Introduction
La concordance des temps (consecutio temporum) règle le choix du temps du subjonctif dans les subordonnées selon le temps de la principale. Priscien établit : si la principale est au présent ou futur (temps principaux), la subordonnée prend présent (simultanéité) ou parfait (antériorité) du subjonctif. Si la principale est au passé (temps historiques), la subordonnée prend imparfait (simultanéité) ou plus-que-parfait (antériorité). Cette règle s'applique aux finales, temporelles, causales.
Principe fondamental de la concordance
Temps principaux et temps historiques
La consecutio temporum repose sur une distinction capitale entre deux séries temporelles. Les temps principaux (présent, futur, parfait d'achèvement avec have) expriment une relation avec le moment présent de l'énonc iation. Les temps historiques (imparfait, parfait narratif, plus-que-parfait) situent l'action dans un passé coupé du présent. Cette bipartition temporelle, héritée de la grammaire grecque et systématisée par Priscien, structure profondément la syntaxe latine. Le parfait latin présente une ambiguïté : scripsi peut signifier "j'ai écrit" (parfait d'achèvement, temps principal) ou "j'écrivis" (parfait narratif, temps historique). Le contexte seul permet de trancher, et la concordance des temps dans les subordonnées confirme l'interprétation.
Rapports temporels exprimés
Dans les subordonnées au subjonctif, la concordance permet d'exprimer trois rapports temporels avec la principale : la simultanéité (l'action de la subordonnée se produit en même temps), l'antériorité (elle se produit avant), la postériorité (elle se produit après). La langue latine exprime la simultanéité et la postériorité par le même temps du subjonctif (présent après temps principal, imparfait après temps historique), le contexte seul permettant de distinguer. L'antériorité s'exprime par le parfait du subjonctif (après temps principal) ou le plus-que-parfait (après temps historique). Cette économie de moyens grammaticaux exige une lecture attentive et une compréhension fine du sens.
Tableau de la concordance
Après temps principaux
Lorsque la principale est au présent, au futur, ou au parfait d'achèvement, la subordonnée au subjonctif suit ce schéma : pour exprimer la simultanéité ou la postériorité, on emploie le subjonctif présent (oro ut venias, je prie que tu viennes ; orabo ut venias, je prierai que tu viennes). Pour exprimer l'antériorité, on emploie le subjonctif parfait (oro ut veneris, je prie que tu sois venu). Ces règles s'appliquent dans les finales, les temporelles au subjonctif, les causales au subjonctif, et toutes les complétives au subjonctif. La maîtrise de ce schéma est absolument fondamentale pour lire et écrire correctement en latin.
Après temps historiques
Lorsque la principale est à l'imparfait, au parfait narratif, ou au plus-que-parfait, la subordonnée suit ce schéma : pour la simultanéité ou la postériorité, subjonctif imparfait (orabam ut venires, je priais que tu viennes). Pour l'antériorité, subjonctif plus-que-parfait (orabam ut venisses, je priais que tu fusses venu). Cette règle, d'une rigueur quasi absolue en latin classique, se relâche quelque peu en latin tardif et médiéval, mais demeure la norme pour les auteurs soignés. Priscien insiste sur la nécessité de l'observer scrupuleusement. Les grammairiens médiévaux ont composé de nombreux vers mnémotechniques pour aider les étudiants à mémoriser ce tableau.
Applications dans les différents types de subordonnées
Dans les subordonnées finales
Les subordonnées finales, introduites par ut ou ne, suivent rigoureusement la concordance. Venit ut me videat (il vient pour me voir, présent + présent subj.) ; veniebat ut me videret (il venait pour me voir, imparfait + imparfait subj.). Venit ut me viderit serait agrammatical car une finale exprime normalement la simultanéité ou la postériorité, non l'antériorité. La finale explique le but, l'intention, qui est nécessairement contemporaine ou postérieure à l'action principale. Cette construction, omniprésente en latin, exige une application stricte de la concordance et constitue un excellent exercice pour l'étudiant.
Dans les subordonnées temporelles au subjonctif
Les subordonnées temporelles avec cum historique (accompagné du subjonctif) appliquent également la concordance : cum hoc diceret, venit (comme il disait cela, [quelqu'un] vint, imparfait subj. + parfait indic.). Le cum historique, très fréquent chez les historiens latins, exprime des circonstances narratives et prend toujours le subjonctif avec concordance stricte. D'autres conjonctions temporelles comme antequam, priusquam (avant que), dum (pourvu que, jusqu'à ce que) peuvent prendre le subjonctif et suivent alors la concordance. La distinction entre indicatif et subjonctif dans ces propositions affecte le sens et modifie les règles d'accord temporel.
Dans les subordonnées causales et autres
Les subordonnées causales avec quod ou cum au subjonctif (cause subjective, alléguée) suivent la concordance : iratus est quod venissem (il était en colère parce que j'étais venu, imparfait indic. + plus-que-parfait subj.). Les complétives au subjonctif après les verbes de volonté, de crainte, d'empêchement appliquent rigoureusement la règle. Les relatives au subjonctif (consécutives, finales, caractérisantes) la suivent également. En somme, toute proposition subordonnée au subjonctif obéit à la concordance, qui devient ainsi une des clés maîtresses de la syntaxe latine.
Exceptions et particularités
Le subjonctif parfait à valeur de présent
Dans certains cas, le subjonctif parfait a une valeur de présent et peut donc apparaître après un temps historique, semblant violer la concordance. Il s'agit notamment de certains verbes perfectifs où le parfait marque l'état présent résultant d'une action passée : meminerit (qu'il se souvienne), noverit (qu'il sache). Cette particularité, rare mais réelle, doit être connue pour ne pas commettre d'erreur d'interprétation. Priscien signale ces exceptions et les explique par la nature aspectuelle particulière de ces verbes.
L'attraction modale
L'attraction modale peut compliquer l'application de la concordance : une proposition qui devrait normalement être à l'indicatif peut passer au subjonctif "par attraction" du mode de la principale, et suit alors la concordance des temps du subjonctif. Ce phénomène, fréquent en latin classique, enrichit la langue d'une grande souplesse stylistique mais complique l'analyse syntaxique. L'étudiant doit être attentif à ces subtilités qui manifestent la richesse et la complexité de la langue latine.
Importance pédagogique et pratique
Dans l'apprentissage du latin
La concordance des temps constitue l'une des difficultés majeures de l'apprentissage du latin. Les étudiants francophones, habitués à la construction "que + indicatif" ou "que + subjonctif" sans concordance stricte, peinent souvent à intégrer cette règle. Les exercices de version (thème latin) exigent une application rigoureuse de la concordance, et de nombreuses erreurs proviennent de sa méconnaissance ou de son oubli. Les grammairiens médiévaux insistaient sur sa pratique intensive par des exercices répétés. Donat et ses successeurs ont multiplié les exemples et les tableaux pour faciliter la mémorisation.
Dans la lecture des auteurs
Pour lire correctement les auteurs latins, la maîtrise de la concordance est indispensable. Elle permet de comprendre les rapports temporels entre les propositions, de saisir la chronologie des événements, de percevoir les nuances de sens. Chez Cicéron, César, Tite-Live, Tacite, la concordance est appliquée avec une rigueur quasi absolue. Chez les auteurs chrétiens, notamment Augustin, Jérôme, Ambroise, elle demeure la norme, bien que quelques écarts apparaissent par influence du grec biblique. Les médiévaux, formés aux auteurs classiques, maintiennent généralement la règle dans leurs écrits soignés.
Contexte historique et transmission
Apollonius Dyscole avait déjà analysé la concordance des temps en grec. Priscien adapte et développe cette théorie pour le latin, établissant les règles qui seront enseignées pendant tout le Moyen Âge. Donat, plus élémentaire, mentionne déjà la concordance. Les grammairiens carolingiens (Alcuin), puis les maîtres des cathédrales et des universités médiévales (Alexandre de Villedieu avec son Doctrinale, Évrard de Béthune) consacrent de longs développements à cette règle fondamentale. Elle fait partie intégrante de l'art de parler correctement et ne peut être négligée sans ruiner toute prétention à maîtriser le latin.
Signification dans la pensée médiévale
Pour les médiévaux, la concordance des temps n'est pas qu'une règle technique : elle manifeste l'ordre, la cohérence, l'harmonie qui doivent présider à tout discours. De même que Dieu a ordonné le temps selon sa sagesse, de même le grammairien doit ordonner les temps verbaux selon les règles de la syntaxe. Cette discipline grammaticale prépare l'esprit à la logique, qui étudiera la concordance des propositions dans le raisonnement. L'étude rigoureuse de la concordance forme à la rigueur intellectuelle, vertu indispensable au théologien comme au philosophe. Apprendre à accorder correctement les temps, c'est apprendre à ordonner sa pensée selon la vérité.
Place dans le cursus
Ce point s'inscrit dans Section 2 : LE TRIVIUM – LES ARTS DU LANGAGE, et plus précisément dans la partie concernant A. LA GRAMMAIRE : Fondement de la pensée.
Lien avec la tradition
Les arts libéraux ne sont pas de simples disciplines académiques, mais une voie (via) vers la sagesse. Comme l'écrit Hugues de Saint-Victor dans son Didascalicon, ils restaurent en nous l'image divine obscurcie par le péché.
Références traditionnelles
- Platon, République (pour la philosophie de l'éducation)
- Aristote, Organon (pour la logique)
- Cicéron, De Oratore (pour la rhétorique)
- Boèce, Consolation de la Philosophie
- Martianus Capella, Les Noces de Philologie et Mercure
- Cassiodore, Institutiones
- Isidore de Séville, Étymologies
- Alcuin et la renaissance carolingienne
- Hugues de Saint-Victor, Didascalicon
- Jean de Salisbury, Metalogicon
- Thomas d'Aquin, Somme Théologique
Articles connexes
- Subjonctif
- Consecutio temporum
- Syntaxe
- Subordonnées temporelles
- Subordonnées causales
- Subordonnées finales
- Priscien : Institutiones Grammaticae
Pour aller plus loin
- Glossaire Latin - Termes latins essentiels
- Le Latin Chrétien - Langue de la Tradition
- Les Arts Libéraux - Vue d'ensemble complète
Ce point fait partie du manuel complet "Les Arts Libéraux Classiques : Tradition Antique et Médiévale" qui présente les 362 points essentiels de la tradition éducative occidentale.