Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 56
Introduction
Cette question explore : Question 56
La question 56 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien.
Développement théologique
La nature de la prudence
La question 56 de la Secunda Secundae traite de la prudence, la première et la plus noble des vertus cardinales. La prudence n'est pas la simple sagacité mondaine ou la prudence charnelle que condamne l'Écriture, mais la vertu qui perfectionne la raison pratique pour discerner en toute circonstance le vrai bien à accomplir et les moyens justes pour y parvenir. Elle est appelée "aurige des vertus" (auriga virtutum) car elle dirige toutes les vertus morales en leur indiquant le juste milieu à observer. Sans la prudence, aucune vertu morale n'est parfaite, car on ne peut pratiquer la justice, la force ou la tempérance sans savoir concrètement comment les exercer dans les situations particulières de la vie.
L'acte propre de la prudence : commander
Saint Thomas établit que l'acte principal et spécifique de la prudence est le commandement (praecipere), c'est-à-dire l'application du jugement au cas concret pour diriger l'action. La prudence suppose certes le conseil (délibération sur les moyens) et le jugement (discernement du meilleur moyen), mais son acte culminant est de commander effectivement l'exécution du bien reconnu. C'est en cela qu'elle diffère de la simple science morale qui connaît le bien de manière générale : la prudence ordonne l'action hic et nunc, dans cette situation concrète avec toutes ses circonstances particulières. Celui qui connaît le bien sans le commander effectivement à sa volonté n'est pas véritablement prudent.
Les parties intégrales de la prudence
La prudence requiert plusieurs dispositions qui constituent ses parties intégrales, c'est-à-dire les éléments nécessaires à son exercice complet. Saint Thomas en énumère huit : la mémoire des expériences passées qui éclairent le présent ; l'intelligence (ou intuition) des principes moraux premiers ; la docilité qui accepte humblement les conseils des sages ; la sagacité qui découvre rapidement par soi-même ce qu'il faut faire ; la raison qui délibère soigneusement ; la providence ou prévoyance qui anticipe l'avenir ; la circonspection qui considère toutes les circonstances ; et la précaution qui évite les obstacles. Ces huit qualités forment ensemble la vertu parfaite de prudence.
Les parties subjectives : prudence personnelle et sociale
La prudence se divise selon ses différents objets en plusieurs espèces. Il y a d'abord la prudence monastique ou personnelle qui dirige l'homme dans la conduite de sa propre vie vers sa fin. Mais l'homme étant social par nature, il y a aussi la prudence économique qui gouverne la famille (prudence du père de famille) dans la direction du foyer), la prudence politique qui gouverne la cité (prudence des gouvernants qui ordonnent le bien commun temporel), et même une prudence politique des gouvernés qui les dispose à obéir prudemment et à participer sagement au bien commun. Ces différentes espèces de prudence sont distinctes car leurs objets diffèrent, mais elles s'harmonisent toutes dans la recherche du bien humain intégral.
Les parties potentielles : vertus annexes
Certaines vertus participent de la nature de la prudence sans en réaliser toute la perfection ; ce sont ses parties potentielles. La bonne délibération (eubulia) excelle dans le conseil sans atteindre le commandement ; le bon jugement (synesis) dans les cas ordinaires et la gnomè dans les cas extraordinaires excellent dans le jugement sans commander l'action. Ces vertus, bien qu'imparfaites comparées à la prudence complète, sont nécessaires car elles préparent et accompagnent l'acte de commander. Elles montrent que la vie morale exige un ensemble harmonieux de dispositions intellectuelles et volitives.
Les vices opposés par défaut : imprudence et négligence
La prudence est attaquée par des vices opposés. Par défaut, l'imprudence est l'absence ou l'insuffisance de prudence. Elle revêt plusieurs formes : la précipitation qui agit sans délibérer suffisamment ; l'irréflexion qui juge sans examiner les circonstances ; l'inconstance qui abandonne le bon propos par faiblesse ; et la négligence qui omet de commander ce que la raison a jugé bon. Ces défauts sont péchés dans la mesure où ils procèdent d'une volonté qui ne veille pas à exercer la prudence qu'elle devrait avoir. La négligence est particulièrement grave car elle compromet tout l'ordre de la vie morale en empêchant l'exécution du bien connu.
Les vices opposés par excès : prudence charnelle et astuce
Par excès ou plutôt par déviation, d'autres vices usurpent le nom de prudence. La prudence de la chair est la sagacité employée à poursuivre les biens terrestres comme fin ultime, oubliant la fin éternelle ; saint Paul la condamne comme "ennemie de Dieu". L'astuce (astutia) emploie des moyens mauvais ou trompeurs pour atteindre même une fin bonne ; elle viole la droiture morale. La ruse et la fraude en sont les filles : la ruse simule faussement, la fraude trompe effectivement. Ces fausses prudences sont plus dangereuses que l'imprudence car elles pervertissent la raison en la mettant au service du mal. Elles manifestent la malice humaine qui détourne les dons de Dieu.
La prudence chrétienne et la prudence surnaturelle
La prudence naturelle, fruit de l'expérience et de la réflexion, ne suffit pas pour l'ordre surnaturel. Il existe une prudence infuse que Dieu donne avec la grâce sanctifiante, proportionnée à la fin surnaturelle de l'homme. Cette prudence chrétienne ne contredit pas la prudence naturelle mais l'élève et la perfectionne en l'ordonnant à Dieu comme fin ultime. Elle est éclairée par la foi qui révèle les vérités surnaturelles, guidée par les dons du Saint-Esprit (surtout le don de conseil), et formée par l'expérience spirituelle. Le prudent chrétien ne cherche pas seulement le bien humain temporel mais le bien éternel, sachant que "la sagesse de ce monde est folie devant Dieu" (1 Co 3, 19) et que la véritable prudence consiste à tout ordonner au salut éternel.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : Question 56
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Conclusion
La Question 56 de la Secunda Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété. La doctrine thomiste de la prudence est d'une importance capitale pour la vie chrétienne, car elle montre comment la foi doit éclairer la raison pratique et comment la grâce perfectionne la nature sans la détruire. La prudence véritable n'est ni la lâcheté qui craint d'agir pour Dieu, ni la témérité qui agit sans réflexion, mais la vertu qui discerne sagement le bien à faire et le fait courageusement, ordonnant toute la vie à la gloire de Dieu et au salut éternel.
Articles connexes
- Question 47 - La Prudence en général : Fondements de la vertu de prudence
- Question 54 - Des Vertus Morales : Les vertus que la prudence dirige
- Les Vertus Cardinales : Les quatre piliers de la vie morale
- Le Don de Conseil : Le don du Saint-Esprit qui perfectionne la prudence
- La Conscience Morale : Le jugement pratique sur la bonté des actes