Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 103
Introduction
Cette question explore : Des différentes sortes de grâce
La question 103 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien.
Développement
Nature et définition
La multiplicité des grâces divines
Des différentes sortes de grâce traite d'un aspect fondamental de la loi et la grâce dans la théologie morale de Saint Thomas. La grâce divine se manifeste sous de multiples formes selon la diversité des besoins spirituels et des vocations dans l'Église. Saint Thomas distingue principalement la grâce sanctifiante, qui justifie l'âme, et les grâces gratuites, ordonnées à l'utilité d'autrui. Cette diversité témoigne de la richesse infinie de la libéralité divine.
La grâce sanctifiante et ses effets
La grâce sanctifiante (gratia gratum faciens) rend l'âme agréable à Dieu et la constitue en état de justice surnaturelle. Elle est accompagnée des vertus infuses (foi, espérance, charité), prudence, justice, force, tempérance) et des dons du Saint-Esprit. Cette grâce est essentiellement la même chez tous les justes, mais elle varie en degré selon la disposition de chacun et la mesure de la libéralité divine.
Les grâces gratuites pour le bien commun
Les grâces gratuites (gratiae gratis datae) sont données non pour la sanctification personnelle du récipiendaire, mais pour l'utilité d'autrui et l'édification de l'Église. Saint Paul en énumère plusieurs : sagesse, science, foi, guérisons, miracles, prophétie, discernement des esprits, langues, interprétation (1 Co 12, 8-10). Ces charismes ne garantissent pas la sainteté personnelle de celui qui les possède.
Principes explicatifs
La finalité de chaque grâce
Les principes qui expliquent les différentes sortes de grâce sont basés sur la nature de l'âme humaine et sa relation à Dieu. Chaque grâce est ordonnée à une fin particulière dans l'économie du salut. La grâce sanctifiante perfectionne l'être même de l'âme; les grâces actuelles aident à poser des actes méritoires; les grâces gratuites servent à confirmer la foi et à édifier l'Église.
La hiérarchie des grâces
Il existe une hiérarchie objective entre les différentes grâces. La grâce sanctifiante avec la charité est supérieure à toutes les grâces gratuites, car elle unit directement à Dieu et conduit à la vie éternelle. Saint Paul enseigne que la charité est plus excellente que le don des langues ou de prophétie (1 Co 13). Mieux vaut être saint sans faire de miracles que faire des miracles sans être saint.
La dépendance de toutes les grâces
Toutes les grâces, qu'elles soient sanctifiantes ou gratuites, procèdent de la même source : la passion et la résurrection du Christ. Elles sont toutes des participations de la grâce capitale du Christ, Tête de l'Église. Le Saint-Esprit les distribue selon son bon plaisir pour le bien de l'Église et le salut des âmes.
Distinction essentielle
Grâce opérante et grâce coopérante
Saint Thomas établit les distinctions nécessaires concernant les différentes sortes de grâce pour une compréhension précise. La grâce opérante est celle par laquelle Dieu opère en nous sans nous, c'est-à-dire sans le concours de notre libre arbitre, comme dans la justification initiale. La grâce coopérante est celle par laquelle Dieu opère en nous avec nous, c'est-à-dire avec la coopération de notre volonté déjà mue par la grâce.
Grâce habituelle et grâces actuelles
La grâce habituelle est une qualité permanente inhérente à l'âme qui la dispose stablement à la vie surnaturelle. Les grâces actuelles sont des motions transitoires de Dieu qui éclairent l'intelligence et fortifient la volonté pour accomplir des actes salutaires particuliers. Nous avons besoin des deux : l'une pour être enfants de Dieu, l'autre pour agir en enfants de Dieu.
Grâces de l'Ancien et du Nouveau Testament
Les grâces accordées sous l'Ancien Testament différaient de celles du Nouveau Testament non en substance mais en abondance et en clarté. La grâce sanctifiante était déjà donnée aux justes de l'Ancienne Alliance, mais en moindre mesure. Avec la venue du Christ et l'effusion du Saint-Esprit à la Pentecôte, la grâce s'est répandue avec une plénitude nouvelle.
Applications morales
La fidélité aux grâces reçues
Les implications pratiques des différentes sortes de grâce guident le chrétien dans sa vie morale quotidienne. Nous devons correspondre fidèlement à toutes les grâces que Dieu nous accorde, qu'elles soient petites ou grandes. La négligence des petites grâces dispose à la perte des grandes grâces. Chaque inspiration divine mérite une réponse prompte et généreuse.
La prière pour obtenir les grâces nécessaires
Puisque nous avons besoin de grâces actuelles continuelles pour persévérer dans le bien, nous devons les demander assidûment par la prière. Dieu veut nous les donner, mais Il attend souvent que nous les Lui demandions. La prière humble et confiante obtient infailliblement les grâces nécessaires au salut.
L'usage des grâces gratuites pour l'édification commune
Si Dieu nous accorde des grâces gratuites (talents naturels perfectionnés par la grâce, charismes particuliers), nous devons les employer uniquement pour le bien commun de l'Église et jamais pour notre vaine gloire. Ces dons sont un dépôt sacré dont nous devrons rendre compte au jugement dernier.
Lien systématique
Cette question s'inscrit dans l'ordre logique de la partie II de la Somme concernant la loi et la grâce.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : Des différentes sortes de grâce
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Conclusion
La Question 103 de la Prima Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété.