Introduction
Rhétorique chrétienne : Augustin, De Doctrina Christiana représente un élément fondamental dans l'étude des arts libéraux classiques, s'inscrivant dans la grande tradition qui remonte à l'Antiquité grecque et romaine et traverse tout le Moyen Âge. Le De Doctrina Christiana d'Augustin d'Hippone constitue le texte fondateur de la rhétorique chrétienne, opérant une synthèse révolutionnaire entre la tradition rhétorique gréco-romaine et la théologie chrétienne.
Augustin et le problème de la rhétorique pagaine
Augustin d'Hippone (354-430) fut d'abord un maître de rhétorique lui-même avant sa conversion au christianisme. Dans le De Doctrina Christiana, rédigé entre 396 et 426, il affronte le problème de savoir si la rhétorique antique, née du monde païen et pétrie des valeurs de ce monde, peut être mise au service de l'Évangile. Sa réponse est une appropriation créative : oui, les techniques rhétoriques peuvent et doivent servir à proclamer la vérité divine.
La conversion d'Augustin et le tournant dans l'éloquence
Augustin avait découvert, en lisant Cicéron, que la rhétorique pouvait être un instrument de pouvoir et de persuasion. Mais en découvrant l'Évangile, il a réalisé que la vraie éloquence doit servir la vérité, non le mensonge, et qu'elle doit toucher les cœurs par la charité plutôt que par la simple technique.
Contexte historique
Cette notion trouve ses racines dans la tradition classique où les arts libéraux constituaient l'éducation de l'homme libre. Le trivium (grammaire, logique, rhétorique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie) formaient un cursus complet visant à la formation intégrale de l'esprit.
La légitimation chrétienne des arts libéraux
Le De Doctrina Christiana joue un rôle crucial dans la justification chrétienne des arts libéraux. Augustin affirme que de même que les Israélites, en quittant l'Égypte, emportaient les trésors égyptiens (l'or et l'argent), l'Église peut légitimement s'approprier les techniques rhétoriques des non-croyants pour servir l'Évangile. Cette allégorie devient classique dans la théologie médiévale des arts libéraux.
Application de l'Exode 12 : le spoliatio Aegyptiorum
Augustin utilise cette métaphore biblique pour justifier l'appropriation chrétienne du savoir séculier. De même que les Hébreux ont pris l'or égyptien pour la construction du Tabernacle, les chrétiens peuvent prendre la rhétorique pagane pour la construction de l'Église. Les arts libéraux deviennent ainsi des outils sacrés au service de la foi.
Signification et portée
Dans le cadre de la tradition patristique et médiévale, cet enseignement revêt une importance particulière. Les Pères de l'Église et les docteurs médiévaux ont su intégrer la sagesse antique dans une vision chrétienne de l'éducation. Le De Doctrina Christiana est le texte fondateur de cette intégration pour l'Occident.
Les quatre degrés de la compréhension scripturaire
Augustin structure son œuvre autour de quatre étapes de l'apprentissage de la doctrine chrétienne : le découverte (invention), la compréhension, le jugement et l'exposition. Ces quatre étapes correspondent aux opérations rhétoriques classiques réorganisées pour la transmission de la foi.
Interprétation allégorique et exégèse rhétorique
Le De Doctrina développe aussi une théorie de l'interprétation des Écritures qui utilise les instruments rhétoriques pour découvrir les multiples sens du texte sacré : littéral, allégorique, tropologique et anagogique. Cette approche devient la matrice de l'exégèse médiévale.
La prédication chrétienne et l'éloquence vraie
Augustin traite de la prédication (praedicatio) comme l'application suprême de la rhétorique chrétienne. Le prédicateur ne doit pas chercher à plaire par des paroles vides, mais à instruire, à plaire et à émouvoir au service de la vérité. Les trois styles cicéroniens sont réappropriés : le style simple pour l'instruction, le style moyen pour le plaisir, le style grand pour l'émotion morale.
Place dans le cursus
Ce point s'inscrit dans Section 2 : LE TRIVIUM – LES ARTS DU LANGAGE, et plus précisément dans la partie concernant C. LA RHÉTORIQUE : L'art de bien dire. Le De Doctrina Christiana devient le fondement de l'enseignement de la rhétorique dans la civilisation chrétienne médiévale.
Relation avec la grammaire et la logique chrétiennes
Augustin établit comment la grammaire, la dialectique et la rhétorique travaillent ensemble au service de la compréhension et de la transmission de la foi. La grammaire donne les outils du langage latin en lequel la Parole divine a été révélée. La dialectique aide à discerner la vérité de l'erreur. La rhétorique meut et persuade vers le bien.
La charité comme fondement de l'éloquence chrétienne
Ce qui distingue fondamentalement l'éloquence chrétienne de l'antique est son fondement dans la charité. Pour Augustin, toute la scriptura dépend de l'amour de Dieu et du prochain. Ainsi l'orateur chrétien, même s'il maîtrise les techniques rhétoriques, doit être animé par la charité pour être vraiment éloquent.
Lien avec la tradition
Les arts libéraux ne sont pas de simples disciplines académiques, mais une voie (via) vers la sagesse. Comme l'écrit Hugues de Saint-Victor dans son Didascalicon, ils restaurent en nous l'image divine obscurcie par le péché. Augustin anticipe cette vision, voyant dans les arts libéraux, quand ils sont ordonnés par la charité chrétienne, une restauration de l'image divine dans l'âme.
Références traditionnelles
- Platon, République (pour la philosophie de l'éducation)
- Aristote, Organon (pour la logique)
- Cicéron, De Oratore (pour la rhétorique)
- Boèce, Consolation de la Philosophie
- Martianus Capella, Les Noces de Philologie et Mercure
- Cassiodore, Institutiones
- Isidore de Séville, Étymologies
- Alcuin et la renaissance carolingienne
- Hugues de Saint-Victor, Didascalicon
- Jean de Salisbury, Metalogicon
- Thomas d'Aquin, Somme Théologique
Pour aller plus loin
- Glossaire Latin - Termes latins essentiels
- Le Latin Chrétien - Langue de la Tradition
- Les Arts Libéraux - Vue d'ensemble complète
Ce point fait partie du manuel complet "Les Arts Libéraux Classiques : Tradition Antique et Médiévale" qui présente les 362 points essentiels de la tradition éducative occidentale.