Le terme Gelassenheit, que nous traduisons imparfaitement par « détachement » ou « abandon », représente l'essence de la pensée mystique de Maître Eckhart. C'est plus qu'une vertu parmi d'autres ; c'est la vertu suprême, celle qui contient toutes les autres en elle, celle qui ouvre à l'âme les portes de l'union mystique avec Dieu. La Gelassenheit est le lâcher-prise absolu de toute possession, de toute volonté propre, de toute prétention à être quelque chose de par soi-même. C'est l'abandon total à l'action divine, une rémission de soi si complète que l'âme ne se possède plus elle-même mais devient la propriété entière de Dieu.
La Nature et les Dimensions de la Gelassenheit
Le Détachement des Creatures Extérieures
Eckhart commence l'exposition de la Gelassenheit par ce qui semble le plus facile : le détachement des choses extérieures. Les richesses, l'honneur, la santé, les amis, la famille - tout cela doit être vu avec une indifférence fondamentale. Non pas par mépris ou par une haine de la création, mais par une reconnaissance que ces créatures, tout en étant bonnes en elles-mêmes, ne peuvent jamais combler l'âme.
L'âme qui est véritablement attachée à une créature extérieure ne peut pas s'appartenir entièrement à Dieu. Elle est partagée, divisée, dispersée. Le détachement des choses extérieures repose simplement cet axiome de base de la vie spirituelle : plus on lâche prise sur les créatures, plus la capacité de recevoir Dieu augmente. C'est une question d'espace intérieur, de capacité receptive.
Mais Eckhart souligne que ce détachement doit être total. On ne peut pas choisir de se détacher de certaines choses mais pas d'autres. La Gelassenheit authentique doit embrasser tout. Si je me détache de la richesse mais que je reste attaché à mon honneur, je reste entravé. Si je lâche prise sur les biens matériels mais que je suis attaché à mes consolations spirituelles, je suis encore enchainé.
Le Détachement des Images Mentales et des Pensées
Plus profond que le détachement des choses matérielles est le détachement des images mentales. L'âme peut se détacher extérieurement de tout, vivre dans un désert physique, et pourtant rester intérieurement remplie de pensées, d'imaginations, de représentations mentales.
Eckhart insiste sur le fait que la Gelassenheit doit aussi comprendre le lâcher-prise des pensées, même les pensées élevées et spirituelles. Elle doit lâcher prise sur les images de Dieu qu'elle cultive mentalement. Elle doit renoncer aux méditations discursives, aux contemplations mentales, aux représentations figuratives du divin.
C'est un point d'une subtilité remarquable. Beaucoup de mystiques demeurent attachés à leurs opérations mentales spirituelles - leur capacité à méditer, à contempler, à former des images élevées de Dieu. Eckhart dit que c'est là un attachement subtil qui doit aussi être abandonné. L'âme doit même lâcher prise sur sa propre capacité de contemplation.
Le Lâcher-Prise de la Volonté Propre
Le plus profond niveau de la Gelassenheit est le lâcher-prise de la volonté propre elle-même. C'est l'étape où beaucoup de spirituels avancés demeurent longtemps, car c'est l'abandon le plus difficile. Il s'agit de mourir à ce sens d'autonomie personnelle, à la conviction que « je peux vouloir ceci ou cela ».
Eckhart enseigne que tant que l'âme retient une volonté propre - même une volonté dirigée vers le bien, même une volonté de servir Dieu - elle ne peut pas vraiment se remettre à Dieu. Car cette volonté propre, quelle que soit sa noble orientation, reste une barrière entre l'âme et Dieu.
C'est pourquoi le Gelassenheit comporte un abandon de ce que nous aimerions faire, de ce que nous pensons être le mieux, de ce que nos inclinations naturelles nous poussent à faire. C'est un silence profond de la volonté personnelle, qui permet à la volonté de Dieu de s'opérer sans obstruction.
La Gelassenheit comme Mort au Moi
L'Anéantissement du Sentiment d'Auto-Existence
Au cœur de la Gelassenheit gît une mort radicale au sens d'auto-existence. Tant que j'existe pour moi-même, tant que j'ai une conscience de mon existence indépendante, tant que je me possède moi-même, je ne peux pas entrer pleinement dans l'abandon à Dieu.
C'est une mort qui n'est pas physique - l'âme continue à vivre, à agir, à opérer. Mais c'est une mort à la possession de soi, à l'appropriation de sa propre vie. Eckhart dit que l'âme doit mourir de manière qu'elle ne se considère plus elle-même, ne se connaît plus elle-même, ne possède plus elle-même.
Il s'agit d'une extinction silencieuse du moi égocentrique. Ce n'est pas une dépression ou une apathie, car l'âme reçoit sa vie de Dieu et devient plus vivante, plus énergique, plus capable d'action que jamais. Mais elle ne se sent plus comme le possesseur de cette vie ; elle la reçoit à chaque instant comme un don gratuit.
La Transparence de l'Âme
Quand la Gelassenheit arrive à sa maturité, l'âme devient complètement transparente. C'est comme si l'âme n'existait plus en tant qu'obstacle, en tant qu'écran qui bloquerait Dieu. Dieu opère directement à travers l'âme, la façonnant, la mouvant, la guidant.
C'est un image que Eckhart utilise : l'âme devient comme un instrument de Dieu. Un instrument ne pose pas de conditions à celui qui l'utilise ; il ne cherche pas à diriger l'action ; il se livre simplement. Ainsi l'âme détachée se devient comme un instrument parfait à travers lequel Dieu opère son œuvre.
Mais Eckhart précise que ce n'est pas une perdre de la personnalité. L'âme demeure elle-même, avec ses dons particuliers, ses talens spécifiques, sa vocation unique. Mais tout cela est maintenant animé d'une manière entièrement nouvelle - par Dieu lui-même agissant à travers l'âme.
La Gelassenheit et la Liberté Véritable
La Paradoxe de la Liberté dans l'Abandon
Un paradoxe merveilleux caractérise la doctrine eckhartienne de la Gelassenheit : c'est en lâchant prise que l'âme devient véritablement libre. En renonçant à sa volonté propre, elle découvre une liberté infinie. En cessant d'être la maîtresse de sa vie, elle connaît une liberté sans égale.
Cela semble contredire la sagesse naturelle. Nous pensons que la liberté consiste à faire ce que nous voulons, à affirmer notre volonté, à maîtriser nos circonstances. Eckhart dit que c'est une fausse liberté - une liberté entravée, limitée, esclave en réalité de nos désirs.
La vraie liberté, dit-il, est celle de l'âme qui ne veut rien d'elle-même, qui ne réclame rien, qui se remet entièrement à Dieu. Cette âme est libre comme le vent, capable d'agir en tout endroit, en toute circonstance, sans crainte, sans attachement, sans entrave.
La Non-Volonté et le Non-Désir
Eckhart pousse la Gelassenheit jusqu'à une région où même la distinction entre volonté et non-volonté s'efface. L'âme détachée n'a pas une volonté qu'elle réprime ou qu'elle sacrifie. Elle a plutôt une absence de volonté propre, une non-volonté. Elle ne veut rien. Mais en ne voulant rien, elle est libre de vouloir ce que Dieu veut.
Cela dépasse la simple obéissance. On peut obéir à une loi extérieure tout en conservant une volonté propre qui se révolte. Mais la Gelassenheit eckhartienne comporte une absorption de la volonté propre dans la volonté divine, de sorte qu'il n'y a plus une tension entre deux volontés.
De même, Eckhart parle d'un non-désir. L'âme détachée ne désire rien - pas même Dieu, au sens ordinaire du désir. Cela peut sembler étrange, mais c'est profond. Car le désir ordinaire comporte un manque, une distance entre le désireur et l'objet du désir. Quand ce manque est comblé, le désir cesse.
Mais l'âme unie à Dieu par la Gelassenheit n'a pas ce manque. Elle possède déjà ce qu'elle veut, non pas pour l'avoir en propriété mais pour vivre en lui. Elle est en repos sans manque, en union sans distance.
Les Étapes de la Gelassenheit
La Purification Initiale
Eckhart reconnaît que la Gelassenheit est un chemin progressif. D'abord vient ce qu'on pourrait appeler la purification initiale - l'âme se détache des péchés, des vices, des passions désordonnées. C'est le travail des pénitents sincères. C'est difficile, mais encore possible par l'effort humain assisté de la grâce.
Cependant, Eckhart souligne que ces efforts ne suffisent jamais. On peut se dépouiller de tous les péchés et demeurer empoisonné par une subtile complaisance en sa propre vertu. C'est pourquoi il faut aller au-delà.
Le Détachement du Détachement
Une seconde étape est ce qu'on pourrait appeler le « détachement du détachement ». L'âme qui a accompli un certain détachement peut devenir attachée à ce détachement ! Elle peut se complaire dans sa capacité à renoncer, dans sa vertu de pauvreté d'esprit, dans son avancée spirituelle.
Eckhart, avec une perspicacité remarquable, reconnaît ce piège subtil. La vraie Gelassenheit doit aussi abandonner l'attachement à son propre détachement. L'âme doit lâcher prise même sur le détachement qu'elle a accompli.
L'Abandon Absolu et Perpétuel
Enfin vient l'abandon perpétuel - un état où l'âme a tellement progressé dans la Gelassenheit qu'elle demeure continuellement dans cet abandon, même en agissant, même en parlant, même en exerçant ses responsabilités ordinaires.
C'est un état de repos actif où il n'y a plus de division entre la contemplation et l'action. L'âme agit à travers elle, mais l'âme demeure enracinée en Dieu, lâchant prise perpétuellement, s'abandonnant continuellement à ce qui se présente.
La Gelassenheit dans la Vie Ordinaire
Une Vertu Accessible à Tous
Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, Eckhart insiste sur le fait que la Gelassenheit n'est pas réservée aux moines dans les cloîtres. Elle est un chemin ouvert à tous, indépendamment de leur état de vie.
Le père de famille qui accepte avec abandon les difficultés que sa charge lui apporte pratique la Gelassenheit. La mère qui renonce à ses propres plans pour servir sa famille en esprit d'abandon à Dieu vit cette vertu. Le commerçant qui mène ses affaires sans attachement au profit personnel exerce la Gelassenheit.
Ce qui compte n'est pas la situation extérieure, mais l'attitude intérieure. Quelqu'un dans un palais peut vivre dans la complète Gelassenheit s'il n'est pas attaché à son palais. Quelqu'un dans une cellule peut demeurer plein de son moi si son cœur est attaché à sa solitude ou à sa propre sainteté.
La Gelassenheit en Action
Un aspect remarquable de la doctrine d'Eckhart est que la Gelassenheit n'rend pas l'âme inactive ou indifférente. Au contraire, l'âme détachée est étonnamment active, capable, efficace.
C'est parce que l'âme n'est plus handicapée par l'anxiété du moi, par la crainte des conséquences personnelles, par le souci de son image ou de sa réputation. Elle peut agir avec une générosité totale, avec une efficacité pleine, sachant qu'elle ne possède pas les résultats de ses actions et que Dieu en dispose comme il le veut.
La Gelassenheit et l'Union Avec Dieu
Le Chemin vers la Naissance de Dieu
Pour Eckhart, la Gelassenheit est la condition sine qua non pour que le Verbe de Dieu se naisse dans l'âme. Tant que l'âme possède elle-même, retient sa volonté, demeure attachée à quelque chose, il n'y a pas de place pour que Dieu engendre son Verbe en elle.
La Gelassenheit vide l'âme de tout pour que seul Dieu l'habite. C'est le chemin direct, le plus court, vers l'union transformante.
La Paix Qui Surpasse Tout Entendement
Celui qui vit dans la Gelassenheit découvre une paix d'une profondeur insondable. Ce n'est pas la paix d'une absence de problèmes - les épreuves continuent. C'est une paix enracinée en Dieu, indépendante des circonstances.
C'est la paix de celui qui ne se possède plus, qui ne doit plus lutter pour défendre son moi, qui a renoncé à contrôler son destin. Cette paix envahit tout l'être, non pas comme une stupéfaction mais comme une clarté, une joie silencieuse.
L'Héritage de la Gelassenheit Eckhartienne
L'enseignement d'Eckhart sur la Gelassenheit a profondément façonné la mystique occidentale. Tauler et Suso en ont perpétué l'esprit. Elle a influencé les grands mystiques postérieurs comme Thérèse d'Avila et Jean de la Croix.
Mais plus important encore, elle demeure une provocation vivante à chaque chrétien : es-tu prêt à lâcher prise absolument ? Es-tu prêt à abandonner ta volonté, tes plans, ton sens d'existence autonome ? C'est l'appel à l'union mystique, à la transformation en Dieu, à la participation à la vie divine elle-même.
Cet article est mentionné dans
- Maître Eckhart et l'Union Mystique - Docteur et maître mystique
- Les Sermons Allemands de Maître Eckhart - Exposition de cette vertu en vernaculaire
- L'Abgeschiedenheit selon Tauler - Concept frère du Gelassenheit
- La Naissance de Dieu dans l'Âme selon Eckhart - Fruit de la Gelassenheit
- La Mystique Rhéno-Flamande - Tradition dont la Gelassenheit est l'axe central