Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 49
Introduction
Cette question explore : De l'augmentation et diminution des habitus
La question 49 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien. Dans cette question, saint Thomas examine comment les habitus – ces dispositions stables de l'âme qui facilitent nos actes – peuvent croître ou diminuer. Cette problématique revêt une importance capitale pour comprendre le progrès spirituel et la vie vertueuse, car elle explique comment les vertus et les vices se développent dans l'âme humaine par la répétition des actes.
Développement
Nature et définition
Qu'est-ce qu'un habitus ?
L'habitus, selon saint Thomas, est une qualité stable qui dispose le sujet à agir d'une certaine manière. Il existe des habitus de l'intelligence (comme la science ou la sagesse) et des habitus de la volonté (comme les vertus morales). L'habitus facilite l'acte : celui qui possède la vertu de tempérance résiste plus facilement aux tentations de l'intempérance que celui qui ne la possède pas.
Le problème de l'augmentation
Saint Thomas se demande si l'habitus peut véritablement augmenter en intensité. Peut-on devenir "plus vertueux" ou "plus savant" ? Cette question n'est pas triviale, car certains philosophes soutenaient que l'habitus était indivisible, comme une forme substantielle. Mais l'expérience montre que la vertu croît par l'exercice et que la science s'approfondit par l'étude. L'augmentation de l'habitus ne signifie pas qu'on ajoute une nouvelle forme, mais que l'habitus existant participe plus parfaitement à sa raison propre.
Principes explicatifs
L'augmentation par addition ou par intensification
Les principes qui expliquent l'augmentation et la diminution des habitus sont basés sur la nature de l'âme humaine et sa relation à Dieu. Saint Thomas distingue deux modes d'augmentation : par addition (comme lorsqu'on ajoute de la matière à un corps) et par intensification (comme lorsqu'une même quantité devient plus chaude). Les habitus augmentent par intensification : l'âme participe plus profondément à la perfection que l'habitus représente. Ainsi, la charité augmente non parce qu'on ajoute une nouvelle charité, mais parce que la charité existante devient plus intense, plus parfaite, plus enracinée dans l'âme.
Le rôle de l'acte dans la croissance de l'habitus
Chaque acte conforme à un habitus tend à renforcer cet habitus. Celui qui pose des actes de courage devient plus courageux ; celui qui pratique la justice devient plus juste. Cependant, saint Thomas précise que tous les actes ne produisent pas le même effet : un acte plus intense, plus difficile, plus méritoire augmente davantage l'habitus qu'un acte faible et routinier. De même, les habitus infus (comme les vertus théologales) croissent par les sacrements et la grâce divine, non seulement par nos propres efforts.
Distinction essentielle
Augmentation extensive et augmentation intensive
Saint Thomas établit les distinctions nécessaires concernant l'augmentation et la diminution des habitus pour une compréhension précise. L'augmentation extensive concerne l'extension de l'habitus à de nouveaux objets : par exemple, un savant qui étend sa science à de nouveaux domaines. L'augmentation intensive concerne la perfection accrue dans l'habitus lui-même : le savant comprend plus profondément ce qu'il savait déjà. Pour les vertus morales, l'augmentation intensive est la plus importante : il ne s'agit pas tant de multiplier les actes vertueux que de les accomplir avec plus de perfection, de promptitude et de délectation.
La diminution de l'habitus
De même qu'un habitus peut augmenter, il peut aussi diminuer. Cependant, saint Thomas distingue : certains habitus diminuent directement par des actes contraires (un acte d'injustice diminue l'habitus de justice), tandis que d'autres diminuent indirectement par le défaut d'exercice ou par l'oubli (la science se perd si on ne l'exerce pas). Les vertus infuses, comme la charité, ne diminuent jamais par simple défaut d'exercice, mais seulement par le péché mortel qui les détruit totalement. En revanche, la ferveur de la charité peut diminuer par la négligence et la tiédeur, même sans péché mortel.
Applications morales
Le progrès spirituel continu
Les implications pratiques de l'augmentation et la diminution des habitus guident le chrétien dans sa vie morale quotidienne. Cette doctrine enseigne que la vie spirituelle est essentiellement dynamique : on ne reste jamais statique dans la vertu. Ou bien on progresse, par des actes de plus en plus parfaits, ou bien on régresse, par la négligence et le péché. Il faut donc veiller constamment à poser des actes conformes aux vertus que nous voulons acquérir et intensifier. La régularité des actes vertueux est capitale pour l'enracinement des bonnes habitudes.
L'importance de la qualité des actes
Saint Thomas nous rappelle que tous les actes ne se valent pas pour augmenter la vertu. Un acte accompli avec attention, ferveur et difficulté surpassée fait croître davantage la vertu qu'un acte routinier et facile. De même, un acte accompli par amour de Dieu a plus de valeur qu'un acte accompli par crainte ou par habitude naturelle. Dans la vie spirituelle, il faut donc chercher non seulement à multiplier les bonnes œuvres, mais surtout à les accomplir avec une intention plus pure et une plus grande charité, afin que nos vertus théologales et morales croissent constamment jusqu'à la perfection.
Lien systématique
Cette question s'inscrit dans l'ordre logique de la partie II de la Somme concernant les vertus.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De l'augmentation et diminution des habitus
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Conclusion
La Question 49 de la Prima Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété. En comprenant comment les habitus augmentent et diminuent, le chrétien saisit mieux la dynamique de sa propre croissance spirituelle et la nécessité de persévérer dans la pratique des vertus. Cette doctrine thomiste encourage à la vigilance constante et à l'effort généreux dans la vie morale, tout en rappelant que la grâce divine demeure toujours le principe premier de notre sanctification. Les habitus vertueux, loin d'être statiques, constituent un chemin de transformation progressive vers la ressemblance divine.