Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 30
Présentation
Cette question traite de : De la concupiscence
Nature de la concupiscence
La concupiscence désigne le mouvement de l'appétit sensible vers un bien délectable perçu par les sens. Saint Thomas examine cette passion fondamentale qui, depuis la chute originelle, incline l'homme vers les biens sensibles de manière désordonnée. Dans l'ordre naturel, la concupiscence n'est pas mauvaise en soi, mais elle devient désordonnée lorsqu'elle s'oppose à la raison et à la volonté éclairée par la grâce divine.
Distinction entre concupiscence et désir rationnel
Thomas distingue soigneusement la concupiscence, mouvement de l'appétit sensible, du désir proprement rationnel qui procède de la volonté. La première relève de la partie sensitive de l'âme et peut s'opposer à la raison, tandis que le second suit le jugement de l'intellect. Cette distinction est essentielle pour comprendre le combat spirituel du chrétien et la nécessité de la vertu de tempérance.
La concupiscence dans l'état de nature déchue
Après le péché originel, la concupiscence est devenue un foyer de rébellion contre la raison. Elle constitue ce que la tradition nomme le "fomes peccati", c'est-à-dire l'inclination au péché qui demeure même après le baptême. Bien que le baptême efface la culpabilité du péché originel, il laisse subsister cette inclination désordonnée qui est matière à combat spirituel et occasion de mérite pour celui qui y résiste avec l'aide de la grâce.
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Application de la méthode à cette question
Saint Thomas examine quatre articles dans cette question : 1) Si la concupiscence est une passion spéciale ; 2) Si la concupiscence est une passion de l'appétit concupiscible ; 3) S'il y a des concupiscences naturelles et d'autres non naturelles ; 4) Si la concupiscence est infinie. Chaque article suit rigoureusement la méthode scolastique, présentant d'abord les objections, puis la position doctrinale appuyée sur l'Écriture et les autorités, enfin la réponse détaillée et la résolution des objections.
Contenu détaillé
La concupiscence comme passion spéciale
Thomas établit que la concupiscence est une passion distincte des autres mouvements de l'appétit sensible. Elle se caractérise par son orientation vers un bien absent mais désiré. Elle diffère de l'amour (simple complaisance dans le bien) et de la délectation (jouissance du bien présent). La concupiscence est un mouvement vers le bien absent, accompagné d'un certain tourment causé par l'absence de ce bien.
La concupiscence et l'appétit concupiscible
Cette passion appartient proprement à l'appétit concupiscible, c'est-à-dire à cette puissance de l'âme sensitive qui tend vers les biens sensibles selon qu'ils sont agréables ou désagréables en eux-mêmes. Elle se distingue ainsi des passions de l'appétit irascible (comme la colère ou la crainte) qui regardent les biens difficiles à obtenir. La concupiscence vise simplement le bien délectable, sans considération de la difficulté.
Concupiscences naturelles et non naturelles
Saint Thomas distingue les concupiscences naturelles, qui procèdent de la nature même de l'homme (comme le désir de nourriture ou de repos), des concupiscences non naturelles, qui naissent de l'imagination et de la perception individuelle. Les premières sont finies, car la nature ne désire que ce qui lui est nécessaire dans une mesure déterminée. Les secondes peuvent être infinies, car l'imagination humaine peut concevoir des biens sans limite, surtout en matière de richesses ou d'honneurs.
Le caractère potentiellement infini de la concupiscence
La concupiscence peut être infinie de deux manières : en elle-même, parce qu'elle tend vers un bien qui n'a pas de limite (comme la connaissance ou les richesses matérielles qui peuvent toujours être accrues) ; ou par accident, lorsque l'homme cherche à combler par des biens créés un vide qui ne peut être satisfait que par Dieu, bien infini. C'est pourquoi saint Augustin affirme que le cœur de l'homme est inquiet tant qu'il ne repose en Dieu.
Implications morales et ascétiques
La doctrine thomiste sur la concupiscence a des conséquences pratiques essentielles pour la vie spirituelle. Elle montre la nécessité de la mortification des sens, de la vigilance constante, et du recours à la grâce divine pour ordonner les mouvements de l'appétit sensible selon la raison illuminée par la foi. Le chrétien ne peut se contenter de suivre ses inclinations spontanées, mais doit exercer un discernement constant et rechercher la vertu de tempérance qui modère les concupiscences.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Première Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite de la moralité, des vertus, des passions et de la loi.
Lien avec les questions sur les passions
La question 30 s'inscrit dans le traité des passions de l'âme (Questions 22-48), où Thomas examine systématiquement toutes les émotions humaines. Elle suit immédiatement les questions sur l'amour et la délectation, montrant comment ces trois réalités (amour, concupiscence, délectation) forment un mouvement continu de l'appétit vers son bien : l'amour est le principe, la concupiscence le mouvement, la délectation le terme.
Fondement de la doctrine morale
Cette analyse de la concupiscence est fondamentale pour comprendre la doctrine thomiste sur les vertus morales, particulièrement la tempérance et ses parties. Elle éclaire également la nécessité de la grâce pour maîtriser les passions désordonnées et progresser dans la vie spirituelle.
Articles connexes
- Question 23 - Des passions de l'âme en général
- Question 141 - De la tempérance
- Question 83 - Du péché originel
- La vertu de tempérance
- Les passions et la vie morale
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 30
- Saint Augustin, Confessions, Livre I, chapitre 1
- Concile de Trente, Session V, Décret sur le péché originel
Q. 30 - De la concupiscence
De la concupiscence - Question 30 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
Introduction
De la concupiscence - Question 30 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
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