Jean Tauler (1300-1361), ce maître merveilleux de la mystique rhénane, a légué à la tradition spirituelle catholique une doctrine profonde du détachement absolu, qu'il désignait par le terme allemand Abgeschiedenheit. Ce mot, intraduisible littéralement, évoque bien plus qu'un simple détachement : il exprime une séparation radicale, une extraction de l'âme hors de toute création, de tout attachement créaturel, de toute image mentale, pour que demeure seule en elle la présence nue de Dieu. C'est un détachement non par négation amère, mais par un dépassement magnifique de tout ce qui n'est pas Dieu.
La Nature du Détachement selon Tauler
Le Renoncement à Tous les Créés
Tauler enseigne que l'Abgeschiedenheit commence par un détachement sincère de toutes les créatures. Non point une haine de la création - car la création est l'œuvre de Dieu et porte sa marque - mais une indifférence fondamentale, une capacité à en jouir ou à en être privé avec égalité de cœur. L'âme vraiment détachée ne possède rien comme sien, ne s'attache à aucune créature comme fin dernière, ne cherche en aucune chose créée sa satisfaction ou son repos définitif.
Ce détachement ne demande pas nécessairement l'abandon matériel des biens. Tauler reconnaît que certains cheminent dans le détachement tout en possédant richesses et dignités. Ce qui compte n'est pas la pauvreté externe, mais la mort intérieure au possessif. L'âme détachée pourrait jouir de mille délices créées sans y adhérer, tout comme elle supporterait mille privations sans résistance. C'est une liberté de l'esprit, non une destruction de la matière.
L'Extinction de la Volonté Propre
Un point central de la doctrine de Tauler est l'extinction progressive de la volonté personnelle. Non pas que l'âme cesse d'avoir une volonté - cela serait une mort physique - mais sa volonté devient de plus en plus transparente, de plus en plus unie à la volonté de Dieu. L'Abgeschiedenheit authentique consiste à vouloir ce que Dieu veut, quand Dieu le veut, de la manière dont Dieu le veut, sans réserve ni exception.
Cette extinction n'est pas suicide moral. C'est plutôt une transformation. La volonté propre, au lieu d'être domptée par la force ou écrasée par une dépression morbide, est graduellement éclairée, aimantée, transfigurée par la rencontre avec la volonté divine. Comme le fer plongé au cœur du feu prend les propriétés du feu, ainsi la volonté humaine unie à la volonté divine devient divine en son fonctionnement.
Le Chemin du Détachement Progressif
Les Trois Degrés du Renoncement
Tauler décrit classiquement trois degrés de renoncement. En premier lieu, le détachement des péchés et des vices - le renoncement aux évidentes infidélités à la loi de Dieu. C'est le commencement de la vie spirituelle, accessible à tout pénitent sincère. En second lieu, le détachement des attachements affectifs aux créatures, même bonnes et innocentes - les amitié terrestres, les consolations sensibles, les plaisirs licites. En troisième lieu, le détachement même des opérations de l'âme, des images mentales, des pensées élevées, afin que l'âme demeure nue avant Dieu.
Ce dernier degré est le plus élevé et le plus mystérieux. Il ne s'agit pas de devenir stupide ou insensible, mais de maintenir une capacité à transcender le connu et l'imaginable pour se tenir dans le silence adorant face au Dieu incompréhensible. C'est une mort à tout ce qu'on pense connaître de Dieu pour accueillir le Dieu qui surpasse toute pensée.
La Passivité Sainte
Tauler souligne que l'Abgeschiedenheit comporte une passivité croissante. Non pas l'inactivité, mais l'émergence d'une action divine qui opère à travers une âme devenue transparente. Au début du chemin, l'âme doit activement renoncer, activement combattre ses attachements. Mais à mesure qu'elle progresse, elle découvre qu'elle ne peut aller plus loin par ses propres efforts. Il faut que Dieu fasse en elle ce travail de détachement absolu. Seul Dieu peut extraire l'âme d'elle-même pour l'immerger dans son océan d'amour infini.
Cette passivité n'est pas une excuse pour l'indolence. C'est plutôt une collaboration subtile. L'âme doit continuellement consentir à ce que Dieu fait en elle, accueillir ses touches douces et terribles, abandonner ses résistances invisibles. Elle demeure active dans ce consentement total.
L'Abgeschiedenheit comme Condition de l'Union Mystique
L'Espace Vide que Dieu Seul Remplit
Tauler enseigne une vérité profonde : Dieu ne peut pleinement habiter et opérer dans une âme que dans la mesure où tous les autres l'ont quitée. Si l'âme reste attachée à ses pensées, ses sentiments, ses volitions propres, elle est encombrée, pleine d'elle-même. Où Dieu peut-il alors habiter ? C'est comme une maison remplie de meubles et de bric-à-brac ; il n'y a pas de place pour l'hôte. Seul le vide de l'Abgeschiedenheit crée l'espace où Dieu seul règne.
C'est pourquoi Tauler dit que le détachement n'est pas une fin en lui-même. C'est un chemin, un passage vers un bien infiniment plus grand. On ne renonce aux créatures pour jouir de la privation, mais pour recevoir Celui qui seul comble. Le détachement est le renoncement à mille gouttes pour être immergé dans l'océan infini de la divinité.
L'Union dans la Nudité de l'Esprit
À mesure que l'âme s'avance dans l'Abgeschiedenheit, elle arrive à une région de profonde nudité où toute image mentale, toute représentation, tout concept s'efface. Tauler appelle cela le "pur esprit" - l'âme réduite à sa forme la plus essentielle, sans ornements, sans voiles. C'est dans cette nudité extrême que se produit l'union transformante avec Dieu.
Cette union n'est pas une fusion absorbante qui détruirait l'individualité. L'âme demeure elle-même, mais devenue transparente, vivant entièrement en Dieu et de Dieu. C'est comme une goutte d'eau qui s'unit à l'océan : elle ne cesse pas d'être eau, mais elle participe maintenant à la totalité de l'océan. Ainsi l'âme détachée participe à la vie divine elle-même, non par imagination ou sentiment, mais en réalité mystérieuse.
Les Fruits Spirituels du Détachement
La Paix Profonde et la Joie Sans Raison
Le premier fruit du détachement véritable est une paix qui transcende toute compréhension. Cette paix n'est pas l'absence de difficultés - le mysticisme taulérien n'ignore pas la nuit obscure et la souffrance. Mais c'est une paix enracinée en Dieu, qui persiste même au milieu de la tempête. L'âme détachée n'est pas bousculée par les événements externes car elle a renoncé à chercher en eux sa satisfaction. Seul Dieu la satisfait, et c'est une satisfaction ineffable.
Avec cette paix vient une joie sui generis, sans objet précis, sans motif sensible. C'est la joie d'exister en union avec Dieu, de respirer dans son atmosphère, de battre du cœur au rythme de son amour éternel. Cette joie ne dépend d'aucune circonstance favorable, car elle jaillit d'une source intérieure qui est la présence du Dieu infini.
La Liberté Véritable
Tauler souligne que l'Abgeschiedenheit libère réellement l'âme. Tant qu'on est attaché aux créatures, on est esclave. L'homme qui craint la perte de son honneur est enchaîné à son honneur. Celui qui craint la pauvreté est esclave de son attachement à la richesse. Celui qui craint la maladie est esclave du souci de sa santé. Mais celui qui, par la grâce de Dieu, a renoncé à tout, ne peut être asservi par rien.
C'est une liberté chrétienne authentique, fondée sur la mort à l'égoïsme. L'âme devient libre comme le vent, capable d'agir selon la sagesse divine plutôt que selon les impulsions de la nature charnelle. Elle est libre de servir, libre d'aimer sans calcul, libre de mourir si Dieu le demande.
L'Abgeschiedenheit dans la Vie Ordinaire
Une Sainteté Accessible à Tous
Tauler, contrairement à certaines formes de mysticisme élitiste, insiste sur le fait que l'Abgeschiedenheit n'est pas réservée aux moniales ou aux ermites. Certes, la vie religieuse offre des avantages externes pour la pratique du détachement. Mais le détachement de l'esprit, le vrai renoncement intérieur, est accessible à tous les état de vie. Le père de famille qui renonce à sa volonté propre pour la volonté de Dieu, le marchand qui conduit ses affaires dans le détachement du profit, la mère de famille qui se dépouille continuellement de son amour-propre - tous cheminent dans l'Abgeschiedenheit.
Ce qui importe, c'est l'attitude intérieure, non la situation extérieure. Tauler raconte l'histoire d'une femme qui, en accomplissant les tâches les plus humbles de sa maison, vit une profonde union à Dieu par le détachement, tandis que d'autres en cellule monacale demeurent pleins d'eux-mêmes. L'Abgeschiedenheit véritablement pratiquée transforme la vie de quiconque, où qu'il soit.
La Mort Mystique Quotidienne
Tauler exhorte ses disciples à une mort quotidienne, une renonciation continuelle. Chaque matin, l'âme dispose doit renouveler son abandon, continuer le travail de détachement. Car les attachements sont tenaces ; ils reviennent constamment. C'est pourquoi Tauler parle d'une lutte perpétuelle, non par violence, mais par un renoncement doux et persévérant à ce qui nous réclame, à ce qui nous flatte, à ce qui nous effraye.
Cette mort mystique quotidienne, c'est partager la Passion du Christ. En mourant à sa volonté propre, on s'unit au mystère du Calvaire. Et comme après la mort vient la résurrection, ainsi après le renoncement complet au vieux moi advient la résurrection en Christ, une vie nouvelle dans l'Esprit.
L'Héritage Taulérien pour la Tradition Catholique
L'enseignement de Tauler sur l'Abgeschiedenheit demeure une source vivifiante pour la spiritualité catholique de tous les temps. Dans un siècle de confusion, d'attachement frénétique aux créatures, de perte de vision de Dieu comme fin dernière, la voix de Tauler appelle à revenir à l'essentiel. Elle rappelle que le bonheur véritable, la paix durable, l'union transformante avec Dieu ne peuvent se trouver que dans ce détachement radical qui se meurt à tout pour vivre en Dieu seul.
C'est une doctrine exigeante, certes, mais libérante. Elle n'écrase pas, elle élève. Elle ne frustre pas, elle comble. Et elle offre à chaque chrétien sincère un chemin concret vers la sainteté - non par des exploits extraordinaires, mais par un renoncement continuel à soi-même et un abandon perpétuel à la Sagesse divine qui conduit tous ceux qui lui font confiance vers des rivages de gloire dont les yeux mortels n'ont pas vu, où l'âme jouit de Dieu dans une nudité bienheureuse, dans l'Abgeschiedenheit éternelle.
Cet article est mentionné dans
- Tauler et la Mystique Rhénane - Maître de la contemplation et du détachement spirituel
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- La Mystique Rhéno-Flamande - École de contemplation et d'union à Dieu
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