Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 4
Thomas a Kempis approfondit dans ce chapitre les effets merveilleux que produit la Sainte Communion dans l'âme qui la reçoit dignement. L'Eucharistie n'est pas un rite vide ou symbolique, mais un sacrement vivant qui transforme réellement celui qui s'en nourrit. Comprendre ces effets aide à mieux apprécier ce don divin et à s'y disposer avec plus de ferveur.
L'union transformante avec le Christ
La communion réelle, non symbolique
Le premier et principal effet de la Sainte Communion est l'union intime et substantielle de l'âme avec Jésus-Christ. Cette union n'est pas une simple métaphore ou un sentiment pieux, mais une réalité objective et mystérieuse. En recevant le Corps et le Sang du Christ, nous sommes véritablement incorporés à lui, devenant membres vivants de son Corps mystique.
Saint Paul exprime cette vérité lorsqu'il écrit : "Celui qui s'unit au Seigneur ne fait avec lui qu'un seul esprit" (1 Co 6, 17). Cette union dépasse tout ce que l'expérience humaine peut concevoir. C'est une pénétration mutuelle où le Christ vient habiter en nous et nous en lui. Comme l'enseigne saint Cyrille d'Alexandrie : "En recevant le Corps du Christ, nous recevons en nous la vie elle-même, car le Christ est la vie."
La transformation progressive de l'âme
Cette union avec le Christ produit graduellement une transformation de l'âme à son image. Comme la nourriture naturelle est assimilée par le corps et transformée en notre substance, l'Eucharistie opère une assimilation inverse : elle nous transforme peu à peu en la ressemblance du Christ. Saint Augustin rapporte cette parole qu'il entendit du Seigneur : "Je suis la nourriture des forts ; grandis et tu me mangeras. Mais tu ne me changeras pas en toi, c'est toi qui seras changé en moi."
Cette transformation touche toutes les facultés de l'âme. L'intelligence est illuminée pour mieux connaître les vérités divines. La volonté est fortifiée pour adhérer au bien et résister au mal. Les affections sont purifiées et orientées vers Dieu. Les vertus croissent tandis que les vices diminuent. C'est une véritable déification progressive de l'être humain, selon la promesse de saint Pierre : "Vous deviendrez participants de la nature divine" (2 P 1, 4).
L'augmentation de la grâce sanctifiante
La vie divine en croissance
La grâce sanctifiante est la vie divine en nous, cette participation créée à la nature divine qui fait de nous des enfants de Dieu et des héritiers du ciel. Chaque communion digne augmente cette grâce en nous, intensifiant notre union avec la Trinité. Comme l'enseigne le concile de Trente, l'Eucharistie est "le pain quotidien de notre vie surnaturelle" qui nourrit et fortifie cette vie divine.
Cette croissance de la grâce n'est pas automatique. Elle dépend des dispositions avec lesquelles nous recevons le sacrement. Une communion fervente produit une augmentation plus grande qu'une communion tiède. Une âme qui se prépare soigneusement, communie avec foi vive et amour ardent, et fait une bonne action de grâces, reçoit des grâces incomparablement plus abondantes qu'une âme négligente.
Les grâces actuelles abondantes
Outre l'augmentation de la grâce sanctifiante, la Communion procure aussi d'abondantes grâces actuelles, c'est-à-dire des secours divins pour les circonstances particulières de notre vie. Ces grâces nous aident à accomplir nos devoirs d'état, à résister aux tentations spécifiques qui nous assaillent, à pratiquer les vertus qui nous font le plus défaut, et à porter les croix qui nous sont imposées.
Thomas a Kempis souligne que ces grâces sont adaptées aux besoins propres de chacun. Le Christ dans l'Eucharistie connaît parfaitement notre situation, nos faiblesses, nos combats, et il nous communique exactement les secours nécessaires. Comme un médecin qui adapte son traitement à chaque patient, le divin Médecin des âmes distribue ses grâces selon nos besoins.
La rémission des péchés véniels
L'antidote des fautes quotidiennes
Le concile de Trente enseigne que l'Eucharistie est "l'antidote qui nous libère de nos fautes quotidiennes" (Denz. 1638). Les péchés véniels, ces fautes légères mais fréquentes qui ternissent notre âme sans détruire la charité, sont remis par la Communion eucharistique pourvu que nous ayons le regret de les avoir commis.
Cette rémission s'opère de plusieurs manières. Premièrement, la charité que la Communion enflamme en nous efface les péchés véniels, car "la charité couvre une multitude de péchés" (1 P 4, 8). Deuxièmement, le contact avec le Christ très saint purifie l'âme de ses souillures légères, comme le contact du feu consume les impuretés. Troisièmement, la grâce eucharistique fortifie notre volonté contre les mauvaises habitudes qui engendrent ces fautes.
La préservation du péché mortel
Plus encore que de remettre les péchés véniels, l'Eucharistie préserve du péché mortel. Elle est le rempart le plus puissant contre les tentations graves. En nous unissant intimement au Christ, source de toute sainteté, elle rend moralement impossible la chute dans le péché grave, du moins tant que nous demeurons fidèles à communier fréquemment et dignement.
Les saints témoignent unanimement de cette vertu préservatrice de l'Eucharistie. Saint Alphonse de Liguori affirmait que celui qui communie chaque jour avec dévotion ne tombera jamais dans le péché mortel. Cette affirmation ne signifie pas une garantie absolue et magique, mais exprime que la grâce eucharistique, si elle est accueillie fidèlement, donne une force telle que les chutes graves deviennent pratiquement impossibles.
La fortification contre les tentations
La force pour le combat spirituel
La vie chrétienne est un combat perpétuel contre le monde, la chair et le démon. Dans cette guerre spirituelle, l'Eucharistie constitue l'arme la plus puissante et l'armure la plus solide. Elle fortifie toutes les puissances de l'âme pour résister vaillamment aux assauts de l'ennemi.
L'intelligence, éclairée par la lumière eucharistique, discerne mieux les ruses du tentateur et reconnaît la vraie nature du péché sous ses apparences séduisantes. La volonté, affermie par la force du Christ, peut dire non aux sollicitations du mal avec une fermeté qui lui serait naturellement impossible. Le cœur, enflammé de l'amour divin, trouve dans l'attachement au Christ la motivation pour repousser les plaisirs illicites.
La patience dans les épreuves
Les épreuves et les souffrances sont inévitables dans la vie terrestre. La Communion eucharistique ne les supprime pas, mais elle donne la force de les supporter avec patience et même avec joie. En nous unissant au Christ crucifié et ressuscité, elle nous fait participer à sa victoire sur la souffrance et la mort.
Thomas a Kempis observe que les âmes qui communient fréquemment portent leurs croix avec une sérénité qui étonne. Elles trouvent dans l'Eucharistie une consolation qui dépasse toute consolation humaine. Comme l'exprimait sainte Thérèse de Calcutta : "Jésus dans l'Eucharistie est tout pour moi. Sans lui, je ne pourrais pas faire un pas de plus dans les bidonvilles."
La croissance des vertus théologales
La foi illuminée et affermie
La foi, première des vertus théologales, est puissamment fortifiée par la communion eucharistique. En recevant le Christ sous les apparences du pain et du vin, nous exerçons et développons notre foi en la présence réelle. Cette foi, régulièrement exercée dans l'acte de communion, acquiert une vigueur et une clarté croissantes.
De plus, le Christ présent en nous illumine notre intelligence pour mieux comprendre les mystères de la foi. Beaucoup de saints ont reçu des lumières doctrinales profondes durant ou après la communion. Saint Thomas d'Aquin attribuait toute sa science théologique à la prière et à l'Eucharistie plutôt qu'à l'étude. Cette illumination n'est pas toujours spectaculaire, mais elle est réelle et progressive.
L'espérance affermie et confiante
L'espérance, vertu par laquelle nous attendons le ciel et les moyens d'y parvenir, est merveilleusement fortifiée par l'Eucharistie. En recevant le "pain des anges" et le "gage de la gloire future", nous expérimentons déjà un avant-goût du bonheur céleste. Cette anticipation ranime notre désir du ciel et notre confiance en l'obtenir.
Le Christ eucharistique est lui-même notre espérance. En le possédant dès maintenant, comment douter que nous le posséderons pleinement au ciel ? Comme l'affirme Jésus : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour" (Jn 6, 54). Cette promesse, renouvelée à chaque communion, affermit invinciblement notre espérance.
La charité enflammée et purifiée
La charité, la plus grande des vertus, est l'effet le plus propre et le plus direct de l'Eucharistie. En recevant celui qui est Amour par essence, comment notre cœur ne s'embraserait-il pas d'amour pour Dieu et pour le prochain ? La communion est essentiellement un acte d'amour qui appelle l'amour et qui enflamme l'amour.
Cette charité touche d'abord Dieu lui-même. En communiant, nous exprimons notre amour pour le Christ et nous recevons en retour une effusion de son amour divin. Notre cœur, souvent froid et tiède, s'échauffe au contact du Cœur eucharistique de Jésus. Les saints témoignent de ces embrasements d'amour divin qu'ils ressentaient après la communion, au point que saint Philippe Néri devait demander au Seigneur de tempérer son amour pour ne pas mourir de désir.
Cette charité s'étend ensuite au prochain. L'Eucharistie, sacrement de l'unité, nous unit non seulement au Christ mais aussi à tous ceux qui communient au même pain. Saint Paul l'exprime clairement : "Puisqu'il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs, nous sommes un seul corps" (1 Co 10, 17). Cette communion fraternelle doit se traduire dans la vie concrète par l'amour effectif du prochain.
Les effets sur le corps
Le gage de la résurrection
Bien que l'Eucharistie soit principalement destinée à nourrir l'âme, elle produit aussi des effets sur le corps. Le plus important est qu'elle contient le germe de la résurrection future. Jésus l'affirme explicitement : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour" (Jn 6, 54).
En recevant le Corps glorieux du Christ, notre corps mortel reçoit comme une semence d'immortalité qui portera son fruit au jour de la résurrection générale. Les Pères de l'Église insistent sur cette dimension corporelle de l'Eucharistie. Saint Irénée enseigne : "Comment pourraient-ils dire que la chair est incapable de recevoir le don de Dieu, qui est la vie éternelle, alors qu'elle est nourrie du Corps et du Sang du Seigneur ?"
Les grâces de santé et de force
Bien que ce ne soit pas son effet principal, l'Eucharistie peut aussi procurer des grâces de santé corporelle et de force physique, particulièrement lorsque ces dons sont nécessaires pour accomplir la volonté de Dieu. L'histoire de l'Église rapporte de nombreux cas où des saints ont été miraculeusement soutenus dans leurs travaux apostoliques par la seule communion eucharistique, sans autre nourriture.
Saint Jean-Marie Vianney passait parfois des journées entières au confessionnal, ne prenant comme nourriture que la sainte communion. Sainte Catherine de Sienne vécut pendant des années en ne s'alimentant que de l'Eucharistie. Ces cas extraordinaires manifestent que le Corps du Christ peut, lorsque Dieu le veut, sustenter même le corps physique.
La joie et la consolation spirituelles
La paix du Christ
"Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix", dit Jésus (Jn 14, 27). Cette paix promise par le Christ se communique éminemment dans la communion eucharistique. L'âme qui reçoit le Prince de la paix expérimente un apaisement profond qui transcende toutes les agitations extérieures.
Cette paix n'est pas l'absence de difficultés ou de souffrances, mais une sérénité intérieure qui demeure même au milieu des tempêtes. C'est la paix que les saints conservaient dans les persécutions, les maladies, les épreuves les plus cruelles. Elle provient de la certitude que, possédant le Christ dans l'Eucharistie, nous possédons le Bien suprême qui ne peut nous être arraché.
La joie surnaturelle
La joie est le fruit naturel de l'amour. Puisque la communion enflamme notre amour pour Dieu, elle engendre aussi une joie profonde et durable. Cette joie ne dépend pas des circonstances extérieures ni des sentiments sensibles, mais jaillit de la présence du Christ en nous.
Thomas a Kempis souligne que cette joie peut être ressentie sensiblement ou demeurer purement spirituelle. Il ne faut pas la rechercher pour elle-même ni s'affliger de son absence. Ce qui importe est la joie objective de posséder le Christ, que nous la sentions ou non. Néanmoins, Dieu accorde souvent des consolations sensibles pour encourager ses serviteurs, particulièrement dans leurs débuts spirituels ou lors d'épreuves particulières.
La communion des saints vivifiée
L'union avec l'Église militante
En communiant, nous ne sommes pas seuls face au Christ. Nous nous unissons à toute l'Église militante, c'est-à-dire à tous les fidèles qui, sur terre, luttent pour leur sanctification. L'Eucharistie est par excellence le sacrement de l'unité ecclésiale. En participant au même pain, nous formons un seul corps.
Cette dimension communautaire de l'Eucharistie doit transformer nos relations fraternelles. Celui qui communie au Corps du Christ ne peut haïr les membres de ce Corps. La communion appelle à la réconciliation, au pardon, à la charité effective envers tous.
L'intercession pour les défunts
La communion profite aussi aux âmes du purgatoire. Bien qu'elles ne puissent plus mériter pour elles-mêmes, elles peuvent bénéficier de nos suffrages. Offrir la communion pour les défunts constitue un acte de charité fraternelle qui soulage leurs souffrances et hâte leur entrée au ciel.
Thomas a Kempis encourage vivement cette pratique. Chaque communion peut être offerte en suffrage pour un défunt particulier, ou pour toutes les âmes du purgatoire. Cette intention n'enlève rien aux fruits personnels que nous recevons, car la valeur du sacrement est infinie.
Conclusion pratique
Les effets merveilleux de la Sainte Communion que nous venons de contempler doivent susciter en nous un désir ardent de communier fréquemment et dignement. Devant un tel trésor de grâces, comment pourrions-nous demeurer indifférents ou négligents ? Que chaque communion soit préparée avec soin, reçue avec foi et amour, et suivie d'une action de grâces fervente.
Comme le conclut Thomas a Kempis : "Ô profondeur de l'amour divin que vous nous avez témoigné ! Vous qui, étant le Seigneur de l'univers et n'ayant besoin de rien, avez voulu habiter en nous par votre sacrement !"