Introduction
Les trois genres oratoires : Délibératif, judiciaire, épidictique représente un élément fondamental dans l'étude des arts libéraux classiques, s'inscrivant dans la grande tradition qui remonte à l'Antiquité grecque et romaine et traverse tout le Moyen Âge. Cette distinction tripartite, formulée par Aristote dans sa Rhétorique et développée par Cicéron et Quintilien, structure l'ensemble de l'art oratoire antique et médiéval. Chaque genre correspond à un contexte social spécifique, poursuit une fin particulière, et emploie des moyens propres. Cette classification n'est pas seulement théorique : elle guide la formation pratique des orateurs et l'analyse des discours dans toutes les traditions rhétoriques ultérieures.
Contexte historique
Cette notion trouve ses racines dans la tradition classique où les arts libéraux constituaient l'éducation de l'homme libre. Le trivium (grammaire, logique, rhétorique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie) formaient un cursus complet visant à la formation intégrale de l'esprit.
Signification et portée
Dans le cadre de la tradition patristique et médiévale, cet enseignement revêt une importance particulière. Les Pères de l'Église et les docteurs médiévaux ont su intégrer la sagesse antique dans une vision chrétienne de l'éducation. Les trois genres oratoires trouvent leur application dans la prédication chrétienne : le genre délibératif exhorte à la vertu et détourne du vice, le genre judiciaire défend l'orthodoxie contre l'hérésie, et le genre épidictique loue Dieu, les saints et les mystères de la foi. Saint Augustin, dans son De Doctrina Christiana, christianise explicitement ces catégories rhétoriques pour en faire les instruments de l'annonce évangélique.
Les trois genres définis
Le genre délibératif (genus deliberativum)
Le genre délibératif concerne les discours prononcés dans les assemblées politiques pour conseiller ou déconseiller une action future. Son temps est l'avenir, son objet est l'utile et le nuisible (utile et inutile), et sa fin est de persuader ou de dissuader. Les orateurs délibératifs parlent devant le peuple assemblé sur des questions de guerre, de paix, de finances publiques, de législation. Aristote souligne que ce genre exige la connaissance des constitutions, des ressources, et de la nature humaine.
Le genre judiciaire (genus iudiciale)
Le genre judiciaire s'exerce devant les tribunaux pour accuser ou défendre une personne concernant un acte passé. Son temps est le passé, son objet est le juste et l'injuste (iustum et iniustum), et sa fin est de condamner ou d'absoudre. Ce genre développe particulièrement l'argumentation, la narration des faits, et l'appel aux lois et aux témoignages. Cicéron y excella dans ses plaidoyers célèbres comme Pro Milone ou les Catilinaires.
Le genre épidictique (genus demonstrativum)
Le genre épidictique, appelé aussi "démonstratif" ou "d'apparat", se pratique lors des cérémonies publiques pour louer ou blâmer une personne ou une chose. Son temps est le présent, son objet est le beau et le laid (honestum et turpe), et sa fin est de faire admirer ou mépriser. Les oraisons funèbres, les panégyriques, les discours d'éloge entrent dans cette catégorie. Ce genre développe l'amplification rhétorique et les ornements du style.
Place dans le cursus
Ce point s'inscrit dans Section 2 : LE TRIVIUM – LES ARTS DU LANGAGE, et plus précisément dans la partie concernant C. LA RHÉTORIQUE : L'art de bien dire. Cette distinction tripartite constitue l'un des principes organisateurs fondamentaux de la rhétorique classique et structure l'enseignement de l'inventio (découverte des arguments), de la dispositio (organisation du discours), et de l'elocutio (style).
Lien avec la tradition
Les arts libéraux ne sont pas de simples disciplines académiques, mais une voie (via) vers la sagesse. Comme l'écrit Hugues de Saint-Victor dans son Didascalicon, ils restaurent en nous l'image divine obscurcie par le péché.
Références traditionnelles
- Platon, République (pour la philosophie de l'éducation)
- Aristote, Organon (pour la logique)
- Cicéron, De Oratore (pour la rhétorique)
- Boèce, Consolation de la Philosophie
- Martianus Capella, Les Noces de Philologie et Mercure
- Cassiodore, Institutiones
- Isidore de Séville, Étymologies
- Alcuin et la renaissance carolingienne
- Hugues de Saint-Victor, Didascalicon
- Jean de Salisbury, Metalogicon
- Thomas d'Aquin, Somme Théologique
Pour aller plus loin
- Glossaire Latin - Termes latins essentiels
- Le Latin Chrétien - Langue de la Tradition
- Les Arts Libéraux - Vue d'ensemble complète
Ce point fait partie du manuel complet "Les Arts Libéraux Classiques : Tradition Antique et Médiévale" qui présente les 362 points essentiels de la tradition éducative occidentale.
Origine aristotélicienne de la classification
La Rhétorique d'Aristote comme source
Aristote, dans sa Rhétorique (livre I, chapitres 3-9), établit pour la première fois cette classification tripartite systématique des genres oratoires. Cette distinction repose sur trois critères fondamentaux : le temps (passé, présent, futur), l'objet (juste/injuste, beau/laid, utile/nuisible), et le public (juge ou spectateur). Cette analyse philosophique transforme la rhétorique en science (technè rhétorikè) et dépasse les approches empiriques des sophistes comme Gorgias.
Le développement à Rome : Cicéron et Quintilien
Cicéron, dans son De Inventione et son De Oratore, adopte et développe la distinction aristotélicienne en l'adaptant à la pratique oratoire romaine. Quintilien, dans l'Institutio Oratoria (livre III), systématise définitivement cette classification qui devient canonique pour toute la tradition rhétorique occidentale. Ces auteurs latins enrichissent la théorie grecque par leurs observations tirées de l'expérience du Forum romain et des tribunaux.
Les principes fondamentaux de chaque genre
Temps, objet et fin : les trois critères distinctifs
Chaque genre oratoire se définit par trois éléments essentiels selon Aristote : le temps auquel il se réfère (passé pour le judiciaire, présent pour l'épidictique, futur pour le délibératif) ; l'objet sur lequel porte le jugement (juste/injuste, beau/laid, utile/nuisible) ; et la fin poursuivie (condamner/absoudre, louer/blâmer, persuader/dissuader). Cette structure logique permet d'analyser systématiquement tout discours et de déterminer les arguments appropriés.
Le rôle de l'auditoire : juge ou spectateur
Aristote distingue deux types d'auditeurs : le juge (kritès) qui doit prendre une décision (genres délibératif et judiciaire), et le spectateur (theôros) qui apprécie simplement le talent de l'orateur (genre épidictique). Cette distinction est cruciale car elle détermine le type d'arguments à employer et le style à adopter. Le juge examine les preuves rationnelles ; le spectateur goûte surtout les beautés du style.
Techniques et procédés propres à chaque genre
Les lieux communs (topoi) spécifiques
Chaque genre possède ses lieux communs (topoi, loci) propres d'où tirer les arguments. Le genre délibératif puise dans les lieux de l'utile : sécurité, prospérité, liberté, gloire. Le genre judiciaire utilise les lieux du juste : loi écrite, loi naturelle, équité, précédents. Le genre épidictique amplifie les lieux de l'honorable : vertus, noblesse, beauté morale. La connaissance de ces lieux constitue l'art de l'invention (inventio).
Le style approprié à chaque genre
Selon Cicéron (Orator, 69-99), chaque genre exige un style particulier : le style simple (genus tenue) convient au délibératif qui vise à instruire ; le style moyen (genus medium) au judiciaire qui argumente ; le style sublime (genus grande) à l'épidictique qui cherche à émouvoir et à plaire. Cette doctrine des trois styles, développée par saint Augustin dans le De Doctrina Christiana (IV, 17-26), structure toute la théorie de l'élocution.
Exemples classiques de chaque genre
Délibératif : Les Philippiques de Démosthène
Démosthène, le plus grand orateur grec, prononça ses célèbres Philippiques devant l'assemblée athénienne pour persuader ses concitoyens de résister à Philippe de Macédoine. Ces discours délibératifs argumentent sur l'utilité et le danger, mobilisant les passions patriotiques pour convaincre le peuple d'agir. Ils demeurent le modèle du genre délibératif par leur force persuasive et leur élévation morale.
Judiciaire : Le Pro Milone de Cicéron
Le plaidoyer de Cicéron Pro Milone, prononcé en 52 av. J.-C. pour défendre Milon accusé du meurtre de Clodius, illustre magistralement le genre judiciaire. Cicéron y déploie toute la technique argumentative : narration des faits, réfutation des accusations, argumentation sur le droit de légitime défense, appel aux lois et à l'équité. Bien que Milon fut condamné, ce discours resta un chef-d'œuvre étudié dans toutes les écoles de rhétorique.
Épidictique : L'Oraison funèbre de Périclès
Thucydide, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse (II, 35-46), rapporte la célèbre oraison funèbre prononcée par Périclès pour honorer les premiers morts athéniens de la guerre. Ce discours épidictique loue les vertus des défunts, exalte la grandeur d'Athènes, et console les familles. Il combine l'éloge (laudatio) et l'exhortation morale, montrant comment le genre épidictique peut aussi viser à fortifier les valeurs civiques.
L'influence médiévale et l'adaptation chrétienne
Les artes praedicandi : l'adaptation à la prédication
Au Moyen Âge, les théoriciens chrétiens adaptent les trois genres oratoires à la prédication ecclésiastique. Saint Augustin, dans le De Doctrina Christiana (livre IV), christianise la rhétorique classique : le prédicateur utilise le genre délibératif pour exhorter à la vertu et détourner du vice ; le judiciaire pour défendre l'orthodoxie contre l'hérésie ; l'épidictique pour louer Dieu, les saints, et les mystères de la foi. Cette synthèse augustinienne fonde toutes les artes praedicandi médiévales.
Les sermons médiévaux comme application pratique
Les grands prédicateurs médiévaux comme saint Bernard de Clairvaux, saint Antoine de Padoue, ou saint Thomas d'Aquin maîtrisent parfaitement les trois genres. Les sermons de croisade relèvent du délibératif (exhorter au départ) ; les controverses contre les hérétiques, du judiciaire (accuser l'erreur, défendre la vérité) ; les panégyriques de saints, de l'épidictique (louer les vertus héroïques). Cette rhétorique sacrée atteint son apogée aux XIIe-XIIIe siècles.
L'enseignement universitaire médiéval
Dans les universités médiévales où le Trivium structure l'enseignement, la rhétorique occupe la troisième place après la grammaire et la dialectique. Les maîtres enseignent systématiquement les trois genres oratoires en commentant Aristote, Cicéron et Quintilien. Cette formation rhétorique complète prépare les clercs à la prédication, les juristes au barreau, et les diplomates aux négociations princières.
Articles connexes
- Aristote : Rhétorique en trois livres - Source antique de la distinction des trois genres
- Cicéron : De Inventione - Application romaine de la théorie rhétorique
- Définition de la rhétorique - L'art de bien dire dans la tradition classique
- Rhétorique chrétienne : Augustin - Adaptation chrétienne des genres oratoires
- Quintilien : Institutio Oratoria - Synthèse complète de l'art oratoire arts-liberaux trivium dialectique grammaire eloquence argumentation saint-thomas-aquin saint-augustin vertus-theologales rhetorique ciceron aristote quintilien predication homeletique style-oratoire