Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 149
Introduction
Cette question explore la vertu de sobriété (sobrietas), partie de la tempérance qui règle l'usage des boissons.
La question 149 s'inscrit dans le traité de la tempérance de la Secunda Secundae. Après avoir traité de l'abstinence qui concerne la nourriture (Q. 146-147), Saint Thomas examine ici la sobriété qui concerne les boissons, particulièrement les boissons alcoolisées. La sobriété est une vertu morale essentielle qui protège l'homme contre l'ivresse et ses effets dévastateurs sur la raison et la volonté. Elle contribue à la construction d'une vie vertueuse où l'homme conserve la maîtrise de lui-même et l'usage de sa raison.
Développement
Définition et essence de la sobriété
La sobriété est la vertu morale, partie de la tempérance, qui règle modérément l'usage des boissons. Elle s'oppose au vice d'ivresse qui prive l'homme de l'usage de sa raison. Saint Thomas définit la sobriété comme l'usage modéré des boissons, spécialement de celles qui peuvent enivrer, afin de conserver l'intégrité du jugement et l'usage de la raison.
La sobriété ne commande pas l'abstention totale de boissons alcoolisées (sauf pour ceux qui y sont particulièrement sujets), mais leur usage modéré. Le vin, créature de Dieu, peut être utilisé légitimement pour la joie et la santé, comme l'Écriture l'atteste : "Le vin réjouit le cœur de l'homme" (Ps 103, 15). Cependant, l'excès qui conduit à l'ivresse est gravement coupable car il prive l'homme de sa dignité la plus haute : l'usage de la raison.
Matière et objet propre
Le domaine propre de la sobriété concerne l'usage des boissons, spécialement celles qui, par leur nature, peuvent causer l'ivresse. La matière principale est donc le vin et toutes les boissons alcoolisées. La sobriété règle non seulement la quantité consommée, mais aussi les circonstances : le temps, le lieu, les compagnies, les occasions.
La sobriété considère l'effet des boissons sur la raison humaine. Son objectif est de maintenir l'homme dans la pleine possession de ses facultés intellectuelles et morales. Comme l'enseigne Saint Thomas, l'ivresse est un péché parce qu'elle détruit temporairement ce qui fait la dignité de l'homme : sa raison et sa liberté.
La gravité du vice d'ivresse
L'ivresse, vice opposé à la sobriété, est un péché qui peut être mortel selon les circonstances. Saint Thomas distingue plusieurs cas :
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L'ivresse volontaire et complète : Celui qui boit sciemment jusqu'à perdre totalement l'usage de la raison commet un péché mortel. Il se prive volontairement de la raison, image de Dieu en lui.
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L'ivresse involontaire : Si quelqu'un devient ivre par ignorance (ne connaissant pas la force d'une boisson) ou sans le vouloir, il ne pèche pas, à condition que cette ignorance ne soit pas coupable.
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L'ivresse habituelle : L'habitude de l'ivresse est particulièrement grave car elle manifeste un attachement au vice et détruit progressivement les fondements de la vie morale.
L'Apôtre Paul est sévère : "Ni les ivrognes... n'hériteront du Royaume de Dieu" (1 Co 6, 10). L'ivresse ouvre la porte à de nombreux autres péchés : violence, luxure, blasphème, négligence des devoirs.
Actes de la vertu de sobriété
Les actes qui procèdent de la sobriété incluent :
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La modération dans la quantité : Boire selon la mesure raisonnable, en tenant compte de sa constitution, de sa santé et des circonstances.
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La vigilance sur les occasions : Éviter les situations où l'on risque de perdre la maîtrise (certaines compagnies, certains lieux).
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La mortification volontaire : Parfois s'abstenir même de l'usage licite, par esprit de pénitence ou pour fortifier la vertu.
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Le bon exemple : Manifester par sa conduite que l'homme chrétien sait user des créatures de Dieu avec sagesse et mesure.
Harmonie avec les autres vertus
La sobriété s'harmonise avec les autres vertus :
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Avec la prudence : La sobriété préserve le jugement droit et la délibération sage que requiert la prudence. Sans sobriété, la prudence est impossible.
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Avec la force : La sobriété fortifie l'âme contre les tentations et maintient l'homme dans la maîtrise de lui-même.
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Avec la chasteté : L'ivresse est l'ennemie de la pureté. La sobriété protège la vertu de chasteté en gardant les sens sous le contrôle de la raison.
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Avec la charité : La sobriété permet à l'homme de rester attentif à Dieu et au prochain. L'ivrogne, enfermé dans son vice, devient incapable d'amour véritable.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : Question 149
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre la sagesse de la théologie morale thomiste. Saint Thomas ne condamne pas l'usage du vin ou des boissons, créatures bonnes de Dieu, mais il en règle l'usage selon la droite raison éclairée par la foi. La sobriété n'est pas une vertu de renoncement total mais de juste mesure.
La question de la sobriété demeure d'une actualité brûlante. Les ravages de l'alcoolisme dans nos sociétés contemporaines manifestent les conséquences du rejet de la tempérance. La sobriété chrétienne propose un chemin de liberté authentique : user des biens créés sans en devenir esclave, trouver la joie dans la mesure plutôt que dans l'excès.
Saint Thomas rappelle que l'homme est appelé à la maîtrise de lui-même. La personne sobre manifeste sa dignité : elle demeure libre, capable de raison et d'amour. Elle témoigne qu'on peut jouir des biens terrestres sans se laisser dominer par eux. Elle anticipe la béatitude céleste où toutes nos facultés seront pleinement épanouies dans la vision de Dieu.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Conclusion
La Question 149 de la Secunda Secundae sur la sobriété contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété. Elle nous rappelle que la vie chrétienne est un chemin de mesure et de maîtrise de soi, où chaque vertu contribue à l'épanouissement harmonieux de la personne humaine dans sa marche vers Dieu.
La sobriété, loin d'être une vertu mineure ou secondaire, protège ce qui fait la dignité de l'homme : sa raison et sa liberté. Elle permet à l'âme de demeurer vigilante dans la prière, attentive au prochain, maîtresse d'elle-même face aux tentations. Comme l'écrit Saint Pierre : "Soyez sobres, veillez" (1 P 5, 8).