Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 4
Thomas a Kempis explore dans ce chapitre la disposition spirituelle fondamentale qui doit animer l'âme avant de recevoir la Sainte Communion : le désir ardent et fervent de s'unir au Christ. Ce désir n'est pas une simple velléité passagère ou un sentiment superficiel, mais une aspiration profonde de toutes les puissances de l'âme vers l'union avec son Créateur et Rédempteur. Sans ce désir fervent, la communion risque de devenir routinière et de produire peu de fruits spirituels.
La nature du désir eucharistique
Un désir surnaturel, non charnel
Le désir eucharistique dont parle Thomas a Kempis diffère essentiellement des désirs naturels. Il ne s'agit pas d'une faim corporelle pour le pain matériel, ni d'un attrait sensible pour les consolations spirituelles, mais d'une aspiration de l'âme régénérée par la grâce vers son Bien suprême. Ce désir est infusé par l'Esprit Saint qui "gémit en nous par des gémissements ineffables" (Rm 8, 26), orientant notre cœur vers Dieu.
Saint Augustin distingue deux types de désir : la cupidité qui convoite les biens créés, et la charité qui aspire au Bien incréé. Le désir eucharistique authentique relève de cette seconde catégorie. Il cherche Dieu pour lui-même, non pour ses dons, et désire l'union avec le Christ non par intérêt égoïste mais par amour pur.
Le désir comme préparation essentielle
L'Église a toujours enseigné que la préparation à la communion ne consiste pas seulement dans l'état de grâce et l'observance du jeûne eucharistique, mais aussi dans les dispositions intérieures. Parmi ces dispositions, le désir occupe une place primordiale. Sans désir, la communion devient un acte mécanique qui profite peu à l'âme.
Le Catéchisme du Concile de Trente affirme : "C'est avec raison qu'on exige des fidèles qu'ils s'approchent de ce divin sacrement avec un ardent désir et un amour véhément." Ce désir manifeste que l'âme reconnaît la valeur inestimable du don eucharistique et aspire ardemment à le recevoir. Comme l'enseigne saint Thomas d'Aquin, "le désir est une préparation nécessaire pour recevoir fructueusement ce sacrement" (Somme Théologique, IIIa, q. 80, a. 1).
Les sources du désir eucharistique
La connaissance de ce que contient l'Eucharistie
Le désir naît de la connaissance. Plus nous comprenons ce qu'est réellement l'Eucharistie, plus nous la désirons ardemment. L'ignorance ou l'incompréhension du mystère eucharistique engendre la tiédeur et l'indifférence. Thomas a Kempis exhorte donc à méditer fréquemment sur la grandeur incomparable du sacrement.
L'Eucharistie contient le Christ lui-même, vrai Dieu et vrai homme, avec son Corps, son Sang, son Âme et sa Divinité. Elle contient celui qui est la Beauté, la Vérité et la Bonté infinies. Elle contient celui pour qui notre cœur a été créé et en qui seul il peut trouver le repos. Comment, connaissant cela, ne pas désirer ardemment communier ?
Cette connaissance doit être non seulement intellectuelle mais aussi affective. Il ne suffit pas de savoir avec l'esprit que le Christ est présent dans l'Eucharistie ; il faut que cette vérité pénètre notre cœur et enflamme notre amour. Les saints, qui contemplaient ce mystère avec les yeux de la foi illuminée par l'amour, brûlaient du désir de communier.
L'expérience des fruits de la communion
Le désir eucharistique s'approfondit par l'expérience des bienfaits reçus dans les communions précédentes. L'âme qui a goûté la douceur de l'union avec le Christ désire ardemment la renouveler. Comme le cerf altéré soupire après les sources d'eau vive (Ps 42, 2), ainsi l'âme qui a expérimenté la présence du Christ dans la communion soupire après le retour de cette présence.
Saint Augustin confesse dans une prière : "Vous nous avez faits pour vous, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en vous." Cette inquiétude divine, cette sainte insatisfaction de tout ce qui n'est pas Dieu, pousse l'âme vers l'Eucharistie où elle peut posséder son Bien-Aimé. Les saints qui communiaient fréquemment témoignent de cette faim et soif spirituelles toujours croissantes.
L'amour du Christ pour nous
La contemplation de l'amour dont le Christ nous a aimés engendre en retour notre amour et notre désir pour lui. Méditer sur l'institution de l'Eucharistie, ce testament d'amour donné la veille de sa Passion, enflamme le cœur. Le Christ, sachant qu'il allait nous quitter visiblement, voulut demeurer avec nous de manière cachée mais réelle sous les espèces eucharistiques.
"Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'au bout" (Jn 13, 1). Cet amour "jusqu'au bout" se manifeste suprêmement dans le don eucharistique. Comment ne pas répondre à cet amour par un désir ardent de recevoir celui qui s'est ainsi donné à nous ? L'amour appelle l'amour, et le désir du Christ pour notre âme doit susciter en nous un désir réciproque.
Les caractéristiques du vrai désir
Fervent et ardent
Thomas a Kempis qualifie le désir eucharistique de "fervent" et "ardent". Ces adjectifs ne sont pas rhétoriques mais descriptifs. Le vrai désir spirituel n'est pas tiède ou hésitant, mais véhément et intense. Il embrase l'âme tout entière et l'oriente puissamment vers son objet.
Les saints manifestaient cette ferveur dans leur préparation à la communion. Sainte Catherine de Sienne languissait du désir de communier et s'exclamait : "Ô doux sacrement ! Ô feu d'amour !" Saint Philippe Néri ressentait de tels transports d'amour durant la communion que son cœur se dilatait physiquement. Ces manifestations extraordinaires ne sont pas requises de tous, mais elles illustrent ce que devrait être le désir eucharistique dans son intensité.
Humble et reconnaissant
La ferveur du désir ne doit pas exclure l'humilité. Au contraire, plus l'âme désire ardemment communier, plus elle doit reconnaître son indignité. Le désir présomptueux qui s'approche de la Table sainte sans conscience de son indignité offense Dieu. Le vrai désir eucharistique unit la ferveur à l'humilité, aspirant ardemment à recevoir le Christ tout en confessant : "Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit" (Mt 8, 8).
Cette humilité s'accompagne de la gratitude. L'âme reconnaît que la communion est un don absolument gratuit, nullement mérité par nos œuvres. Elle s'émerveille de la condescendance divine et rend grâces pour une telle miséricorde. Thomas a Kempis souligne que l'action de grâces doit commencer avant même la communion, dans l'anticipation reconnaissante du don qui sera reçu.
Persévérant et constant
Le désir eucharistique ne doit pas être intermittent ou capricieux, disparaissant et reparaissant selon nos humeurs. Il doit être constant et persévérant, demeurant même lorsque nous ne ressentons pas de ferveur sensible. C'est un désir de la volonté plutôt que de la sensibilité, une résolution ferme de désirer le Christ quelles que soient nos dispositions émotionnelles.
Cette constance se manifeste par la régularité dans la réception du sacrement. L'âme qui désire vraiment le Christ ne se contente pas de communier occasionnellement, mais recherche toutes les occasions légitimes de le recevoir. Comme l'enseigne saint Pie X dans son décret sur la communion fréquente, ce désir fervent, joint à l'état de grâce, suffit pour s'approcher quotidiennement de la Table sainte.
Comment cultiver le désir eucharistique
La méditation fréquente du mystère
Pour entretenir et accroître le désir eucharistique, Thomas a Kempis recommande la méditation assidue du sacrement. Il ne suffit pas d'y penser brièvement avant la communion, mais il faut en faire un objet habituel de contemplation. Méditer sur les paroles de l'institution, sur la présence réelle, sur les effets merveilleux de la communion, nourrit le désir de l'âme.
Cette méditation peut s'appuyer sur l'Écriture Sainte, particulièrement le discours eucharistique de Jésus au chapitre 6 de l'Évangile de Jean. Elle peut aussi utiliser les écrits des saints sur l'Eucharistie, comme les hymnes eucharistiques de saint Thomas d'Aquin ou les méditations de saint Alphonse de Liguori. La lecture spirituelle sur ce sujet enflamme le cœur et avive le désir.
La visite au Saint-Sacrement
La fréquentation assidue du tabernacle entretient puissamment le désir de la communion sacramentelle. En passant du temps en présence du Christ eucharistique, l'âme développe une familiarité et une intimité qui augmentent son désir de l'union plus parfaite réalisée dans la communion.
Durant ces visites, l'âme peut exprimer au Christ son désir de le recevoir sacramentellement, lui demandant d'accroître ce désir et de la préparer à une communion fructueuse. Cette pratique, recommandée par tous les maîtres spirituels, transforme graduellement l'âme et l'oriente toujours davantage vers l'Eucharistie.
La communion spirituelle
Pour ceux qui ne peuvent communier sacramentellement aussi fréquemment qu'ils le désireraient, Thomas a Kempis recommande vivement la communion spirituelle. Cette pratique consiste à désirer ardemment recevoir Jésus et à faire un acte de foi et d'amour comme si on le recevait effectivement.
Saint Thomas d'Aquin enseigne que la communion spirituelle, bien qu'elle ne produise pas tous les effets de la communion sacramentelle, n'en est pas moins très méritoire et peut même, selon les dispositions de l'âme, obtenir des grâces abondantes. Elle a aussi l'avantage de pouvoir être répétée fréquemment durant la journée, entretenant ainsi le désir et l'orientation eucharistique de l'âme.
La purification du cœur
Le désir eucharistique croît dans la mesure où le cœur se purifie des attachements désordonnés. Un cœur partagé entre Dieu et les créatures ne peut désirer ardemment le Christ. Thomas a Kempis insiste donc sur la nécessité du détachement et de la mortification pour préparer l'âme à la communion.
Cette purification concerne particulièrement les péchés véniels délibérés et les imperfections volontaires. L'âme qui désire vraiment s'unir au Christ dans la communion s'efforce d'éviter tout ce qui pourrait déplaire à son divin Ami. Elle combat ses défauts, mortifie ses sens, et cultive les vertus qui la rendent plus semblable au Christ.
Les obstacles au désir eucharistique
La tiédeur spirituelle
Le premier obstacle au désir eucharistique est la tiédeur, cet état d'âme caractérisé par la négligence dans la vie spirituelle et l'absence de ferveur. L'âme tiède s'approche de la communion par routine ou par obligation extérieure, sans véritable désir intérieur. Elle satisfait à un précepte mais ne cherche pas vraiment le Christ.
Thomas a Kempis avertit sévèrement contre cette tiédeur. Dieu lui-même dit dans l'Apocalypse : "Parce que tu es tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche" (Ap 3, 16). Le remède à la tiédeur est le réveil de la ferveur par la méditation des vérités éternelles, l'examen de conscience, et la prière pour obtenir la grâce d'un cœur renouvelé.
L'attachement aux créatures
Un cœur rempli d'amour pour les créatures n'a plus de place pour désirer ardemment le Créateur. Les affections désordonnées, les attachements aux biens matériels, les liens humains excessifs, étouffent le désir de Dieu. Comme l'enseigne Jésus, "où est ton trésor, là aussi sera ton cœur" (Mt 6, 21).
Pour raviver le désir eucharistique, il faut progressivement ordonner ses affections, mettant Dieu à la première place et aimant toutes les créatures en lui et pour lui. Ce détachement n'est pas un rejet méprisant du monde, mais un réordonnancement de l'amour selon la hiérarchie des biens.
L'ignorance du mystère
Beaucoup de chrétiens ne désirent pas ardemment l'Eucharistie simplement parce qu'ils ne savent pas vraiment ce qu'elle est. Une catéchèse déficiente, le manque d'instruction religieuse, la négligence de la lecture spirituelle, laissent l'intelligence dans l'ignorance du trésor eucharistique.
Le remède est l'instruction doctrinale sur le sacrement, l'étude des enseignements de l'Église, la méditation de l'Écriture et des écrits des saints. Plus on connaît le mystère eucharistique, plus on le désire. La foi éclairée engendre l'amour, et l'amour produit le désir.
Le désir et la communion fréquente
L'encouragement de l'Église
L'Église catholique a toujours encouragé la communion fréquente chez ceux qui manifestent un désir sincère et qui sont en état de grâce. Saint Pie X, dans son décret de 1905, a levé les obstacles excessifs qui, à certaines époques, éloignaient les fidèles de la Table sainte. Il a déclaré que le désir de recevoir Jésus, joint à l'état de grâce, suffit pour communier fréquemment, même quotidiennement.
Cette position réaffirme une vérité constante : Dieu désire s'unir à nous, et il accueille favorablement notre désir de le recevoir. Il ne faut pas que des scrupules excessifs ou une fausse humilité nous éloignent du sacrement. Le Christ a institué l'Eucharistie pour être notre nourriture quotidienne, non un luxe réservé aux grandes occasions.
L'équilibre entre fréquence et ferveur
Cependant, Thomas a Kempis met en garde contre une approche purement quantitative. Ce qui importe n'est pas seulement le nombre de communions, mais la qualité de la préparation et du désir. Une communion mensuelle bien préparée et reçue avec ferveur vaut mieux que des communions quotidiennes routinières et tièdes.
L'idéal est de joindre la fréquence à la ferveur, communiant aussi souvent que possible mais toujours avec une préparation soigneuse et un désir ardent. Chaque communion devrait être reçue comme si c'était la première et la dernière, avec toute la ferveur dont l'âme est capable.
Le désir du Christ pour notre âme
L'amour qui nous a précédés
Le chapitre se conclut par une contemplation émouvante du désir du Christ pour notre âme. Avant que nous ne le désirions, il nous a désirés. Son désir pour nous a précédé et causé notre désir pour lui. C'est lui qui, le premier, a aspiré à cette union et qui l'a rendue possible par l'institution de l'Eucharistie.
Les paroles de Jésus à la dernière Cène révèlent l'intensité de ce désir : "J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous" (Lc 22, 15). Ce désir ardent ne concernait pas seulement cette Pâque historique, mais toutes les communions que nous recevrions jusqu'à la fin des temps. Le Christ désire ardemment venir habiter en chacune de nos âmes.
La réponse d'amour
Face à un tel amour et à un tel désir de la part du Christ, comment notre cœur pourrait-il rester froid ? Thomas a Kempis exhorte à répondre au désir du Christ par notre désir réciproque, à son amour par notre amour. Cette réciprocité transforme la communion en un véritable dialogue d'amour entre deux amis qui se désirent mutuellement.
L'auteur de l'Imitation conclut par une prière fervente demandant au Christ d'enflammer notre cœur de son amour, d'augmenter notre désir de le recevoir, et de nous préparer à une communion toujours plus digne et fructueuse. Car, comme il le dit magnifiquement : "L'âme qui vous désire ardemment est déjà visitée par vous ; celle qui vous cherche avec ferveur vous a déjà trouvé."