Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 4
Dans ce chapitre fondamental du quatrième livre de l'Imitation de Jésus-Christ, Thomas a Kempis contemple l'excellence incomparable du sacrement de l'Eucharistie. La Sainte Communion constitue le sommet de la vie chrétienne, le point culminant de l'union entre l'âme et son Créateur. Nul sacrement ne surpasse l'Eucharistie en dignité, en efficacité et en sainteté, car elle contient non pas simplement une grâce, mais l'Auteur même de toute grâce : Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme.
La dignité suprême de l'Eucharistie
Le sacrement des sacrements
L'Eucharistie occupe une place unique parmi les sept sacrements de l'Église. Alors que les autres sacrements communiquent la grâce divine à l'âme, l'Eucharistie contient substantiellement le Christ lui-même, source de toute grâce. Saint Thomas d'Aquin enseigne que "l'Eucharistie est le plus grand de tous les sacrements" et explique que "la grandeur d'un sacrement peut se considérer de deux manières : en raison de ce qu'il contient, et en raison de son utilité" (Somme Théologique, IIIa, q. 65, a. 3).
En raison de son contenu, l'Eucharistie surpasse tous les autres sacrements car elle ne contient pas seulement une vertu sanctifiante, mais le Christ lui-même dans sa réalité substantielle. Le Catéchisme de l'Église Catholique affirme : "L'Eucharistie est 'source et sommet de toute la vie chrétienne'. Les autres sacrements ainsi que tous les ministères ecclésiaux et les tâches apostoliques sont tous liés à l'Eucharistie et ordonnés à elle" (CEC 1324).
Le don par excellence de l'amour divin
Thomas a Kempis s'émerveille devant la condescendance divine manifestée dans l'Eucharistie. Que le Créateur de l'univers daigne se donner en nourriture à ses créatures dépasse infiniment toute compréhension humaine. Ce mystère révèle la profondeur insondable de l'amour de Dieu pour nous. Comme l'exprime saint Jean Chrysostome : "Quel berger nourrit ses brebis de sa propre chair ? Mais que dis-je, un berger ? Il y a souvent des mères qui, après l'enfantement, confient leurs enfants à d'autres nourrices. Le Christ ne l'a pas voulu ainsi : il nous nourrit de sa propre chair."
Ce don eucharistique manifeste que Dieu ne s'est pas contenté de nous créer ou de nous racheter, mais qu'il désire une union intime et permanente avec chacune de nos âmes. L'Eucharistie réalise ce que tous les mystiques ont ardemment désiré : l'union transformante avec Dieu.
Les effets merveilleux de la Communion
L'union intime avec le Christ
L'effet premier et principal de la Sainte Communion est l'union de l'âme avec le Christ. Cette union n'est pas simplement morale ou affective, mais réelle et substantielle. En recevant le Corps du Christ, nous sommes incorporés à lui d'une manière mystérieuse mais véritable. Saint Cyrille d'Alexandrie enseigne : "Le Christ habite en nous corporellement, comme homme, par la sainte Eucharistie, et il nous unit à lui et au Père dans l'unité de l'Esprit Saint."
Cette union transforme progressivement l'âme à l'image du Christ. Comme la nourriture matérielle est assimilée par le corps et devient partie de celui qui la consomme, ainsi le Christ eucharistique assimile l'âme à lui-même. Saint Augustin rapporte avoir entendu dans une vision : "Je suis la nourriture des forts ; grandis et tu me mangeras. Mais ce n'est pas toi qui me transformeras en toi, comme la nourriture de ta chair ; c'est toi qui seras transformé en moi."
L'augmentation de la grâce sanctifiante
La Communion eucharistique augmente la grâce sanctifiante dans l'âme qui la reçoit dignement. Cette grâce est la vie divine en nous, la participation à la nature divine dont parle saint Pierre (2 P 1, 4). Plus nous communions fréquemment et dignement, plus cette vie divine croît en nous, nous rendant toujours plus semblables au Christ.
Le concile de Trente enseigne que l'Eucharistie est "l'antidote qui nous libère de nos fautes quotidiennes et nous préserve des péchés mortels" (Denz. 1638). Elle affermit la charité qui s'affaiblit dans la vie quotidienne, fortifie contre les tentations, et console dans les afflictions.
La préparation à la gloire éternelle
Thomas a Kempis souligne que la Communion eucharistique est le gage et l'avant-goût de la gloire céleste. Comme l'affirme Jésus lui-même : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour" (Jn 6, 54). L'Eucharistie contient en germe la résurrection glorieuse de nos corps.
En ce sens, la Communion est véritablement le pain des voyageurs (viaticum), celui qui nous fortifie pour le pèlerinage terrestre et nous conduit vers la patrie céleste. Les Pères de l'Église l'appellent "le remède d'immortalité" et "l'antidote de la mort". Saint Ignace d'Antioche écrivait aux Éphésiens : "Je désire le pain de Dieu, qui est la chair de Jésus-Christ ; et pour breuvage, je désire son sang, qui est l'amour incorruptible."
Les dispositions requises pour communier dignement
L'état de grâce
Thomas a Kempis insiste vivement sur la nécessité d'approcher la sainte Table en état de grâce. Communier en état de péché mortel constitue un sacrilège qui, loin de sanctifier l'âme, la souille davantage. Saint Paul avertit solennellement : "Celui qui mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement se rend coupable envers le corps et le sang du Seigneur. Que chacun donc s'examine soi-même avant de manger de ce pain et de boire de cette coupe" (1 Co 11, 27-28).
L'âme consciente d'un péché grave doit d'abord recevoir l'absolution sacramentelle avant de s'approcher de la Communion. Cette exigence n'est pas un rigorisme excessif, mais manifeste le respect dû à la sainteté du sacrement. On ne peut recevoir la Sainteté même si l'on demeure volontairement dans le péché.
La pureté d'intention
L'auteur de l'Imitation exhorte à communier avec une intention pure, c'est-à-dire pour plaire à Dieu et progresser dans la sainteté, non par routine, vanité ou respect humain. La Communion doit être désirée et reçue comme un acte d'amour, non comme une simple obligation ou convention sociale.
Cette pureté d'intention implique de rechercher le Christ lui-même dans l'Eucharistie, et non les consolations sensibles qu'il peut accorder. L'âme vraiment pieuse communie même dans l'aridité spirituelle, sachant que la valeur objective du sacrement demeure indépendante de nos sentiments subjectifs.
La foi vive et l'humilité profonde
La foi constitue la disposition fondamentale pour recevoir fructueusement l'Eucharistie. Il faut croire fermement que, sous les apparences du pain et du vin, se trouve réellement, véritablement et substantiellement le Corps, le Sang, l'Âme et la Divinité de notre Seigneur Jésus-Christ. Cette foi perce le voile des apparences sensibles et adore la présence cachée du Roi de gloire.
L'humilité accompagne nécessairement cette foi. En reconnaissant notre indignité absolue de recevoir un tel hôte, nous imitons le centurion de l'Évangile qui s'exclamait : "Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit" (Mt 8, 8). Cette conscience de notre bassesse, loin de nous éloigner de la Communion, nous y dispose parfaitement, car Dieu se plaît à combler les humbles de ses dons.
La fréquence de la Communion
L'évolution de la pratique
Thomas a Kempis, écrivant au XVe siècle, reflète une époque où la Communion fréquente n'était pas encore répandue parmi les fidèles. Une crainte excessive, bien qu'animée d'intentions pieuses, éloignait beaucoup de chrétiens de la Table sainte. Cependant, l'Église a progressivement encouragé une approche plus fréquente du sacrement.
Saint Pie X, dans son décret Sacra Tridentina Synodus (1905), exhorta vivement les fidèles à la Communion fréquente et même quotidienne, pour autant qu'ils soient en état de grâce et aient l'intention droite. Il écrivait : "Le désir de Jésus-Christ et de l'Église que tous les fidèles s'approchent chaque jour du banquet sacré vise surtout à ce que les fidèles, unis à Dieu par le sacrement, y puisent la force de réprimer leurs passions, de se purifier de leurs fautes légères quotidiennes et d'éviter les péchés graves."
L'équilibre entre désir et révérence
L'âme pieuse doit maintenir un équilibre délicat entre le désir de communier fréquemment et la révérence due au sacrement. D'une part, il convient de désirer ardemment l'union avec le Christ et de ne pas s'en priver sans raison sérieuse. D'autre part, chaque Communion doit être préparée avec soin et reçue avec dévotion, non par routine ou négligence.
Thomas a Kempis recommande de consulter un directeur spirituel sage pour discerner la fréquence appropriée de Communion selon l'état de chaque âme. Ce qui importe avant tout n'est pas tant la fréquence que la ferveur avec laquelle on communie.
L'Eucharistie et la vie morale
Source de force contre le péché
La Communion eucharistique constitue le remède le plus puissant contre le péché. Elle fortifie la volonté affaiblie par la concupiscence, éclaire l'intelligence obscurcie par l'ignorance, et enflamme le cœur souvent tiède dans l'amour de Dieu. Le concile de Trente enseigne qu'elle "nous préserve des péchés mortels" et "nous purifie des péchés véniels" (Denz. 1638).
Cette efficacité provient de ce que l'Eucharistie nous unit au Christ, principe de toute vie spirituelle. Unis à lui comme les sarments au cep, nous portons du fruit pour la vie éternelle (Jn 15, 4-5). Séparés de lui, nous ne pouvons rien faire.
Principe d'unité et de charité
L'Eucharistie ne nous unit pas seulement au Christ, mais aussi les uns aux autres dans le Corps mystique qu'est l'Église. Saint Paul enseigne : "Puisqu'il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs, nous sommes un seul corps ; car nous participons tous à un même pain" (1 Co 10, 17). Cette communion avec le Christ et entre nous transforme les relations sociales et ecclésiales.
La charité fraternelle doit donc accompagner la réception de l'Eucharistie. Celui qui communie en nourrissant des rancunes ou des haines dans son cœur reçoit le sacrement indignement. Comme l'enseigne le Christ : "Si tu présentes ton offrande à l'autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande devant l'autel et va d'abord te réconcilier avec ton frère" (Mt 5, 23-24).
L'action de grâces après la Communion
L'importance du recueillement post-communionnel
Thomas a Kempis exhorte à ne pas quitter précipitamment l'église après avoir communié, mais à demeurer en action de grâces, recueilli dans la présence du Seigneur qui vient de nous visiter. Les moments qui suivent immédiatement la Communion sont précieux, car le Christ demeure substantiellement présent en nous tant que les espèces eucharistiques ne sont pas consumées.
C'est le temps privilégié pour la prière intime, l'offrande de soi, la demande de grâces, et l'expression de notre amour pour le Seigneur. Sainte Thérèse d'Avila conseillait de ne pas manquer cette occasion d'or de converser familièrement avec le Christ présent en nous.
Les actes spirituels recommandés
Durant l'action de grâces, plusieurs actes spirituels sont particulièrement appropriés. Premièrement, l'adoration profonde du Seigneur présent en nous. Deuxièmement, l'action de grâces pour le don immense reçu. Troisièmement, l'offrande de nous-mêmes en union avec le sacrifice du Christ. Quatrièmement, la supplication pour nos besoins et ceux d'autrui. Cinquièmement, la résolution de vivre saintement en conformité avec la grâce reçue.
Saint Jean-Marie Vianney affirmait : "Il n'y a rien de si grand que l'Eucharistie. Si Dieu avait quelque chose de plus précieux, il nous l'aurait donné." Cette conviction doit animer notre reconnaissance après la Communion.
La Communion spirituelle
Nature et valeur
Pour ceux qui ne peuvent recevoir sacramentellement l'Eucharistie, que ce soit par manque de prêtre, par indisposition, ou pour toute autre raison légitime, Thomas a Kempis recommande la communion spirituelle. Celle-ci consiste en un désir ardent de recevoir Jésus dans l'Eucharistie, accompagné d'un acte de foi et d'amour.
Bien qu'elle ne produise pas les mêmes effets que la Communion sacramentelle, la communion spirituelle n'en est pas moins très méritoire. Saint Thomas d'Aquin enseigne que "celui qui mange ce sacrement spirituellement, par la foi et la charité, en reçoit le fruit et la grâce" (Somme Théologique, IIIa, q. 80, a. 1).
La pratique recommandée
La communion spirituelle peut être faite très fréquemment, même plusieurs fois par jour. Elle constitue un excellent moyen de maintenir l'âme dans l'union avec le Christ entre les communions sacramentelles. Les saints recommandent vivement cette pratique, particulièrement durant la sainte Messe lorsqu'on ne peut communier sacramentellement.
Une formule simple peut être : "Mon Jésus, je crois que vous êtes présent dans le Très Saint Sacrement. Je vous aime par-dessus toute chose et je désire vous recevoir dans mon âme. Puisque je ne puis maintenant vous recevoir sacramentellement, venez au moins spirituellement dans mon cœur."
Conclusion : l'excellence incomparable
Thomas a Kempis conclut ce chapitre en exhortant à reconnaître avec gratitude l'excellence incomparable de la Sainte Communion. Aucun don terrestre ne peut se comparer au trésor de l'Eucharistie. Aucune dignité humaine n'égale celle du chrétien qui, par la Communion, devient le tabernacle vivant du Très-Haut.
Que notre vie entière soit une préparation continuelle à la prochaine Communion et une action de grâces prolongée pour celle que nous avons reçue. Comme le dit magnifiquement l'auteur de l'Imitation : "Ô admirable dignité des prêtres, à qui il a été donné de consacrer, de bénir de leurs lèvres, de tenir en leurs mains, de recevoir de leur bouche et de distribuer aux autres le Seigneur de majesté !"