Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 23
Introduction
Présentation générale
Cette question explore : De la distinction des passions (De Distinctione Passionum)
La question 23 inaugure le traité systématique des passions de l'âme dans la Prima Secundae. Après avoir établi le principe général que les passions appartiennent à l'appétit sensitif (question 22), Saint Thomas entreprend maintenant de distinguer et de classifier les différentes passions. Cette distinction est fondamentale pour la théologie morale, car on ne peut bien régler ce qu'on ne connaît pas distinctement. La classification thomiste des passions repose sur une analyse philosophique profonde de la nature humaine et constitue un instrument indispensable pour comprendre la vie morale et spirituelle.
Place dans le traité des passions
Cette question ouvre le traité détaillé des passions (questions 23-48) qui examine successivement chaque passion particulière après avoir établi leur classification générale. Saint Thomas procède méthodiquement : d'abord la division générale des passions, puis l'examen de chacune en particulier. Cette méthode permet une compréhension à la fois synthétique et analytique des mouvements de l'âme sensitive.
Développement
Nature et définition des passions
Concept de passion
La passion, au sens strict employé par Saint Thomas, désigne un mouvement de l'appétit sensitif causé par l'appréhension d'un bien ou d'un mal sensible. Ce n'est donc pas une simple modification corporelle (comme la digestion), ni un acte purement spirituel de la volonté, mais un mouvement psycho-somatique qui implique à la fois l'âme et le corps. Les passions sont accompagnées de modifications physiologiques (accélération du cœur dans la colère, pâleur dans la peur), ce qui les distingue des actes purement intellectuels.
Double appétit sensitif
Saint Thomas distingue deux appétits sensitifs en l'homme, correspondant à deux manières d'appréhender le bien et le mal sensibles :
-
L'appétit concupiscible (appetitus concupiscibilis) qui tend vers le bien sensible simplement considéré, et fuit le mal simplement considéré. C'est l'appétit du plaisir et de l'évitement de la douleur dans ce qu'ils ont d'immédiat et de simple.
-
L'appétit irascible (appetitus irascibilis) qui tend vers le bien difficile à atteindre, ou qui repousse le mal difficile à éviter. C'est l'appétit qui nous fait affronter les difficultés et combattre les obstacles.
Cette distinction est capitale car elle fonde la classification de toutes les passions.
Principes de la distinction des passions
Distinction selon l'appétit
La première distinction des passions se fait selon qu'elles appartiennent au concupiscible ou à l'irascible. Cette distinction n'est pas arbitraire mais fondée sur la nature même de ces deux puissances : l'une regarde le bien et le mal absolument, l'autre les considère sous l'aspect de l'ardu ou du difficile. Les passions du concupiscible sont plus fondamentales et plus universelles ; celles de l'irascible présupposent les premières et tendent à les servir (on combat pour obtenir le bien désiré ou fuir le mal craint).
Distinction selon l'objet : bien ou mal
Au sein de chaque appétit, les passions se distinguent selon qu'elles ont pour objet le bien ou le mal. Toute passion se rapporte soit à un bien qui attire, soit à un mal qui repousse. Cette division est exhaustive : il n'y a pas de troisième terme entre bien et mal dans l'ordre de la passion. Le bien et le mal sensibles sont les objets formels qui spécifient les passions.
Distinction selon le rapport à l'objet
Enfin, les passions se distinguent selon le rapport qu'elles établissent avec leur objet. Ce rapport peut être triple :
- La passion peut tendre vers un bien absent (désir, espoir)
- Elle peut se reposer dans un bien présent (joie, délectation)
- Elle peut fuir un mal absent (aversion, crainte)
- Elle peut repousser un mal présent (tristesse, colère)
Ces trois rapports (tendance vers, repos dans, fuite de) fondent la multiplicité des passions.
Les onze passions fondamentales
Passions du concupiscible (six)
Saint Thomas énumère six passions fondamentales du concupiscible :
- L'amour (amor) : inclination vers le bien sensible appréhendé
- Le désir ou concupiscence (desiderium, concupiscentia) : tendance vers le bien absent
- La joie ou délectation (gaudium, delectatio) : repos dans le bien présent et possédé
- La haine (odium) : aversion pour le mal sensible appréhendé
- La fuite ou aversion (fuga, aversio) : mouvement d'éloignement du mal absent
- La tristesse (tristitia) : affliction causée par la présence du mal
Ces six passions forment trois paires opposées, selon qu'elles se rapportent au bien ou au mal.
Passions de l'irascible (cinq)
Les passions de l'irascible sont au nombre de cinq :
- L'espoir (spes) : élan vers un bien futur ardu mais atteignable
- Le désespoir (desperatio) : recul devant un bien jugé impossible à atteindre
- L'audace (audacia) : mouvement vers un mal ardu pour l'attaquer
- La crainte (timor) : mouvement de fuite devant un mal ardu menaçant
- La colère (ira) : réaction contre le mal présent qui nous a blessés
L'irascible n'a pas de passion de repos dans le bien présent, car une fois le bien obtenu, on se repose dans la joie du concupiscible. L'irascible est ordonné au combat, pas au repos.
Applications morales
Connaissance de soi
La connaissance distincte des passions est essentielle pour la connaissance de soi, fondement de la vie spirituelle. Comment lutter contre la colère si on la confond avec le zèle ? Comment cultiver l'espérance si on ne la distingue pas du simple désir ? L'examen de conscience, la confession, la direction spirituelle requièrent cette connaissance précise des mouvements de l'âme. Les maîtres spirituels ont toujours insisté sur l'importance de nommer correctement ses passions pour mieux les réguler.
Régulation morale
La distinction des passions guide leur régulation morale. Toutes les passions ne sont pas mauvaises en elles-mêmes : certaines (comme l'amour du bien, la joie dans la vertu) sont bonnes et à cultiver ; d'autres (comme la haine du mal, la crainte du péché) sont légitimes dans certains contextes ; d'autres encore (comme la colère, le désir sensuel) doivent être strictement régulées par la raison. Connaître la nature spécifique de chaque passion permet d'appliquer le remède approprié. La vertu de tempérance modère les passions du concupiscible ; la vertu de force règle celles de l'irascible.
Discernement spirituel
Le discernement spirituel requiert la capacité de distinguer les passions bonnes des mauvaises, celles qui viennent de la nature déchue de celles qui sont suscitées par la grâce. Certaines passions peuvent paraître bonnes mais procéder d'une source viciée. La componction qui naît de l'amour de Dieu diffère de la tristesse qui vient du dépit. L'audace du martyr diffère de la témérité de l'orgueilleux. Les saints, en particulier les Pères du désert et les mystiques, ont développé tout un art du discernement des passions.
Lien systématique
Place dans la Prima Secundae
Cette question s'inscrit dans l'ordre logique de la Première Partie de la Seconde Partie, qui traite de la moralité humaine en général. Après avoir étudié les principes intrinsèques des actes humains (fin, volontaire, mérite), Saint Thomas examine les principes intrinsèques qui modifient l'acte : les passions (questions 22-48), les habitus et vertus (questions 49-89), et les vices et péchés. Les passions sont donc situées comme l'un des grands facteurs qui influencent la moralité de l'agir humain.
Connexions avec le reste du traité
La question 23 sur la distinction générale des passions prépare l'étude détaillée de chaque passion dans les questions suivantes. Les questions 26-28 traiteront de l'amour, 30-39 de la joie et de la tristesse, 40-48 de l'espoir, du désespoir, de la crainte, de l'audace et de la colère. Cette progression méthodique permet de construire une anthropologie morale complète et précise. La connaissance des passions éclaire aussi le traité des vertus qui suit, car les vertus morales ont précisément pour fonction de régler les passions selon la droite raison.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De la distinction des passions
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Portée théologique et spirituelle
Intégration foi et raison
La classification thomiste des passions illustre admirablement l'harmonie entre foi et raison. Saint Thomas utilise la philosophie aristotélicienne (distinction concupiscible/irascible) mais l'intègre dans une vision chrétienne de l'homme appelé à la sainteté. Les passions ne sont pas simplement des phénomènes psychologiques à observer, mais des réalités morales à ordonner en vue de la béatitude éternelle. La raison philosophique fournit la structure analytique, la foi chrétienne fournit la finalité et les moyens surnaturels (grâce, sacrements) pour la réalisation.
Anthropologie intégrale
Cette question contribue à une anthropologie intégrale qui reconnaît la complexité de la nature humaine. L'homme n'est ni pur esprit ni simple animal, mais un composé d'âme et de corps, doté d'une dimension sensitive qui médiatise entre le corporel et le spirituel. Les passions appartiennent à cette zone médiane : elles ont une base corporelle mais sont orientables par la raison et perfectibles par la grâce. Cette vision évite à la fois le mépris stoïcien des passions et l'abandon sentimental à tous les mouvements affectifs.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions suivantes (24-48) sur chaque passion particulière
- La consultation des commentaires traditionnels : Cajetan, Jean de Saint-Thomas, les commentateurs salmanticenses
- L'examen des sources philosophiques : Aristote (De Anima, Éthique à Nicomaque), saint Jean Damascène
- La lecture des maîtres spirituels sur le discernement et la régulation des passions : Cassien, saint Bernard, saint François de Sales
- La réflexion sur les implications contemporaines : psychologie des émotions, intelligence émotionnelle, neurosciences affectives
Articles connexes
- Question 22 - Du sujet des passions
- Question 24 - Le bien et le mal dans les passions
- Question 26-28 - L'amour
- Question 40-45 - L'espoir, le désespoir, la crainte, l'audace
- Les vertus morales
Conclusion
La Question 23 sur la distinction des passions constitue une pièce maîtresse de l'anthropologie thomiste. En établissant une classification rigoureuse et systématique des onze passions fondamentales, Saint Thomas fournit un instrument indispensable pour la connaissance de soi, le discernement spirituel et la régulation morale. Cette question montre que les passions, loin d'être des ennemies à extirper, sont des forces naturelles à ordonner et à intégrer dans la vie vertueuse. La distinction précise des passions permet de les nommer correctement, de comprendre leurs interactions, et d'appliquer les remèdes appropriés. Cette sagesse thomiste, ancrée dans la philosophie aristotélicienne et éclairée par la foi chrétienne, demeure d'une actualité remarquable pour qui veut progresser dans la maîtrise de soi et la sainteté.