Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 132
Présentation
Cette question traite de : De l'abstinence
Nature de l'abstinence
L'abstinence est une vertu morale, partie potentielle de la tempérance, qui règle l'usage de la nourriture et de la boisson. Elle n'est pas une fin en soi, mais un moyen d'ordonner les appétits corporels à la raison et à la loi divine. Saint Thomas examine cette vertu dans le contexte du traité sur la tempérance, montrant comment l'abstinence contribue à la maîtrise de soi et à la liberté spirituelle. Contrairement à certaines hérésies qui condamnent l'usage de la nourriture comme mauvais en soi, la doctrine catholique affirme que l'abstinence règle un usage bon en lui-même, mais qui peut devenir désordonné par excès ou défaut.
Distinction entre abstinence et tempérance
Tandis que la tempérance en général modère tous les plaisirs du toucher (nourriture, boisson, plaisirs sexuels), l'abstinence se rapporte spécifiquement à la nourriture. Elle est donc une partie potentielle de la tempérance, c'est-à-dire une vertu qui lui est annexée et qui partage avec elle le même objet général (modération des plaisirs sensibles), mais qui se spécialise dans un domaine particulier. L'abstinence s'oppose au vice de gourmandise qui recherche immodérément les plaisirs de la table.
Abstinence naturelle et abstinence vertueuse
Saint Thomas distingue l'abstinence naturelle, qui consiste simplement à manger modérément par souci de santé ou d'autres motifs naturels, de l'abstinence vertueuse qui est pratiquée pour un motif surnaturel : honorer Dieu, mortifier la chair, réparer ses péchés, ou obtenir quelque grâce spirituelle. Seule cette dernière est proprement une vertu morale infuse, bien que l'abstinence naturelle puisse disposer à la vertu et soit déjà un bien rationnel. La perfection de l'abstinence consiste à l'ordonner à la charité et à la gloire de Dieu.
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Application de la méthode
Dans cette question 132, Thomas examine plusieurs articles : 1) Si l'abstinence est une vertu ; 2) Si elle est une vertu spéciale distincte de la tempérance ; 3) Si elle est soumise à un précepte ; 4) Si son acte consiste seulement en la privation de nourriture. Chaque article suit la structure dialectique caractéristique, permettant d'examiner méthodiquement tous les aspects de cette vertu et de résoudre les difficultés que l'intelligence rencontre à son sujet.
Contenu détaillé
L'abstinence comme vertu
Thomas établit que l'abstinence est véritablement une vertu, c'est-à-dire un habitus bon qui perfectionne l'homme et rend son acte bon. Elle n'est pas simplement une privation ou une négation (ne pas manger), mais un acte positif de la volonté qui modère l'appétit de nourriture selon la droite raison éclairée par la foi. L'abstinence est nécessaire parce que, depuis le péché originel, l'appétit sensitif tend à rechercher le plaisir de manière désordonnée, sans se soumettre à la raison. Cette vertu rétablit l'ordre en soumettant l'appétit à la raison et la raison à Dieu.
L'abstinence comme vertu spéciale
Bien que l'abstinence soit reliée à la tempérance, elle constitue une vertu spéciale parce qu'elle a un objet formel distinct : la modération dans l'usage de la nourriture. Cette spécialisation est nécessaire car les différents plaisirs sensibles requièrent des modérations spécifiques adaptées à leur nature propre. L'abstinence développe une sensibilité morale particulière qui discerne ce qui est conforme ou non à la raison dans l'usage de la nourriture, tant en quantité qu'en qualité, en temps, en manière, et en circonstances.
Les préceptes relatifs à l'abstinence
L'abstinence en général relève du précepte naturel de la tempérance : chacun est tenu de modérer son usage de la nourriture selon la raison. Mais l'Église a établi aussi des préceptes positifs d'abstinence (s'abstenir de viande certains jours) et de jeûne (réduire la quantité de nourriture). Ces préceptes ecclésiastiques ont une triple fin : mortifier la chair pour mieux maîtriser les passions, satisfaire pour les péchés commis, et disposer l'esprit à la contemplation des réalités divines en l'affranchissant de l'alourdissement causé par une nourriture excessive.
L'acte de l'abstinence
L'acte principal de l'abstinence consiste dans la privation ou modération volontaire de nourriture. Mais cette privation doit être réglée par la prudence : elle ne doit pas nuire gravement à la santé (sauf cas héroïque de sainteté et avec l'assistance divine extraordinaire), ni empêcher l'accomplissement de ses devoirs d'état. L'abstinence vertueuse évite deux extrêmes : l'excès (gourmandise) et le défaut excessif (macération excessive qui détruit la santé sans nécessité). La mesure de l'abstinence varie selon les personnes, leurs besoins, leurs forces, et leur vocation.
Abstinence et vie spirituelle
L'abstinence joue un rôle majeur dans la vie spirituelle. Elle discipline le corps et soumet les sens à l'esprit, créant les conditions favorables à la prière et à la contemplation. Elle imite le jeûne du Christ au désert et celui des saints qui ont dompté leurs passions par la mortification. Elle exprime aussi la pénitence pour les péchés et la solidarité avec les pauvres qui souffrent de la faim involontaire. Enfin, elle libère du temps et des ressources qui peuvent être consacrés à la charité et aux œuvres spirituelles.
Excès et défauts contre l'abstinence
Le vice opposé par excès à l'abstinence est la gourmandise, qui recherche immodérément les plaisirs de la table. Elle se manifeste de cinq manières selon le vers latin médiéval : praepropere (trop tôt), laute (trop somptueusement), nimis (trop abondamment), ardenter (avec trop d'avidité), studiose (avec trop de raffinement). Le vice opposé par défaut est une abstinence excessive qui détruit la santé ou qui est pratiquée par orgueil spirituel ou mépris manichéen du corps. La vertu d'abstinence se tient dans le juste milieu, déterminé par la droite raison conformément à la loi divine et aux préceptes de l'Église.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Seconde Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite des vertus théologales et cardinales.
Place dans le traité de la tempérance
La question 132 fait partie du traité sur la tempérance (Questions 141-170) qui examine la vertu cardinale de tempérance et toutes ses parties. Elle suit immédiatement la question sur la tempérance en général et précède les questions sur le jeûne (Q. 147) et la sobriété (Q. 149). Cette série montre comment la tempérance se déploie en vertus spéciales qui modèrent les différents plaisirs sensibles.
Lien avec la doctrine ascétique
Cette question fonde théologiquement la pratique ascétique traditionnelle de l'Église catholique. Elle justifie les jeûnes liturgiques (Carême, Quatre-Temps, vigiles), les abstinences (vendredi, jours de pénitence), et les mortifications volontaires des âmes ferventes. Elle montre que ces pratiques ne sont pas des vestiges d'un rigorisme dépassé, mais des moyens permanents et nécessaires de sanctification.
Articles connexes
- Question 141 - De la tempérance : La vertu cardinale dont l'abstinence est une partie
- Question 147 - Du jeûne : Pratique de modération dans la quantité de nourriture
- Question 148 - De la gourmandise : Vice opposé à l'abstinence
- La mortification chrétienne : Pratiques ascétiques de renoncement
- Les vertus cardinales : Prudence, justice, force et tempérance
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Question 132
- Saint Augustin, De moribus Ecclesiae catholicae (sur les vertus et la tempérance)
- Saint Jean Cassien, Conférences, V (sur la gourmandise et l'abstinence)
- Code de Droit Canonique, canons 1249-1253 (sur l'abstinence et le jeûne)
Q. 132 - De l'abstinence
De l'abstinence - Question 132 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae
Introduction
De l'abstinence - Question 132 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae