Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 55
Introduction
Cette question explore : De la différence entre vertus morales et intellectuelles
La question 55 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien.
Développement
Nature et définition des vertus
Saint Thomas distingue fondamentalement deux types de vertus selon les facultés de l'âme qu'elles perfectionnent : les vertus intellectuelles qui perfectionnent l'intelligence, et les vertus morales qui perfectionnent l'appétit rationnel (la volonté) et les appétits sensibles. Les vertus intellectuelles ordonnent l'intelligence à la connaissance de la vérité, tandis que les vertus morales ordonnent l'appétit au bien conforme à la raison droite. Cette distinction repose sur la structure même de l'âme humaine composée de facultés cognitives et appétitives distinctes. Les vertus intellectuelles comprennent l'intelligence (intellectus), la science (scientia), la sagesse (sapientia), l'art (ars) et la prudence (prudentia). Les vertus morales incluent les quatre vertus cardinales : la prudence dans son aspect moral, la justice, la force et la tempérance, ainsi que toutes les vertus qui leur sont rattachées.
Principes explicatifs fondamentaux
La distinction entre vertus morales et intellectuelles s'explique par la différence de leurs objets formels et de leurs modes d'opération. Les vertus intellectuelles ont pour objet propre la vérité considérée en elle-même, qu'il s'agisse de vérités spéculatives ou pratiques. Leur perfection consiste dans la conformité de l'intelligence à la réalité connue. Les vertus morales, en revanche, ont pour objet le bien humain dans l'action, c'est-à-dire la conformité de l'appétit à l'ordre de la raison droite. Elles règlent non seulement les actes extérieurs mais surtout les passions intérieures, les ordonnant selon la juste mesure déterminée par la raison. Cette différence d'objet entraîne une différence dans le mode d'acquisition : les vertus intellectuelles s'acquièrent principalement par l'enseignement et l'étude, tandis que les vertus morales s'acquièrent par la répétition des actes et l'habitude.
Distinction essentielle selon le siège et l'objet
Saint Thomas établit avec précision que les vertus intellectuelles résident dans l'intelligence seule, tandis que les vertus morales résident dans les puissances appétitives. Cette localisation différente dans les facultés de l'âme fonde une distinction réelle et essentielle, non accidentelle. Les vertus intellectuelles perfectionnent l'homme en tant qu'être connaissant, capable d'appréhender la vérité et de raisonner correctement. Les vertus morales perfectionnent l'homme en tant qu'être agissant, capable de choisir le bien et de maîtriser ses passions. Cependant, la prudence occupe une position particulière : elle est intellectuelle par son siège (l'intelligence pratique) mais morale par son objet (la direction de l'action morale). Cette vertu unique fait le pont entre l'ordre de la connaissance et l'ordre de l'action.
Applications morales et vie spirituelle
Les implications pratiques de cette distinction sont capitales pour la direction spirituelle et le progrès dans la sainteté. On peut posséder les vertus intellectuelles sans pour autant être moralement bon : un homme peut être savant ou intelligent tout en étant vicieux. Inversement, les vertus morales requièrent toujours la participation de l'intelligence par la prudence qui discerne le bien à accomplir dans chaque circonstance. Pour la perfection humaine intégrale, les deux types de vertus sont nécessaires mais les vertus morales sont plus essentielles à la bonté de l'homme car elles règlent directement la volonté et les passions. Dans l'ordre surnaturel, cette distinction se retrouve : les vertus théologales perfectionnent l'intelligence (foi) et la volonté (espérance et charité), tandis que les vertus morales infuses perfectionnent les mêmes facultés que leurs correspondantes acquises, mais selon un mode et une mesure surnaturels.
Lien systématique dans la Somme
Cette question 55 s'inscrit dans le développement logique de la Prima Secundae où saint Thomas construit systématiquement la théologie morale. Après avoir traité des actes humains en général et de leurs principes intrinsèques (questions 6-48), il aborde les principes extrinsèques (loi et grâce), puis revient aux habitus vertueux comme principes intrinsèques perfectionnant les puissances de l'âme. La distinction entre vertus morales et intellectuelles est fondamentale pour comprendre l'ordre des vertus, leur génération, leur croissance et leur interconnexion. Elle prépare les développements ultérieurs sur chaque vertu en particulier et sur les dons du Saint-Esprit qui les perfectionnent. Cette architecture systématique manifeste l'unité organique de la vie morale sous la conduite de la raison éclairée par la foi.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De la différence entre vertus morales et intellectuelles
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
Étude contextuelle
La compréhension approfondie de cette question requiert l'étude des questions précédentes (49-54) sur les habitus et les vertus en général, ainsi que des questions suivantes (56-67) qui développent les particularités de chaque type de vertu. La question 58 sur la distinction entre vertus morales complète naturellement la présente question en précisant la diversité au sein même des vertus morales. Les questions 57-58 approfondissent les vertus intellectuelles tandis que les questions 59-67 développent les vertus morales et leurs propriétés. Cette étude organique permet de saisir l'unité du traité des vertus dans la pensée thomiste.
Sources et commentaires
L'examen des sources bibliques citées par saint Thomas révèle l'enracinement scripturaire de sa doctrine. Les textes de saint Paul sur les fruits de l'Esprit et les catalogues de vertus fournissent la base révélée. Les sources patristiques, notamment saint Augustin et saint Jean Damascène, ont transmis à Thomas la tradition de l'Église sur les vertus. Les sources philosophiques, principalement Aristote dans l'Éthique à Nicomaque, fournissent l'armature conceptuelle que Thomas baptise et élève à l'ordre surnaturel. Les commentaires traditionnels de Cajetan, Jean de Saint-Thomas et les commentateurs de Salamanque offrent des éclaircissements précieux sur les subtilités du texte thomiste.
Applications contemporaines
Les implications de cette distinction demeurent actuelles pour la formation morale et spirituelle. Dans une culture qui valorise souvent l'intelligence et les compétences techniques au détriment de la formation du caractère, la doctrine thomiste rappelle la primauté des vertus morales pour la bonté véritable de l'homme. Elle éclaire aussi les débats contemporains sur l'éducation : peut-on enseigner la vertu comme on enseigne une science, ou faut-il une formation pratique par l'habituation? La réponse thomiste distingue judicieusement les deux ordres tout en montrant leur complémentarité nécessaire.
Conclusion
La Question 55 de la Prima Secundae apporte une contribution majeure à l'intelligence du mystère de l'agir humain ordonné à Dieu. En distinguant avec précision les vertus intellectuelles et morales, saint Thomas fournit un cadre conceptuel rigoureux pour comprendre la structure de la vie vertueuse. Cette distinction éclaire la complexité de l'âme humaine composée de facultés diverses qui doivent toutes être perfectionnées pour atteindre la plénitude de la vie morale. Elle montre que la sainteté chrétienne ne consiste pas seulement dans la connaissance intellectuelle de la vérité, mais requiert la transformation effective de la volonté et des passions par les vertus morales. L'étude attentive et priante de cette question nourrit l'intelligence théologique et guide la pratique spirituelle vers une configuration toujours plus parfaite au Christ, sagesse incarnée de Dieu.
Articles connexes
- Vertus théologales) - Foi, Espérance et Charité
- Vertus cardinales - Prudence, Justice, Force et Tempérance
- Prudence - La vertu qui dirige l'action morale
- Des vertus morales - Question 54 de la Prima Secundae
- Habitus - La notion d'habitus dans la philosophie thomiste