Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 28
Introduction
Cette question explore : Des effets de l'amour
La question 28 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien.
Développement
L'union comme premier effet de l'amour
Saint Thomas identifie l'union comme l'effet premier et fondamental de l'amour. L'amour tend naturellement à unir l'amant et l'aimé, soit en réalisant une union réelle lorsqu'elle est possible, soit en maintenant et renforçant l'union déjà existante. Cette union se réalise de manière différente selon qu'il s'agit de l'amour de concupiscence (désir de posséder un bien) ou de l'amour d'amitié (désir du bien de l'autre). Dans l'amour de concupiscence, l'union consiste dans la possession du bien aimé ; dans l'amour d'amitié, l'union est une communion de vie et de volonté. L'amour divin, qui est amour d'amitié par excellence, réalise l'union la plus parfaite : l'union transformante où l'âme est divinisée par la grâce et configurée au Christ. Cette doctrine thomiste sur l'union comme effet de l'amour éclaire toute la théologie mystique : l'union mystique n'est pas l'absorption panthéiste où la créature disparaîtrait en Dieu, mais une union d'amour qui respecte la distinction des personnes tout en réalisant la communion la plus intime possible.
L'inhabitation mutuelle : l'amant dans l'aimé
Un second effet remarquable de l'amour est l'inhabitation mutuelle : l'amant est dans l'aimé et l'aimé dans l'amant. Saint Thomas explique cette réciprocité de manière subtile. L'amant est dans l'aimé par la complaisance (la joie prise en l'aimé) et par la sollicitude constante pour son bien ; toutes ses pensées et affections se tournent vers l'aimé, au point qu'on peut dire qu'il "vit" en lui. Réciproquement, l'aimé est dans l'amant parce que l'amant le porte continuellement dans son cœur, médite sur lui, désire sa présence. Cette inhabitation mutuelle atteint sa perfection dans l'amour surnaturel : Dieu habite dans l'âme par la grâce sanctifiante, et l'âme demeure en Dieu par la foi, l'espérance et la charité. "Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui" (1 Jn 4, 16). Cette vérité théologique révèle la profondeur stupéfiante de la vie chrétienne : par la grâce, nous portons Dieu en nous et nous sommes portés en Dieu.
L'extase : sortir de soi par amour
L'amour produit également l'extase, c'est-à-dire la sortie de soi. L'amant, attiré par l'aimé, sort de lui-même, s'oublie lui-même, ne cherche plus son propre intérêt mais celui de l'aimé. Saint Thomas distingue l'extase de l'intelligence (où l'esprit, captivé par l'objet aimé, ne pense plus à autre chose) et l'extase de la volonté (où la volonté ne cherche plus son bien propre mais le bien de l'aimé). Cette sortie de soi atteint son sommet dans la charité surnaturelle où le chrétien aime Dieu pour Lui-même et non pour les consolations ou récompenses qu'il en retire. L'extase mystique, grâce extraordinaire accordée à certaines âmes, réalise littéralement cette sortie de soi : l'âme, ravie en contemplation, transcende ses facultés naturelles et goûte les réalités divines d'une manière qui dépasse toute expérience ordinaire. Mais même sans ces grâces extraordinaires, tout amour véritable implique un certain oubli de soi et un don généreux à l'autre.
Le zèle : ardeur et jalousie de l'amour
Saint Thomas examine ensuite le zèle comme effet de l'amour. Le zèle désigne l'ardeur et l'intensité avec laquelle l'amant poursuit le bien de l'aimé et repousse tout ce qui pourrait lui nuire. Dans son sens positif, le zèle est la ferveur qui porte à travailler généreusement pour l'aimé ; dans son sens négatif (mais non vicieux), il est la jalousie qui écarte les obstacles et les ennemis menaçant l'aimé. Le zèle divin brûle dans le cœur des saints qui désirent ardemment la gloire de Dieu et le salut des âmes. "Le zèle de ta maison me dévore" (Ps 69, 10), dit le psalmiste, parole appliquée au Christ chassant les marchands du Temple. Ce zèle sacré anime les apôtres, les missionnaires, les martyrs, tous ceux qui sacrifient leur repos et leur vie même pour l'honneur de Dieu et le bien de l'Église. Loin d'être une passion désordonnée, le zèle bien ordonné est une vertu qui exprime l'intensité de l'amour et sa résolution à surmonter tous les obstacles.
Les autres effets : délectation, blessure d'amour, langueur
Saint Thomas énumère encore d'autres effets de l'amour. La délectation ou joie naît de la possession ou de la présence de l'aimé ; elle est l'épanouissement naturel de l'amour satisfait. La blessure d'amour se produit lorsque l'amour intense concentre toutes les facultés de l'âme sur l'aimé, au point de rendre l'amant insensible ou indifférent à tout le reste ; cette blessure, loin d'être pathologique, manifeste la puissance unificatrice de l'amour. La langueur ou liquéfaction de l'amour désigne l'état où l'amant, consumé par son désir de l'aimé absent, perd le goût de toutes les autres choses et soupire continuellement après l'union. Ces effets, que saint Thomas analyse avec une finesse psychologique remarquable, décrivent les expériences de la vie spirituelle : les saints "languissent" après Dieu, se déclarent "blessés" par son amour, et ne trouvent leur joie qu'en Lui. Le Cantique des Cantiques, interprété mystiquement, illustre tous ces effets de l'amour divin dans l'âme contemplative.
L'amour comme principe de toute action vertueuse
Enfin, Saint Thomas montre que l'amour est le principe et la fin de toutes les actions vertueuses. L'amour meut toutes les autres passions et vertus : on espère ce qu'on aime, on craint de perdre ce qu'on aime, on se réjouit de ce qu'on aime, on s'attriste de ce qui nuit à ce qu'on aime. De même, toutes les vertus morales présupposent l'amour : la tempérance modère les plaisirs pour l'amour du bien honnête, la force affronte les dangers pour l'amour de la justice, la prudence délibère bien pour l'amour de la vérité. Dans l'ordre surnaturel, la charité (amour de Dieu et du prochain) est la forme de toutes les vertus, celle qui leur donne leur valeur méritoire et leur ordination à la fin ultime. Sans charité, les autres vertus demeurent imparfaites et ne conduisent pas à la béatitude. Saint Paul le proclame : "Quand j'aurais toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien" (1 Co 13, 2). Cette primauté absolue de l'amour révèle que la vie chrétienne est essentiellement une vie d'amour, et que tous les commandements se résument dans le double précepte de l'amour de Dieu et du prochain.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : Des effets de l'amour
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes sur la nature de l'amour (Q. 26-27) et suivantes sur les autres passions (Q. 29-48)
- La consultation des commentaires de Cajetan et Jean de Saint-Thomas sur ce traité des passions
- L'examen des textes scripturaires sur l'amour : Cantique des Cantiques, 1 Co 13, 1 Jn
- La méditation des œuvres mystiques décrivant les effets de l'amour divin : saint Bernard, sainte Thérèse d'Avila, saint Jean de la Croix
- La réflexion sur l'amour dans la vie quotidienne et les relations humaines
Articles connexes
Conclusion
La Question 28 de la Prima Secundae offre une analyse pénétrante des effets multiples de l'amour, révélant sa puissance transformatrice sur l'âme humaine. Cette doctrine thomiste éclaire non seulement la psychologie des passions, mais aussi et surtout les mystères de la vie spirituelle et de l'union avec Dieu. Que cette étude théologique enflamme notre cœur d'un amour plus ardent pour Dieu et pour le prochain, nous dispose à expérimenter les effets bienheureux de la charité, et nous stimule à chercher l'union transformante qui seule peut combler le désir infini du cœur humain.