Introduction
L'infinitif (infinitivus, "non limité") est un mode impersonnel du verbe qui fonctionne comme un nom verbal. Il ne comporte ni personne ni nombre, d'où son nom "non fini" ou "illimité". Priscien note que l'infinitif exprime l'action de manière abstraite (amare, aimer ; esse, être). Le latin possède trois temps d'infinitif : présent (amare), parfait (amavisse), futur (amaturus esse). L'infinitif est essentiel dans la proposition infinitive, construction caractéristique du latin où l'infinitif avec son sujet à l'accusatif forme une proposition complétive.
Nature et étymologie de l'infinitif
Le terme infinitivus ("illimité, indéfini") traduit le grec ἀπαρέμφατος (aparemphatos, "non circonflexe"), car ce mode du verbe n'est "limité" ni par la personne ni par le nombre. Donat enseigne que l'infinitif représente le verbe dans sa forme la plus abstraite, nommant simplement l'action ou l'état sans préciser qui l'accomplit ni combien le font. Cette caractéristique fait de l'infinitif un pont entre le verbe et le nom, une forme verbale nominalisée.
Double nature : verbe et nom
L'infinitif participe de deux natures grammaticales. Comme verbe, il possède un temps (présent, parfait, futur), une voix (active amare, passive amari), peut régir des compléments (amare Deum, aimer Dieu), et admettre des adverbes. Comme nom, il peut être sujet (errare humanum est, se tromper est humain), attribut, ou complément. Cette dualité, analysée par Denys de Thrace et Priscien, fait de l'infinitif une catégorie grammaticale unique.
Les trois temps de l'infinitif
Infinitif présent
L'infinitif présent (infinitivus praesentis) exprime une action simultanée ou générale : amare (aimer), esse (être), legere (lire), audire (entendre). C'est la forme citée dans les dictionnaires et celle qui sert à identifier la conjugaison d'un verbe. L'infinitif présent peut fonctionner comme substantif verbal neutre : vivere (le fait de vivre, la vie), sapere (le fait de savoir, la sagesse).
Infinitif parfait
L'infinitif parfait (infinitivus perfecti) exprime une action antérieure : amavisse (avoir aimé), legisse (avoir lu). À la voix active, il se forme avec le radical du parfait + -isse. À la voix passive, il se compose du participe parfait passif + esse : amatus esse (avoir été aimé). Cette forme permet d'exprimer l'antériorité temporelle dans les constructions infinitives.
Infinitif futur
L'infinitif futur (infinitivus futuri) exprime une action postérieure : amaturus esse (devoir aimer), lecturus esse (devoir lire). Il se forme du participe futur actif + esse. À la voix passive, forme rare, on utilise le supin en -um + iri : amatum iri (devoir être aimé). L'infinitif futur s'emploie surtout dans les propositions infinitives pour marquer la postériorité.
Emplois de l'infinitif
Infinitif substantivé
L'infinitif peut fonctionner comme un nom neutre singulier, sujet ou complément : errare humanum est (se tromper est humain), dulce et decorum est pro patria mori (il est doux et beau de mourir pour la patrie). Cette substantivation de l'infinitif, fréquente dans les sentences philosophiques, permet d'exprimer des notions abstraites. L'infinitif substantivé peut même régir un génitif : ars vivendi (l'art de vivre).
Infinitif complétif (infinitive)
L'emploi majeur de l'infinitif est dans la proposition infinitive (accusativus cum infinitivo), construction caractéristique du latin. Après les verbes de déclaration, perception, pensée, l'infinitif avec son sujet à l'accusatif forme une proposition complétive : scio te venire (je sais que tu viens), dico Deum esse bonum (je dis que Dieu est bon). Cette construction remplace les subordonnées complétives avec quod + indicatif ou ut + subjonctif.
Infinitif de narration
L'infinitif de narration (infinitivus historicus) remplace un verbe conjugué à l'indicatif dans un récit, créant un effet de rapidité et de vivacité : Romani clamare, hostes fugere (les Romains de crier, les ennemis de fuir). Cette construction, fréquente chez les historiens latins comme Tite-Live, confère au style une dynamique particulière et une impression d'actions simultanées se bousculant.
Infinitif exclamatif
L'infinitif peut exprimer l'indignation, la surprise, le regret dans des exclamations : mene incepto desistere victam! (moi, renoncer vaincue à mon entreprise !). Cet infinitif exclamatif, employé en poésie et dans la rhétorique, renforce le pathos en présentant l'action comme inconcevable ou révoltante.
Infinitif et philosophie
En philosophie, l'infinitif permet d'énoncer des concepts abstraits et des vérités universelles. Les traducteurs latins d'Aristote emploient massivement l'infinitif substantivé : ipsum esse (l'être lui-même), intelligere (l'intellection), velle (la volonté). Cette capacité de l'infinitif à exprimer l'abstraction pure en fait un outil privilégié de la pensée métaphysique, dimension analysée par les commentateurs médiévaux dans leurs traités de syntaxe philosophique.
Contexte historique
Cette notion trouve ses racines dans la tradition classique où les arts libéraux constituaient l'éducation de l'homme libre. Le trivium (grammaire, logique, rhétorique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie) formaient un cursus complet visant à la formation intégrale de l'esprit.
Signification et portée
Dans le cadre de la tradition patristique et médiévale, cet enseignement revêt une importance particulière. Les Pères de l'Église et les docteurs médiévaux ont su intégrer la sagesse antique dans une vision chrétienne de l'éducation.
Place dans le cursus
Ce point s'inscrit dans Section 2 : LE TRIVIUM – LES ARTS DU LANGAGE, et plus précisément dans la partie concernant A. LA GRAMMAIRE : Fondement de la pensée.
Lien avec la tradition
Les arts libéraux ne sont pas de simples disciplines académiques, mais une voie (via) vers la sagesse. Comme l'écrit Hugues de Saint-Victor dans son Didascalicon, ils restaurent en nous l'image divine obscurcie par le péché.
Références traditionnelles
- Platon, République (pour la philosophie de l'éducation)
- Aristote, Organon (pour la logique)
- Cicéron, De Oratore (pour la rhétorique)
- Boèce, Consolation de la Philosophie
- Martianus Capella, Les Noces de Philologie et Mercure
- Cassiodore, Institutiones
- Isidore de Séville, Étymologies
- Alcuin et la renaissance carolingienne
- Hugues de Saint-Victor, Didascalicon
- Jean de Salisbury, Metalogicon
- Thomas d'Aquin, Somme Théologique
Articles connexes
- Le verbe (verbum)
- Les accidents du verbe
- Indicatif
- Subjonctif
- Impératif
- Proposition infinitive
- Participe
Pour aller plus loin
- Glossaire Latin - Termes latins essentiels
- Le Latin Chrétien - Langue de la Tradition
- Les Arts Libéraux - Vue d'ensemble complète
Ce point fait partie du manuel complet "Les Arts Libéraux Classiques : Tradition Antique et Médiévale" qui présente les 362 points essentiels de la tradition éducative occidentale.