Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 60
Introduction
Cette question explore : De la cause des vertus
La question 60 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien.
Développement
Les vertus comme habitus opératifs bons
De la cause des vertus traite d'un aspect fondamental des vertus dans la théologie morale de Saint Thomas. Avant d'examiner les causes des vertus, il faut rappeler leur nature : les vertus sont des habitus opératifs bons, c'est-à-dire des dispositions stables qui perfectionnent les puissances de l'âme et les inclinent à agir conformément à la raison droite. Comprendre leur cause, c'est comprendre comment ces perfections de l'âme sont acquises ou infusées.
Double perspective : acquisition et causalité
La question de la cause des vertus peut s'entendre de deux manières : comment les vertus sont-elles causées dans le sujet (origine) et par quoi sont-elles causées (principe efficient). Thomas examine ces deux aspects, distinguant les vertus acquises par les actes répétés et les vertus infuses directement causées par Dieu.
Principes explicatifs
Cause des vertus acquises : les actes répétés
Les principes qui expliquent la cause des vertus sont basés sur la nature de l'âme humaine et sa relation à Dieu. Pour les vertus morales acquises (naturelles), la cause efficiente est la répétition d'actes bons. Par des actes conformes à la raison, l'homme engendre progressivement en lui des habitus vertueux. "C'est en pratiquant les actes justes que nous devenons justes", enseigne Aristote, cité par Thomas.
Cause des vertus infuses : Dieu seul
Les vertus théologales (foi, espérance, charité)) et les vertus morales infuses ne peuvent être causées que par Dieu seul, car elles dépassent la capacité de la nature humaine. Ces vertus sont infusées dans l'âme avec la grâce sanctifiante et ordonnent l'homme à sa fin surnaturelle. Aucune répétition d'actes naturels ne peut les produire, car elles participent à la vie divine elle-même.
Rôle de la grâce et de la liberté
Pour les vertus infuses, Dieu est la cause principale et exclusive. Mais même pour les vertus acquises, la grâce actuelle de Dieu coopère avec l'effort humain. L'homme ne peut sans la grâce accomplir parfaitement et constamment les actes de vertu naturelle, bien qu'il puisse poser certains actes bons isolés. Ainsi, la causalité divine et la liberté humaine coopèrent harmonieusement dans la génération des vertus.
Distinction essentielle
Distinction entre vertus acquises et vertus infuses
Saint Thomas établit les distinctions nécessaires concernant la cause des vertus pour une compréhension précise. Les vertus acquises sont causées par les actes répétés et perfectionnent l'homme selon sa nature ; les vertus infuses sont causées par Dieu seul et perfectionnent l'homme selon sa vocation surnaturelle. Une même vertu (par exemple la tempérance) peut exister sous ces deux modes, avec des causes différentes.
Distinction entre cause efficiente et cause finale
La cause efficiente des vertus est soit l'homme lui-même (pour les vertus acquises) soit Dieu (pour les vertus infuses). Mais la cause finale, c'est-à-dire le but pour lequel les vertus existent, est toujours le bien de l'homme et ultimement Dieu lui-même. Les vertus sont ordonnées au bonheur humain et à la gloire de Dieu.
Distinction selon les puissances de l'âme
Les différentes vertus ont des causes appropriées aux différentes puissances de l'âme. Les vertus intellectuelles (comme la science ou la sagesse) sont causées principalement par l'enseignement et l'étude ; les vertus morales (comme la justice ou la force) sont causées principalement par l'exercice répété ; les vertus théologales sont causées uniquement par l'infusion divine.
Applications morales
Nécessité de l'effort persévérant
Les implications pratiques de la doctrine sur la cause des vertus guident le chrétien dans sa vie morale quotidienne. Pour acquérir les vertus morales naturelles, il faut un effort persévérant dans l'accomplissement des actes bons. La vertu ne s'obtient pas sans discipline et exercice répété. Cette vérité encourage à la constance dans la pratique du bien et à ne pas se décourager devant les difficultés.
Nécessité de la prière et des sacrements
Pour les vertus infuses, l'effort humain ne suffit pas : il faut recourir à la prière et aux sacrements qui sont les canaux ordinaires de la grâce divine. Le chrétien doit demander humblement à Dieu de lui infuser les vertus théologales et les vertus morales surnaturelles, tout en coopérant activement avec la grâce reçue.
Croissance progressive dans la vertu
La doctrine thomiste sur la cause des vertus éclaire aussi leur croissance. Les vertus acquises croissent par la multiplication et l'intensification des actes vertueux. Les vertus infuses croissent par l'augmentation de la grâce sanctifiante, elle-même favorisée par la prière, les sacrements et les actes méritoires. Ainsi, la vie chrétienne est un progrès continuel dans la vertu.
Lien systématique
Place dans le traité des vertus
Cette question s'inscrit dans l'ordre logique de la Prima Secundae concernant les vertus. Après avoir étudié la nature des vertus, leurs espèces et leurs propriétés, Thomas examine maintenant leur cause. Cette étude prépare celle des vices (qui ont aussi leurs causes propres) et celle de la loi et de la grâce (qui sont les principes extrinsèques des actes humains).
Fondement de l'éducation morale
La doctrine sur la cause des vertus fonde toute l'éducation morale chrétienne. Comprendre comment les vertus sont acquises permet de structurer rationnellement la formation des enfants, la direction spirituelle et l'ascèse personnelle. Elle montre aussi la nécessité de l'éducation religieuse pour les vertus surnaturelles.
Articulation avec la grâce et les dons
Cette question s'articule avec le traité de la grâce qui viendra plus loin dans la Somme. Les vertus infuses sont des effets de la grâce sanctifiante ; les dons du Saint-Esprit perfectionnent les vertus ; la grâce actuelle soutient l'exercice de toutes les vertus. Ainsi se dessine l'organisme complet de la vie spirituelle, où nature et grâce coopèrent harmonieusement.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De la cause des vertus
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Articles connexes
Conclusion
La Question 60 de la Prima Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété.