Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 31
Introduction
Cette question traite de : De la délectation en elle-même
La question 31 examine la nature profonde de la délectation, cette passion de l'appétit sensible qui accompagne la possession ou la jouissance d'un bien convenable. Saint Thomas analyse cette réalité psychologique fondamentale pour comprendre la structure de la vie morale et la dynamique des passions humaines dans leur rapport à la vertu et au péché.
Nature de la délectation
Définition et essence
La délectation (ou plaisir) est une passion qui réside dans l'appétit sensible et qui naît de la présence actuelle d'un bien convenable. Elle se distingue de la joie, qui est une passion de l'appétit intellectuel (volonté) provenant d'un bien appréhendé par la raison. La délectation proprement dite suppose trois éléments : un sujet capable de sentir, un bien présent et une certaine union avec ce bien. Elle constitue une réaction naturelle de la faculté appétitive à la possession de ce qui lui convient.
Le siège de la délectation
Saint Thomas situe la délectation dans l'appétit sensible, distinct de l'appétit intellectuel. Cette localisation psychologique est capitale pour comprendre la moralité des actes humains. La délectation sensible n'est pas mauvaise en elle-même, puisqu'elle appartient à la nature créée par Dieu. Cependant, elle doit être réglée par la raison et ordonnée à la fin dernière de l'homme pour ne pas devenir désordonnée.
Caractéristiques de la délectation
La délectation comme repos
La délectation constitue essentiellement un repos de l'appétit dans le bien possédé. Tandis que le désir est un mouvement vers un bien absent, la délectation est l'acquiescement dans le bien présent. Ce repos n'est pas une simple cessation du mouvement, mais une perfection positive : l'actualisation de la puissance appétitive par son objet propre. C'est pourquoi Aristote affirme que la délectation perfectionne l'opération comme une fin surajoutée, comparable à la beauté de la jeunesse.
Délectation et connaissance
Toute délectation présuppose une certaine connaissance, soit sensible, soit intellectuelle. On ne peut se délecter que de ce qu'on appréhende comme un bien. Cette connexion entre connaissance et délectation explique pourquoi les animaux, dotés de sens mais privés de raison, éprouvent des délectations sensibles mais non des joies spirituelles. L'homme, doué d'intelligence, est capable des deux : délectations sensibles selon son corps et joies spirituelles selon son âme raisonnable.
Universalité de la recherche du plaisir
Saint Thomas observe que tous les êtres, dans la mesure où ils sont dotés de connaissance et d'appétit, recherchent naturellement la délectation. Cette tendance universelle n'est pas mauvaise en soi, car elle procède de la nature créée par Dieu. L'erreur des épicuriens fut de faire de la délectation la fin ultime de l'homme, alors qu'elle n'est que l'accompagnement naturel de la possession du bien. La délectation est un signe, non la fin elle-même.
Espèces de délectations
Délectations corporelles et spirituelles
Saint Thomas distingue les délectations selon leur objet : corporelles (nourriture, boisson, plaisirs sexuels) et spirituelles (connaissance de la vérité, contemplation de la beauté, amitié). Les délectations spirituelles sont supérieures en dignité et en intensité, bien que les délectations corporelles soient plus vivement ressenties à cause de leur concrétude sensible. La sagesse, par exemple, procure une délectation plus pure et plus stable que les plaisirs des sens.
Délectations naturelles et contre nature
Certaines délectations sont conformes à la nature humaine, d'autres contre nature. Sont naturelles celles qui procèdent de l'inclination de la nature intègre : se nourrir, se reposer, connaître la vérité. Sont contre nature celles qui proviennent d'une corruption de la nature : anthropophagie, bestialité, autres perversions. Ces dernières témoignent d'une corruption de l'appétit qui prend plaisir à ce qui devrait répugner à la nature saine.
Causes de la délectation
L'action propre et parfaite
La cause première de la délectation est l'exercice parfait de l'opération propre d'une faculté. L'œil se délecte de voir des couleurs harmonieuses, l'oreille d'entendre une belle musique, l'intelligence de contempler la vérité. Cette délectation témoigne de la perfection de l'opération et de la santé de la faculté. À l'inverse, l'absence de délectation ou la répugnance dans l'opération propre signale une déficience ou une corruption.
La convenance et l'habitude
La délectation naît de la convenance entre l'objet et le sujet. Ce qui est convenable à l'un peut ne pas l'être à l'autre, selon les dispositions naturelles et les habitudes acquises. L'habitude crée une seconde nature qui incline vers certains objets et rend leur possession délectable. Ainsi le vertueux se délecte des actes de vertu, tandis que le vicieux prend plaisir au mal. Cette vérité est capitale pour l'éducation morale : il faut former les bonnes habitudes dès l'enfance.
Le désir et l'amour
La délectation est d'autant plus grande que le désir préalable était intense et que l'amour de l'objet est fort. Ce qui est longtemps désiré procure, une fois obtenu, une délectation plus vive. De même, ce qu'on aime davantage délecte plus profondément. Cette loi psychologique explique pourquoi les saints trouvent dans les choses spirituelles des délectations qui surpassent tous les plaisirs terrestres : leur amour de Dieu et leur désir des biens célestes sont incomparablement plus grands.
La délectation dans la vie morale
Rôle dans l'acte humain
La délectation accompagne naturellement l'acte volontaire bon et peut augmenter son mérite en manifestant la promptitude de la volonté. Cependant, elle peut aussi troubler le jugement de la raison lorsqu'elle est désordonnée, inclinant l'homme vers le mal qui plaît. D'où la nécessité de la vertu de tempérance pour modérer les délectations sensibles et les ordonner à la raison.
Délectation et moralité
La délectation n'est ni bonne ni mauvaise moralement en elle-même, mais selon qu'elle accompagne un objet bon ou mauvais, conformément à la raison ou contre elle. Se délecter d'un bien honnête (la vérité, la vertu, l'amitié chaste) est bon. Se délecter d'un bien désordonné (l'impureté, la vengeance, l'ivresse) est mauvais. Le jugement moral porte d'abord sur l'objet de la délectation, ensuite sur l'intensité de celle-ci.
La délectation suprême
La béatitude comme délectation parfaite
La béatitude éternelle, fin ultime de l'homme, comprend essentiellement une délectation parfaite. Cette délectation suprême ne sera pas séparée de la vision béatifique de Dieu, mais l'accompagnera nécessairement-de-necessario-necessairement-p). Voir Dieu face à face produira dans l'âme une joie parfaite, stable, éternelle, qui comblera tous les désirs du cœur humain. Cette délectation surpassera infiniment toutes les délectations terrestres, comme l'infini surpasse le fini.
Les délectations anticipées
Dès cette vie, les âmes contemplatives goûtent par anticipation quelque chose de la délectation céleste dans l'oraison et la contemplation des mystères divins. Ces consolations spirituelles, lorsque Dieu les accorde, sont des arrhes de la béatitude future. Elles donnent à l'âme un avant-goût du ciel qui fortifie son espérance et stimule son désir de Dieu.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De la délectation en elle-même
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question éclaire un aspect fondamental de la psychologie humaine et de la vie morale. Elle montre que la délectation, loin d'être méprisable, est un élément naturel et bon de la vie humaine, pourvu qu'elle soit ordonnée par la raison. Elle explique pourquoi la vertu n'est pas triste mais joyeuse, pourquoi le saint trouve plus de délectation dans les choses spirituelles que le mondain dans les plaisirs terrestres, et pourquoi la béatitude éternelle inclut nécessairement une joie parfaite.
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De la délectation en elle-même - Question 31 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
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