Summa Theologiae, Tertia Pars, Q. 5
Présentation
Cette question traite de : Du mode de l'union du côté de la nature humaine
Saint Thomas examine ici comment la nature humaine du Christ s'unit à la personne divine du Verbe. Après avoir étudié l'union elle-même et son mode du côté de la personne divine, il convient d'examiner ce qui touche à la nature humaine assumée et à son mode d'union à la divinité. Cette question approfondit le mystère de l'Incarnation en clarifiant les modalités selon lesquelles l'humanité du Christ participe à l'union hypostatique.
Introduction théologique
Le mystère de l'union hypostatique
L'union hypostatique désigne l'union de la nature divine et de la nature humaine dans l'unique personne du Verbe incarné. Du côté de la nature humaine, cette union soulève des questions essentielles : la nature humaine du Christ est-elle assumée dans son intégralité ? Comment s'unit-elle au Verbe sans confusion des natures ? Quelle est la relation entre le corps et l'âme du Christ dans cette union ?
Enjeux doctrinaux
Cette question revêt une importance capitale pour la foi chrétienne. Elle permet de réfuter les hérésies qui nient soit la pleine divinité du Christ (arianisme), soit sa pleine humanité (docétisme, monophysisme). Saint Thomas établit avec précision que le Christ possède une nature humaine complète et parfaite, corps et âme, unie hypostatiquement à la personne divine du Verbe sans altération ni confusion des deux natures.
Développement doctrinal
La nature humaine assumée dans son intégralité
Le Christ a assumé une nature humaine véritable et complète, comprenant un corps réel tiré de la substance de la Vierge Marie et une âme rationnelle créée par Dieu. Contre les hérétiques qui prétendaient que le Verbe avait pris seulement un corps sans âme, ou un corps et une âme sensitive sans intelligence, Saint Thomas affirme que l'humanité du Christ possède toutes les perfections essentielles à la nature humaine. Le Verbe n'a pas remplacé l'âme humaine, mais s'est uni à une nature humaine complète.
Cette intégrité de la nature humaine est nécessaire pour que le Christ soit véritablement médiateur entre Dieu et les hommes. Si le Christ n'avait pas possédé une intelligence humaine, il n'aurait pu mériter pour nous par des actes proprement humains. Si son humanité avait été déficiente, notre propre humanité n'aurait pas été parfaitement rachetée, car selon le principe patristique : "Ce qui n'est pas assumé n'est pas sauvé."
Le mode de l'union du corps et de l'âme au Verbe
La nature humaine du Christ s'unit au Verbe selon un ordre déterminé. L'âme et le corps ne s'unissent pas séparément au Verbe, mais c'est la nature humaine tout entière, composée du corps et de l'âme unis, qui est assumée par le Verbe. Cependant, on peut distinguer une certaine priorité de l'âme dans cette union, non temporelle mais selon l'ordre de nature et de perfection.
L'âme du Christ, étant plus noble que le corps, a une relation plus immédiate au Verbe. C'est par la médiation de l'âme que le corps est uni au Verbe, de même que c'est par l'âme que le corps participe à la vie et reçoit sa forme substantielle. Néanmoins, cette distinction ne signifie pas que le corps soit moins véritablement uni au Verbe, car toute la nature humaine est assumée dans l'unité de la personne divine.
L'union des parties de la nature humaine
Les parties de la nature humaine (corps et âme, facultés et puissances) sont toutes assumées par le Verbe dans leur ordre propre. Le corps du Christ est un vrai corps humain avec tous ses organes et ses membres. L'âme du Christ possède toutes les facultés naturelles : intelligence, volonté, appétits sensitifs. Ces facultés opèrent selon leurs modes propres tout en étant élevées par leur union à la personne divine.
Les facultés inférieures du Christ (sensibilité, imagination, appétits sensitifs) sont parfaitement soumises à la raison, mais elles conservent leur mouvement propre. C'est pourquoi le Christ a pu véritablement éprouver la tristesse, la crainte et les autres passions de l'âme sensitive, sans que ces passions impliquent aucun désordre ni péché. Sa sensibilité était parfaitement humaine et parfaitement ordonnée.
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle de Saint Thomas :
Articulation des articles
- L'assomption de la nature humaine : Le Verbe a-t-il assumé la nature humaine par l'intermédiaire de l'âme ?
- L'ordre de l'assomption : Le Verbe a-t-il assumé le corps par l'intermédiaire de l'âme ?
- Les parties de la nature : L'âme a-t-elle été assumée avant le corps ?
- La chair et le sang : La chair du Christ a-t-elle été assumée selon toutes ses parties ?
Méthode argumentative
Pour chaque article, Saint Thomas présente d'abord les objections qui semblent s'opposer à la vérité catholique. Il oppose ensuite le Sed Contra, généralement tiré de l'Écriture ou des Pères. Dans le Corpus, il développe sa réponse en distinguant soigneusement les différents aspects de la question. Enfin, dans les Responsiones ad objectiones, il résout chaque difficulté soulevée en montrant comment elle se concilie avec la doctrine vraie.
Portée théologique
Pour la christologie
Cette question établit les fondements d'une christologie orthodoxe. Elle montre que le Christ est parfait en divinité et parfait en humanité, que les deux natures subsistent dans l'unité de la personne divine sans confusion ni séparation. Elle permet de comprendre comment le Christ peut être à la fois impassible selon sa divinité et passible selon son humanité, immortel et mortel, infini et fini.
Pour la sotériologie
La doctrine de l'assomption intégrale de la nature humaine fonde la possibilité du salut. Parce que le Christ a assumé une nature humaine complète, il a pu mériter pour nous par des actes véritablement humains. Parce qu'il a uni cette nature à sa personne divine, ses actes humains ont une valeur infinie capable de satisfaire pour tous les péchés du monde. Parce qu'il a souffert dans sa nature humaine, il nous a rachetés par un vrai sacrifice d'expiation.
Pour la vie spirituelle
La considération de l'humanité parfaite du Christ nourrit la dévotion et l'imitation. Le Christ n'est pas seulement Dieu lointain, mais homme véritable qui a connu nos épreuves. Son âme humaine a prié, sa volonté humaine s'est conformée à la volonté divine, sa sensibilité humaine a éprouvé la douleur. En contemplant cette humanité sainte, le chrétien trouve le modèle parfait de la vie selon Dieu et l'encouragement à supporter ses propres souffrances en union avec celles du Sauveur.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Troisième Partie de la Somme Théologique, qui traite de l'Incarnation, des sacrements et des dernières fins. Elle complète les questions précédentes sur la convenance de l'Incarnation, le mode de l'union en général, et la personne assumante. Elle prépare les questions suivantes sur les attributs de l'humanité du Christ : sa grâce, sa science, sa puissance.
Développements ultérieurs
Les conciles œcuméniques ont confirmé et précisé la doctrine thomiste sur ce point. Le concile de Chalcédoine (451) a défini que le Christ existe "en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation". Le IIIe concile de Constantinople (681) a affirmé l'existence de deux volontés et de deux opérations naturelles dans le Christ, correspondant à ses deux natures.
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Tertia Pars, Question 5
- Concile de Chalcédoine (451), Définition de foi
- Saint Jean Damascène, De Fide Orthodoxa
- Pie XII, Sempiternus Rex (1951)
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