propose de consacrer les premières minutes après la communion à l'acte de foi en la présence réelle, puis quelques minutes à l'adoration, quelques minutes à l'action de grâces, quelques minutes aux demandes, et enfin quelques minutes aux résolutions. Cette structure aide à utiliser fructueusement le temps de l'action de grâces sans tomber dans les distractions.
Les obstacles à l'action de grâces
La précipitation
L'obstacle le plus commun à une bonne action de grâces est la hâte. Beaucoup de fidèles quittent l'église immédiatement après avoir communié, soit par négligence soit par nécessité apparente. Cette précipitation manifeste un manque de foi en la présence réelle et un manque d'appréciation de la grâce reçue.
Thomas a Kempis exhorte à résister à cette tentation de la hâte. Sauf nécessité véritable et grave, nous devons demeurer au moins quelques minutes pour remercier dignement celui qui vient de nous visiter. Comme il le dit magnifiquement : "Celui qui a reçu le Roi de gloire ne doit pas s'empresser de retourner aux occupations terrestres."
Les distractions
Même lorsque nous demeurons à l'église, les distractions peuvent envahir notre esprit et ruiner l'action de grâces. L'imagination vagabonde, les soucis du jour se présentent, les pensées étrangères nous assaillent. Cette dissipation intérieure empêche le recueillement nécessaire à une vraie action de grâces.
Le remède consiste à ramener doucement mais fermement notre attention vers le Christ présent en nous. Il ne faut pas s'impatienter contre les distractions involontaires, mais simplement les écarter avec calme et reprendre notre prière. L'humilité qui reconnaît notre faiblesse et la persévérance qui ne se décourage pas sont essentielles.
La sécheresse spirituelle
Parfois, l'âme ne ressent aucune consolation sensible après la communion. La prière semble aride, le cœur froid, l'esprit vide. Cette sécheresse peut décourager et faire négliger l'action de grâces. C'est là une tentation à laquelle il faut résister fermement.
Thomas a Kempis rappelle que la valeur de notre action de grâces ne dépend pas des sentiments que nous éprouvons, mais de la fidélité de notre volonté. Une action de grâces faite dans l'aridité, pourvu qu'elle soit fidèle et persévérante, peut être plus méritoire qu'une action de grâces accompagnée de consolations sensibles. Dieu permet parfois cette sécheresse pour purifier notre intention et nous apprendre à le chercher pour lui-même, non pour ses dons.
Les fruits d'une bonne action de grâces
L'augmentation de la grâce
Une action de grâces fervente après la communion augmente considérablement les fruits du sacrement. C'est comme si l'âme, par son recueillement et sa gratitude, ouvrait plus largement son cœur pour recevoir les grâces que le Christ désire y répandre. Au contraire, la négligence de l'action de grâces ressemble à un vase qui se referme aussitôt, empêchant les grâces de s'y déverser pleinement.
Les maîtres spirituels enseignent unanimement que c'est souvent dans les minutes qui suivent la communion que les plus grandes lumières sont reçues, que les plus fortes résolutions sont prises, et que les plus précieuses grâces sont accordées. Négliger ce temps, c'est gaspiller une occasion unique de progrès spirituel.
La transformation progressive
Par la fidélité à faire une bonne action de grâces après chaque communion, l'âme est progressivement transformée et configurée au Christ. Ces moments d'intimité avec le Seigneur la marquent profondément, imprimant en elle les traits du divin Maître. Comme le fer plongé dans le feu finit par rougir et ressembler au feu, ainsi l'âme qui demeure recueillie en présence du Christ eucharistique finit par lui ressembler.
Cette transformation ne s'opère pas instantanément, mais graduellement, communion après communion, action de grâces après action de grâces. C'est l'œuvre de toute une vie, mais c'est aussi l'œuvre la plus importante : devenir semblable au Christ pour pouvoir vivre éternellement avec lui.
La persévérance dans la ferveur
La fidélité à l'action de grâces entretient la ferveur eucharistique et préserve de la routine. L'âme qui prend le temps de remercier consciemment le Christ après chaque communion ne peut tomber dans la tiédeur ou la négligence. Cette pratique maintient vivante la conscience de la grandeur du don reçu.
De plus, l'action de grâces prépare à la prochaine communion. En remerciant le Christ pour la communion présente, nous ravivons notre désir de le recevoir à nouveau, créant ainsi un cycle vertueux de désir, de réception, de gratitude, et de nouveau désir.
Conclusion pratique
Thomas a Kempis conclut ce chapitre par une exhortation pressante à ne jamais négliger l'action de grâces après la communion. Même si nos occupations sont nombreuses, même si nous ne ressentons aucune consolation, nous devons fidèlement consacrer quelques moments à remercier celui qui s'est donné à nous.
Comme il le dit magnifiquement : "Ô âme chrétienne, tu as reçu ton Dieu ! Ne sois pas ingrate envers une telle bonté, ne sois pas négligente après un tel bienfait. Demeure avec lui, converses avec lui, ne le quitte pas si vite. Reçois-le avec honneur, garde-le avec révérence, rends-lui grâces avec ferveur."
Que chaque communion soit suivie d'une action de grâces digne, transformant ainsi notre vie spirituelle et nous préparant à l'éternelle action de grâces que nous chanterons au ciel.