Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 31
Présentation
La question 31 de la Secunda Secundae examine la bienfaisance, c'est-à-dire l'acte par lequel on fait du bien au prochain. Cette question s'inscrit dans le traité de la charité, dont la bienfaisance constitue l'un des actes principaux. Saint Thomas y analyse la nature de cet acte vertueux, son ordre, sa nécessité et ses modalités d'exercice.
La bienfaisance découle directement de la charité qui nous commande d'aimer notre prochain comme nous-mêmes. Elle ne consiste pas seulement en une bienveillance intérieure, mais se manifeste dans des actes extérieurs concrets par lesquels nous procurons effectivement le bien de notre prochain.
Nature de la bienfaisance
Définition et essence
La bienfaisance est un acte de la vertu de charité par lequel nous conférons activement des bienfaits à autrui. Elle se distingue de la simple bienveillance, qui est un acte intérieur de volonté souhaitant du bien à quelqu'un, alors que la bienfaisance passe à l'acte extérieur et réalise effectivement ce bien. Saint Thomas enseigne que la bienfaisance est un effet naturel de l'amour : celui qui aime véritablement désire faire du bien à l'être aimé et travaille activement à son bien.
La bienfaisance implique donc deux éléments essentiels : premièrement, la volonté intérieure d'aimer le prochain et de lui vouloir du bien ; deuxièmement, l'action extérieure par laquelle on procure effectivement ce bien. Ces deux dimensions sont inséparables dans la perfection de l'acte de bienfaisance.
Les différentes formes de bienfaits
Les bienfaits que nous pouvons conférer à autrui sont de plusieurs ordres. Les biens spirituels sont les plus excellents : l'enseignement de la vérité, la correction fraternelle, la prière pour autrui, le bon exemple. Viennent ensuite les biens corporels : nourrir l'affamé, vêtir celui qui est nu, visiter les malades, secourir les nécessiteux. Les biens temporels comme l'assistance matérielle et le soutien dans les affaires temporelles constituent également une forme légitime de bienfaisance.
Saint Thomas établit une hiérarchie claire : les bienfaits spirituels l'emportent sur les corporels, car l'âme est plus noble que le corps. Cependant, selon les circonstances et les besoins du prochain, il peut être opportun de commencer par les bienfaits corporels pour disposer quelqu'un à recevoir ensuite les bienfaits spirituels.
L'ordre de la bienfaisance
Le principe de l'ordre dans la charité
Bien que la charité s'étende à tous les hommes, la bienfaisance doit observer un certain ordre. Saint Thomas enseigne que nous devons faire du bien à tous, mais principalement à ceux qui nous sont plus proches, soit par les liens naturels (famille), soit par les liens spirituels (communauté de foi), soit par les circonstances providentielles. Cet ordre n'est pas contraire à l'universalité de la charité, mais manifeste au contraire la sagesse divine qui ordonne toutes choses avec mesure.
Le premier principe de cet ordre est que nous devons davantage bienfaire à ceux qui nous sont plus proches en Dieu. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, nous devons préférer les justes aux pécheurs, les fidèles aux infidèles, nos compatriotes dans la foi à ceux du dehors. Cependant, une nécessité plus grande peut inverser cet ordre : un pécheur en extrême nécessité peut passer avant un juste dans une nécessité moindre.
Les degrés d'obligation
Saint Thomas distingue plusieurs degrés dans l'obligation de la bienfaisance. Il y a d'abord les bienfaits de stricte justice, qui sont dus en raison d'une dette : ainsi le paiement du salaire, la restitution de ce qui a été emprunté, le soutien des parents dans le besoin. Ces actes, bien que bienfaisants, relèvent d'abord de la justice.
Viennent ensuite les bienfaits de charité nécessaire, lorsque le prochain est en grave nécessité et que nous pouvons le secourir sans nous exposer nous-mêmes à un dommage grave. Dans ce cas, la bienfaisance devient obligatoire sous peine de péché mortel. Enfin, il y a les bienfaits de charité parfaite, par lesquels nous donnons non seulement du superflu, mais même du nécessaire, ou nous nous privons de biens importants pour aider le prochain. Ces actes relèvent du conseil évangélique et de la perfection.
Structure scolastique
La question 31 suit la méthode scolastique caractéristique de Saint Thomas :
- Article 1 : La bienfaisance est-elle un acte de la charité ?
- Article 2 : Doit-on faire du bien à tous ?
- Article 3 : Doit-on faire plus de bien à ceux qui nous sont plus proches ?
- Article 4 : Doit-on faire plus de bien à ceux qui sont meilleurs ?
Chaque article procède selon le schéma : objections, sed contra, corpus articuli, et réponses aux objections. Cette structure permet d'examiner méthodiquement toutes les difficultés et d'établir la vérité avec rigueur.
Portée spirituelle et morale
La doctrine thomiste sur la bienfaisance offre un guide précieux pour la vie chrétienne. Elle nous enseigne que l'amour véritable doit se traduire en actes concrets, que la charité n'est pas un simple sentiment mais une vertu active et efficace. Elle nous indique également comment ordonner sagement nos bienfaits selon les priorités établies par Dieu lui-même dans la création et la Rédemption.
Cette question nous rappelle aussi que la bienfaisance, pour être véritablement chrétienne, doit être motivée par l'amour de Dieu et du prochain en Dieu. Ce n'est pas la simple philanthropie naturelle, mais une participation à l'amour même de Dieu qui se diffuse dans nos cœurs par l'Esprit Saint.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans le grand traité de la charité (Questions 23-46 de la Secunda Secundae), qui constitue le cœur de la morale chrétienne. Elle précède les questions sur l'aumône (Q. 32), la correction fraternelle (Q. 33) et autres actes de la charité envers le prochain.
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Question 31
- Saint Augustin, De Doctrina Christiana, sur l'ordre de la charité
- Commentaires de Cajetan sur la Somme Théologique
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